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LA MUSIQUE DANS LES SALONS

On a dit à l’éloge de la musique: c'est une langue dans laquelle on ne peut écrire de mauvais livres. Il est vrai que la musique ne saurait produire deslivres, car ellen’exprime rien de clair, de net et de précis, rien de mauvais, rien de bon, quand la parole n’est pas là pour lui donner un sens. La musique n’est pas un art représentatif; ce n'est pas un langage comme la peinture, la statuaire, l'architecture, la poésie. Les signes qu'elle emploie, s’il est permis de les appeler des signes, n’ont pour l'esprit aucune valeur déterminée, ne correspondent à rien de permanent. Leur valeur change du tout au tout selon les temps, les circonstances et les personnes. Cette heureuse

impuissance à peindre le mal tient à une im-

puissance égale à représenter le bien. La musique ignore le bien et le mal ; elle fait, ou plutôt elle aide, elle encourage, elle excite l’un et l’autre sans la moindre conscience de ses actes. Cette chaste muse n’a pas mangé du fruit défendu ; elle n'a jamais touché à l’arbre de la science, c'est une innocente, une ingénue. Mais on peut l’employer à tout ; on est certain qu'elle ne résistera pas. Quand la peinture commet une vilaine action, elle sait parfaitement ce qu’elle fait ; elle est coupable. Ce n’est pas le spectateur qui abuse d'elle, c’est elle qui abuse du public. Quand la musique crée cette chose qu'on à si bien nommé wn air, pour indiquer sa fluidité et son inconscience, cet air absolument innocent et dépourvu par lui-même de sens moral, cet air peut s'appliquer avec la même facilité à une chanson grivoise ou à un cantique. Il suffit pour rendre innocent l'opéra et le ballet les plus dévergondés, d’en graver la musique et de la transporter sur le piano. C'est

ainsi que la musique est souvent innocente...

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sans être jamais vertueuse ! C’est un art qui n'a pas de sens moral, pas de libre arbitre, un art irresponsable ; c'est pour cela que nous l’a vons appelé un art féminin.

La musique, après avoir eétalé à l'Opéra des pirouettes, des ronds de jambes, de trop aimables gestes et des charmes de toutes sortes, a le don précieux de se refaire une virginitle en entrant dans les salons sous Ja forme d'un cahier qui s'ouvre sur un piano. Heureuse muse tant qu'on voudra, mais vertueuse c'est autre chose ! |

Cependant nous ne lui contestons pas son innocence : elle.est absolue quand la poésie, la peinture, la danse, la mimique, ne s’y mêlent pas, en un mot quand il est impossible de savoir ce que veut dire et ce que veut faire cetle belle ingénue. La voila donc très bien à sa place dans les salons de famille. C’est ici que sa domination, sa popularité, sa richesse, sa suprématie sur les autres arts se prouvent dans toute leur étendue, en même temps que son

innocuité. Les autres arts comptent par centaines, elle s'appelle million.

Je n’ai pu me procurer une statistique exacte du piano en France. Elle est aussi difficile à établir, à cause de sa croissance continue, que celle du phylloxæera.AParis, dans chaque mai son, depuis la loge du portier jusqu'aux mansardes, à chacun des six ou huit étages, on compte un ou plusieurs pianos. En province, les portiers n'en ont pas encore, mais il yen a déjà dans les arrière-boutiques des rez-dechaussée. Chaque maison de grande ville en loge autant que de familles. Les chaumières

seules en sont exemptes jusqu’à ce jour.

O beatos nimium sua si bona norint!

On nous assure qu'il y en a chez les paysans d'Allemagne; et, comme nous nous mettons tous à apprendre l'allemand, nous en installerons prochainement chez nos métayers. J’ai parlé de la domination de la musique, je de-

vrais dire sa tyrannie, Les autres arts peuvent

du moins s'exercer et fleurir sans incommoder leurs voisins ; mais la musique constate sa puissance par l’extermination. Le travail d’esprit, le simple calcul du doit et avoir, le sommeil cessent forcément partout où elle s’installe. Dans les conditions ordinaires des mœurs et des logements actuels, chaque homme occupé, à Paris et dans les grandes villes, a, pour le moins, un piano au-dessus de sa tête, un sous ses pieds, un à sa droite, un à sa gauche, sans compter tout ce qui lui arrive par les fenêtres, quand la saison permet de les ouvrir. On serait très modéré en ne fixant qu'à cinq cent mille le nombre de ces instruments qui fonctionnent en France à l'heure qu’il est. Je renonce à peindre tous les tourments qu'ils infligent. Mais si l’on veut se faire une idée du despotisme qu'ils exercent Jusque dans la politique, on se rappellera qu’ils ont réussi à se soustraire à l'impôt, dans un pays où tout est imposé jusqu’à l’air respirable. La grande assemblée conservatrice

dont j'ai eu, bien malgré moi, l'honneur defaire

partie, a repoussé un projet sur les pianos qui augmentait nos revenus de dix millions, Il est vraique l’idée venait d’un poète, jalousie de metier! On nous doit rendre au moins cettejustice que noslyres n'empèchent personne de dormir, au contraire. Bref, les pianos sont restés libres de toute charge et investis du droit de ravir le travail et le sommeil à leurs malheureux votsins.

