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CHAPITRE II

Qu'elle suscite les dévouements ou qu’elle enchaîne les fureurs, qu’elle s’associe à nos douleurs pour les amortir, à nos joies pour les

raviver, la musique offre toujours ce caractère,

que ne possèdent point les autres arts, d’être une puissance irrésistible, avec laquelle on ne discute pas, sur quile raisonnement n’a pas de prise et qui n’a pas de prise sur la raison. On

la subit, on lui cède jusqu’au bout, ou on la brave

commeles compagnons d'Ulysse, en se bouchant les oreilles. On ne saurait la juger librement ; dès qu’on l'écoute, elle nous dompte, elle nous asservit, elle s'empare de nos organes malgré toutes les objections de notre pensée. Le seul usage qu'on puisse faire de sa liberte en face cette sirene, c’est de la fuiravant de l'entendre. A moins d’être attaché au mât du navire, comme le fils de Laërte, par les liens d’une sagesse surhumaine et d'une volonte de fer, on descend et l’on se prosterne, et dès qu'elle nous a touche on lui appartient. Rien en ce monde de ce qui est œuvre d'homme n’a sur le cœur cette inéluctable influence de la musique ; aucune beauté ne séduit et né captive à ce point les âmes les plus viriles, hormis ce charme indefinissable, cette beauté d'immaterielle essence que Dieu a répandus sur le visage de la femme et sur la face immense de la nature.

À juger nos impressions dans l'intimité de ‘âme et avec l’œil d'un moraliste, je ne con-

nais pas d'effet plus semblable à celui d’une

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belle symphonie que l'influence d’un beau site, Devant la grande nature, par une de ces heures bénies où la création tout entière semble concourir à la même scène de paix et de majeste, où les tons de la lumière, l’accent de l'air à travers les arbres, les fraiches senteurs qui voltigent avec le vent s'accordent et se mélangent pour nous pénétrer d’une vague et douce impression, où, du fond des perspectives lointaines, arrivent à nos yeux et à notre cœur Je ne sais quels effluves de l'infini, ne sommesnous pas, presque à notre insu, envahis par un charme irrésistible, par une force étrangère à notre volonte ? Il est trop tard pour lutter avec elle au moment où nous prenons conscience de son empire; elle nous possède, elle dispose de nos émotions et de ros idées; c'est elle qui ralentit ou qui précipite les battements de notre cœur ; notre liberté s’abdique et se dissout dans une sorte d’enivrement; nous avons admis dans notre pensée un hôte supérieur à nous--

mêmes. Entrel’émotion musicale quinous vient d

d’un orchestre humain et celle dont nous remplit, à travers tous nos sens, le divin orchestre de la nature, 1l y a cela de commun que nous nous sentons enveloppés comme malgré nous, que nous aspirons par tous les pores une sorte de fluide qui nous agite ou nous paralyse, qui nous communique le mouvement suprême ou le suprême repos.

Que nous soyons pourvus, alors, d’une débordante vitalité, d’un plus ample trésor de * sensibilité et de désirs, d’une certaine force latente prète à s'élancer vers un but indéfini, c'est ce qu'il est impossible de nier quand on a subi l’une ou l’autre de ces deux magies et connu l'enthousiasme de la musique ou celui de la nature. Notre âme s’est augmentée pour ainsi dire ; le monde intérieur a reçu quelque chose qui n’était pas en lui, des éléments nouveaux qui fermentent et vont produire au dehors une floraison, ou qui, s’affaissant sur eux-mêmes, doivent ronger et dissoudre l’in-

telligence. Sous l'empire d’une grande œuvre

musicale d’un grand spectacle donné à nos regards et à notre âme par ce merveilleux univers, tout homme, sain d'imagination et de.

cœur, se sent plus fort et mieux armé pour l'action. Mais cette action, que sera-t-elle ? où tendent les élans de cet enthousiasme?

dans quelle direction devra partir la volonté, quand le fluide amassé dans l’âme se dégagera lorsque éclatera cette foudre des émotions accumulées ? Que faut-il faire de ce surcroît de vie sans surcroît de liberté morale? La musique toute seule, le paysage tout seul n'en disent rien. L'enseignement doit venir d’ailleurs ; les plus suaves melodies sont incapables de le donner. Le sentiment qui déborde peut s’écouler par les voies les plus diverses. Qui lui montrera le chemin ? le spectacle de ces beautés extérieures, de ce monde étranger à la conscience ne porte avec lui que de vagues révélations. Le bien ou le mal peuvent jaillir de la nature tant que la loi ne s’est pas ré-

yélée, tant que la notion du devoir reste con-

fuse et que la volonté humaine demeure hé sitante ; la beauté musicale et la beauté visible ont besoin qu’une parole vienne en déterminer le sens ; et cette parole, Dieu seul ou le poëte peuvent la dire. Pour que la mélodie prenne “un sens et le désir qu'elle excite une direction, il faut qu’un esprit étranger s’y associe et que l’âäme parle à côté d'elle un langage

plus clair et plus nettement formule,

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