CHAPITRE II
L'aspect du beau et l’amour qui en est la suite font croître et fortifient les ailes de l'âme, selon le divin Platon; mais de quel côté s’envolera l’âme quand la beauté qui lui apparaît brille autre part que dans la conscience et le monde moral,quand ce charme se trouve étroitement uni aux impressions de nos sens et au monde extérieur? L'amour est un puissant
conseiller de vertu ; mais quand il a pénétré
dans notre cœur par la grâce du sourire et l’e -
clat du visage, par tout le rayonnement de la personne aimée qui nous enveloppe comme la musique d'un orchestre, comme la lumière et l'air embaumé de la campagne, quand il a suscité toutes nos aspirations etcentuple toutes nos énergies, l'amour n’a fait que la moindre part deson œuvre, la part la plus facile et la plus dangereuse. Tant que l'esprit cache sous ses formes radieuses, tant que l’oracle de ce merveilleux temple n’a point parlé, la conscience n'a point élevé la voix pour nous dire ce que la divinite attend de nous; notre enthousiasme peut s'égarer et nous abaisser au-dessous de nous-mêmes. Il faut que l’âme qui se manifeste à demi sous ces belles apparences s'exprime tout entiere par un appel direct à notre volonte ; il faut qu'elle nous montre, d’un geste dé— cisif, ow le ciel ou la terre; il faut qu'elle nous sollicite, qu’elle nous commande en faveur du devoir, sans que le doute soit possible.
Jusque-là nous avons le droit d’être mis endé-
mn —— que = = dent mire cit ——
fiance contre ces harmonies qui nous captivent.
Leur essence est d’être subordonnées à une CS. force plus haute, et nous ignorons tout de leurs | intentions sur notre âme, tant que cette force
ne s’est pas révélée par son vrai nom. II en est
de la puissance de la musique comme de la puissance de l'amour et du charme de Ja na- 0e ture. Tout cela est du monde extérieur et n'est" à point jugé directement par la conscience mo-
rale ; tout cela est vague,incertain, obscur aux UE yeux de l'esprit, mais impérieux pour les sens. | Avant de livrer notre liberté à ces hôtes domi-
nateurs, sachons d’où ils viennent, et qu'une
parole dite à la raison nous apprenne où ils
veulent nous conduire.
Cette clarté de l'intention morale manque à la ‘4 musique quand elle a rompu les liens qui, aux époques religieuses, l’assujettissent à l'idée parlée, à la poésie. L'incertitude où la musique laisse l'intelligence, tout en exaltant le cœur, et en ouvrant au vol du désir des perspectives
infinies, voilà ce qui nous autorise à comparer
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ses effets à ceux de la nature. Nous disons que c'est celui de tous les arts qui participe le plus du monde extérieur, qui fait la part la plus grande aux éléments étrangers à l’âme, parce que l'intelligence pure, la raison, le sens moral, sont incapables dela juger. La signification
d'une peinture est évidente, et les esprits les
plus impropres à décider de son mérite comme
œuvre d'art ne sauraient se tromper sur l’ac-— tion qu’elle représente, sur le sentiment qu’elle éveille, en un mot sur la direction qu’elle im— prime à la volonté. La figure de l’homme est bien l’elément essentiel de la vraie peinture; l’homme a le don de se connaître et de se juger lui-même, et la peinture rentre ainsi dans le domaine de la conscience et de la raison.
La musique, si puissante sur le cœur de l’homme, se forme tout entière dans le monde exterieur en dehors du domaine de notre volonté, comme un orage qui se forme dans
l'espace et qui va fondre sur nos têtes. Cet
art, dont les effets physiques sont irrésistibles comme les effets de l'électricité ou du magnétisme, esi celui de tous qui suppose chez l’ar— tiste le moins de liberté d'esprit et de clairvoyance morale, celui de tous qui se produit le plus fatalement en vertu de lois presque mécaniques, comme une cristallisation, comme une agrégation ou une dissolution de substance dans un alambic. Pour montrer qu'à ces productions involontaires la conscience assiste non pas impassible, mais enchaïînée, analysons les divers éléments dont se forme l’œuvre musicale. Il esthien entendu que ce n'est pas au point de vue de la technique du compositeur que nous essayons cette étude ; il s’agit de rechercher si la part faite à l’idée intelligible, à la raison, à la liberté morale, est aussi grande dans la musique que dans les autres arts; si l’élément fatal, irrefléchi, et par conséquent extérieur à l’âme et dépendant de la nature, n’est pas celui qui domine dans la
formation des accords et des mélodies. En pre-
nant pour terme de comparaison l'art qui se rapproche le plus de la musique et qui a tout un vocabulaire commun avec elle, la peinture, voyons si l'intention d’une symphonie peut se montrer aussi claire que celle d’un tableau et se traduire infailliblement comme lui par la parole ; si, dans l’âme du compositeur, la même liberté a régné au moment de l’action que dans
l'âme du peintre, du statuaire ou du poète.