Sans doute le sentiment de la musique et le goût des récréations musicales sont bons à propager ; mais il est fâcheux que l'unique, ou du moins le principal instrument de ces récréations, soit aussi bruyant, aussi sec, aussi peu expressif et demande autant d'etude que le piano. Les victimes du piano ne sont pas seulement les auditeurs forcés du tapage que font les apprentis, ce sont les apprentis eux-mêmes et particulièrement les innombrables jeunes filles qui usent leurs nerfs et consument tant d'heures sur le clavier pour devenir si rare-

ment des pianistes agréables, Certes, c’est une

chose précieuse qu'une pianiste agréable dans une famille. J’en fais Le plus grand cas, moi qui m'affiche comme détracteur de la musique.

Mais cet heureux pheénix est assez difficile à trouver, quoique les aspirants et surtout les aspirantes se comptent par centaines de mille. Je propose ce problème à la statistique : combien de millions d'heures s’emploient--elles sur le piano chaque année et combien peuventelles produire d'heures de vraie musique, d'heures agréables pour les auditeurs, même pour l’exéutant? je mets une douzaine par élève, pour les mieux réussis ; et pour un qui parvient à faire -plaisir combien de centaines écorcheront à jamais les oreilles! En résumé, si charmant que soit un bon piano dans une maison, l'apprentissage de cet instrument n’en est pas moins de nos jours un élément considérable de la mauvaise éducation des filles. Je reviendrai plus tar d sur cette question. Quand je parle en ce moment des salons et de la mu-

sique, c'est à un point de vue tout autre que

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l’éducation de la jeunesse, mais qui n’est guère moins important, car il s’agit de la formation, de l'éducation d’une société polie, élégante par l'esprit plutôt que par le luxe du mobilier, du vêtement, de la cuisine et des écuries. Ce luxe n’est pas près de périr, même sous la république ; leluxe de l'intelligence, qui n’est pas du superflu, mais du nécessaire chez une grande nation, me parait menacé de tous les côtés sous notre régime démocratique. J’affirme que l’invasion de la musique depuis cinquante ans a êté funeste à la société polie et qu’elle a porte un grand coup à l'existence des salons, qui représentaient autrefois un des charmes, une des puissances, une des supériorites incontestées de la vie française.

Nous n’avons pas à examiner les divers dangers qui menacent la société polie et la vie des salons, c’est à-dire l’art de la conversation, un des plus aimables, des plus utiles, et le plus français de tous les arts : nous admettons que

l'intempérance de la musique et le silence que

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le piano impose à l'esprit n’a pas atteint et ne peut atteindre trois ou quatre grands salons intelligents dans la haute socièté de Paris. Ce : lui de l'Abbaye aux bois a subsisté jusqu’à la mort de Chateaubriand en 1848. Celui de ma dame Swetchine a vu commencer le second Empire, en pleine ère musicale. Les grandes supériorités, les hommes et les femmes de génie, quand il y en aura, sauront toujours se défen dre. En tout temps par une sorte de hasard heureux, une femme éminente peut réussir à former autour d'elle un groupe d'hommes distingués, aimables et influents. Mais dans l’ancienne société française, à laquelle l’Empire a porté les derniers coups, un salon n’était pas une rareté : la primauté de telle ou telle compagnie s’appuyait sur un certain nombre de coteries moins illustres où elle se recrutait. Les exceptions apparentes reposent toujours sur certains faits communs. Ces nobles réunions qui exerçaient jadis l'arbitrage du goût, de l'opinion et

de la renommée, ont besoin pour se former et

pour durer qu'ilen existe une foule d’autres audessous d'elles et jusque dans les rangs de la société où elles ne se recrutent pas d'ordinaire. C'est dans les salons de l'aristocratie secondaire et dans ceux de la classe moyenne, que la musique a particulièrement triomphé de . l’esprit et que le piano a tué la conversation. Il faut dire que vla conersation ne s’y défendait pas toujours d’une façon digne de la victoire ; mais enfin il pouvait y avoir là une ou plusieurs personnes d'esprit, et le piano leur coupe aujourd’hui la parole.

