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LES CAFÉS CHANTANTS

On est quelque peu étonné d'écrire ces deux mots sur des pages sérieuses et qui ne sont pas un rapport de police. Il semblerait même que la musique est pour si peu dans ces institutions qu'on est souverainement injuste de mêler son nom aux réflexions qu’elles suscitent. Mais on ne peut nier que la chaste muse ait fourni au moins un nom et un prétexte à cet ensemble de choses si contraires à sa dignité. C’est parce qu'elle est l'art à la mode, l'art dominateur, qu'elle inspire de nos jours d’aveugles prédilections et des manies violentes qu'on a décoré de son nom ces asiles des ivresses les plus grossières ; on ne l'aurait pas pu si l'effet de la musique n’était lui-même une ivresse. A-t-on

jamais songé à des cafés de peinture, de sculp-

ture ou de littérature? Loin de produire ou de favoriser l'ivresse, ces arts la dissipent ou l'empêchent de naître, car ils exigent tous pour être goûtes un exercice de l'intelligence et de la raison. La musique est un plaisir de la sensibilité pure, une jouissance nerveuse qui n’a rien à demèler avec l’intellect, et qui s'associe mer veilleusement à l’usage du tabac, du haschich, de l’opium et de l'alcool. Pour être d’une nature infiniment supérieure à l’enivrement que ces poisons nous procurent, l’extase où nous a plongés, la musique n’en est pas moins une sorte d'ivresse.

La musique, inconsciente par nature, ne saurait être déplacée là où l’on perd la conscience de soi-même. Elle conserve partout, comme on nous l'a très bien dit, son innocence person nelle ; car elle n’a pas de volonté, de liberte, de responsabilité. Si cette innocence s’egare un moment dans un milieu pareil, elle se retrouvera en rentrant dans une maison honnête où

le même air s'applique à une autre chanson, où

la même valse fait tourner des pensionnaires de couvent. C'est vraiment un merveilleux privilège de cet artet de ces maîtres ! Un peintre qui s’associe aux enchantements de ces mauvais lieux par des tableaux dévergondés, sait tres bien qu'il commet une mauvaise action et qu’il sera blâmé. Mais comment le blâme pourrait-il atteindre le musicien qui a écrit ces morceaux sans paroles, ou pour des paroles indifférentes ? Et cependant ces images du peintre, s’il y ena là de méchantes, y produisent peu d'effet; le spectateurse trouve en face des réalités les plus vivantes, les plus saisissantes, les plus palpables. Tandis que la musique, ne fût ce que par son brait, exerce concurremment avec l'alcool et le tabac des effets nerveux complices du vertige et des fureurs de l'ivresse. J'absous le compositeur, mais je n’absous pas sa muse, C’est le contraire qui est juste dans les écarts de la poésie et de la peinture : la muse est jnnocente, l'artiste est coupable.

Voilà donc la musique très ingénument mais

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très activement complice de tout ce qui se passe dans ces salles caractéristiques du temps présent comme l'Opéra.

Les cafés chantants ont commence à poindre peu d’années après 1830; mais ils n’ont acquis tout leur lustre et montré toutes leurs éfoiles que beaucoup plus tard, dans ce vaste débor-dement d’inepte matérialisme encouragé sous toutes ses formes par le second Empire. Les artistes de ces lieux à la mode, une au moins, la plus célèbre, donnèrent des leçons d’intonations et de mimique à quelques grandes dames d’alors. Mais les exceptions n’importent pas, le fait sénéralet certain, c’est lamultiplication des cafés chantants qui pénètrent aujourd’hui jusque dans les communes rurales. La République introduit comme de juste dans nos villages cet élément du progres avec tous Les autres.

“Glissons sur ces choses-là, n'appuyons pas:

il y a quelque honte même à les nommer. Cependant le moraliste doit montrer en ceci la

participation des grandes puissances du mo--

ment à toutes les erreurs, à toutes les manies, à tous les excès qui amènent la décadence d’une nation et l’abâtardissement d'une race. L’immense développement de l’ivrognerie, la multiplication parallèle de la folie, la quantité des suicides, des monstrueux égorgements et des crimes contre nature sont des faits incontestables. L'ancienne ivrognerie, l'ivresse du vin, était inoffensive à côté de l’alcoolisme moderne. Que sera-ce demain quand la destruction de la vigne par le phylloxéra, quand les progrès de la science qui s’attestent surtout par de nouveaux moyens de destruction et l’art de mêler du poison aux substances alimentaires auront amené ceci : une foule de boissons autrefois bienfaisantes deviendront funestes par le simple usage, sans parler de l'abus. Le besoin de s’enivrer quiest aujourd’hui endémique ne s'arrêtera pas pour si pen. Tous les genres d'ivresse et de débauche s'appellent les uns les autres. La folie et la paralysie sont au bout. J'en veux quelque

peu à la musique de mêler son ivresse parfois

sublime à ces abominables délires produits par des poisons.

C'est notre faute, ce n’est pas la sienne; tous les arts etsurtout un art inconscient, irresponsable comme la musique, ont besoin de trouver en dehors de leurs propres lois une forte discipline morale. Jadis la religion leur imposait ce joug salutaire; c’est à l'État devenu omnipotent à les réprimer dans leurs écarts. Mais un État démocratique n’a d'autre souci que de les aiguillonner; tousles vices doivent concourir à la fondation d’un pouvoir qui déclare solennellement n'avoir d'autre ennemi que Dieu. Fermer les maisons de prière, donner pleine licence aux maisons de débauche, gracier les plus épouyan- ‘ables crimes, tout cela est contenu dans la fa meuse formule : le cléricalisme, c’est l’enneini. Le régime actuel n’est que l'application de ce principe. Donc à bas les églises, place aux cafés chantants et autres maisons pareilles!

Mais j'allais entrer dans la politique pre-

sente... je me hâte de fuir.

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