Si la musique détruit la conversation, elle parvient rarement à créer le silence dans une réunion de Français d'aujourd'hui. Voici un travers de notre caractère que la bonne éducation, l’exquise politesse, le respect de la hierarchie qui régnait dans l’ancien monde, sa— vaient tenir en bride, et auquel nos mœurs démocratiques ont lâche le frein. Nous ne savons plus écouter : chacun veut la parole pour lui seul et tout le monde parle à la fois. Dans

une réunion de vingt personnes, il s’est formé, au bout d’un moment, dix tête-à-tête, et la vraie conversation a forcément disparu.

Le bruit du moins a augmenté ; et la grande voix, sèche, sonore et cassante du piano ne réussit pas toujours à l’étouffer. Lorsqu'il se se tait enfin, car tout finit ici-bas, même les sonates, laisse-t-elle au moins après elle un élément de conversation, un aliment pour l’esprit? absolument aucun. C’est ici que l’on va me contredire vertement; mais Jinsiste avec autant de vigueur. IL n’y a rien à dire après un morceau de musique, hors ceci : c’est charmant, ou c’est ennuyeux ; c’est très bien, très mal, médiocrement exécuté ; c’est gai, c’est mélancolique ; c’est dansant, c’est chantant ou ça ne l'est pas. On ne saurait discuter rationnellement, avec l'intelligence, avec la conscience morale, sur ces qualités contradictoires; on n'aime ou on n’aime pas ; on rit ou on pleure, et c'est tout. IL est aussi impossible de disputer

des mélodies que des saveurs, des odeurs et des

couleurs, comme le dit un vieux proverbe.

J'aime le bleuet je n'aime pas le rouge :; j'aime l'essence de rose et je n'aime pas le musc j'aime la bouillabaisse, j'aime les queues d’éecrevisses à la Nantua. Ce sont là des questions incontroversables, où l’esprit peut se jouer, où la raison, où les facultés morales n’ont aucune part. La discussion en cettematière n’est admissible que sur les détails techniques, sur la bonne ou mauvaise exécution; elle ne saurait atteindre le fond des choses. L'indéfini est indéfinissable, inexplicable et par conséquent indiscutable. Or la sensation musicale est indéfinie et absolument variable et personnelle de sa nature, comme l'odeur et la saveur. On peut analyser techniquement une sonate, on peut dire d’une bouillabaisse qu'il y manque ou qu’il y a trop de tel ou tel ingrédient; mais la valeur d’une bouillabaisse comme celle d'une sonate n’est pas appréciable par l'esprit, elle

ne prête pas longtemps à la conversation.

2, JR

Jadis quand la littérature et la poësie tenaient une certaine place dans les soirées du monde ou de la famille, la lecture d’un morceau de prose, la récitation de quelques vers, bons ou mauvais, fournissait une prise au sens moral, au sens critique, à des discussions, à des rapprochements instructifs, enfin à des conversations capables d'élever, de fortifier, d'ennoblir l’esprit. Vingt vers de Corneille ou de Racine peuvent défrayer plusieurs heures de causerie littéraire, historique etmorale. J'aiassisté plus d’une fois dans le monde à l'irréprochable exécution d’une admirable sonate, d’une sublime symphonie de Beethoven; j'ai entendu les propos qu’elle suscitait, même entre des gens d'esprit et des femmes charmantes, et j'affirme que ces conversations pouvaient se traduire toutes par des oh! et des ah! par ces interjections inarticulées que nous arrache le plaisir ou la douleur. L’admiration la plus intellectuelle s’exhalait d’or dinaire en un pathos romantique fait pour ter-

rifier même un poète; j'aimais mieux, pour ma

joie etmon instruction personnelle, une épiître du bon M. Viennet.

Je dirai donc, de par l'expérience et l’histoire, que la musique, cette prêtresse de l'harmonie, est un dissolvant des salons, car elle est un dissolvant de la conversation ; on peut tirer d'elle de très grandes jouissances physiologiques, aucun bénéfice intellectuel et pas d’autre bénéfice moral que certaines heures d’apaisement et d’oubli. J'ai avancé au début de ce livre qu’elle est un art féminin, le plus sensuel de tous les arts. On serait en droit d'ajouter, si l’on juge bien ce qui se passe depuis trente ans, qu'elle est le moins intellectuel de tous les arts, je me reprends : il n’est pas d’art qui ne soit intellectuel, mais s’il en était un seul, la musique se-

rait celui-là.

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