‹ Contre la musiqueChapitre 53 sur 56 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

La musique a sa place dans toute éducation distinguée, même dans l'instruction populaire ; mais une place proportionnée aux services qu’elle peut rendre à l'esprit, à la vie morale et à la vie pratique. Ce n’est pas pour faire des musiciens qu'on l’enseignera ; pas plus qu’on enseigne la littérature pour faire des poètes. Une

impérieuse vocation devra seule décider du

nombre d’instants qui seront consacrés à cet art, comme à tous les autres ; l'immense majorité des sujets ne doit s'occuper de la musique que pour se préparer aux Jouissances qu'elle donne, et cette préparation n'est pas bien longue. S'il est prouvé que la musique soit autre chose qu'un agrément et qu'elle ait une utilité dans le développement de l'esprit, on pourra lui faire une plus large part.

Je voudrais d’abord me débarrasser d’une objection qui me touche très particulièrement, moi, l’admirateur passionné de l’art, de la littérature, même de l’éducation hellénique.

On m'objecte, avec une merveilleuse naïveté, la très grande place que tenait la musique dans l’éducation des Grecs. Platon nous dit en effet, livre troisième de la République, que l'éducation se compose de la gymnastique et de la musique; d'où les musiciens de nos jours, même certains critiques qui ont entendu parler de cela, infèrent que chez les Grecs la jeunesse

passait une notable portion de la journée à étu-

dier divers instruments, peut-être le piano.

Otons-leur cetteillusion : lejeu des instruments, chez les Grecs comme chez les Romains, était reservé aux esclaves. Les joueurs de flûte, pas plus que les danseuses que l’on faisait venir pour égayer les festins, n’appartenaient à la classe des citoyens, encore moins à la société polie. Un gentilhomme, au temps de Périclés, tout comme sous Louis XIV, auraitcru déroger en se faisant instrumentiste, même dans le salon d'Aspasie. Il y avait une exception, une seule, en faveur de la lyre ou de ses dérivés. Or la lyre n’était qu'un instrument d’accompagnement, beaucoup plus simple encore que nos guitares, et qui servait à soutenir la récitation rythmée, la déclamation, le chant au besoin, des diverses poésies, qui chez les Grecs étaient toutes chantées, dites au moins sur une mélo-

pée très voisine du chant. La musique instru-

mentale, telle que nous la pratiquons, n'exis-

tait pas.

On voit déjà que l'étude de cet art était très ‘8

CES Cet | »

simplifiée, au moins pour les exécutants. Quant aux compositeurs, jusqu'à une époque tres avancée, ils ne furent autre que des poètes, c'est-à-dire des musiciens très primitifs. La science musicale de Pindare n'avait guère de rapport avec celle de Mozart et de Rossini, quoiqu'il fût très certainement compositeur de musique.

Quand on litquelque part que l’éducation chez les Grecs se divisait entre la gymnastique et la musique, il est donc singulièrement naïf d'en conclure qu'une de ces deux moities fût attribuée à quelque chose qui ressemblât à ce qu'est chez nous l’étude du violon, du piano, ou même du solfège. La musique, c'était le domaine dela Muse ou des Muses ; et si l’art de chanter un poème en l’accompagnant de la lyre y tenait une place, on voit de suite si cette place était restreinte par celle des huit autres muses ; car le chant avec accompagnement d’une lyre ou d’une harpe, n’est qu'une bien faible part de Ja

musique elle-même,

a ee ee = étonne = mme

Pourquoi donc les anciens, et particulière ment le divin Platon, ont-ils donné le nom de musique à tout ce qui n’était pas la gymnastique dans la culture dela jeunesse ?C'’est d’abord, comme nous l'avons dit plus haut, que le mot de musique veut dire tout ce qui concerne les muses, et ce n’est rien moins que tout le dévelop pement intellectuel de l’homme. Secondement, l’œuvre entière des muses éfait surtout caractérisée par un nom musical, celui d'harmonie. Le mot musique s’appliquait dans ce sens à la formation de l'esprit, où tout doit être mesure, proportion, élégance, rythme, harmonie. Chez les Grecs, le nom de l'harmonie devait prendre une importance sacramentelle ; non seulement ils l’ont pratiqué, maisils l’ont créé. Avant eux, la mesure, le rythme, l'harmonie n’existaient pas dans les arts, tout était démesuré, inhar-

monique,disproportionné, souvent monstrueux.

En Égypte, pour la premiére fois, les propor-

tions avaient apparu, mais sans l'élégance. La

Grèce a tout ramené aux rythmes humains, aux

harmonies saisissables par notre intelligence : elle a donné le nom de musique à tout ce qui compose le domaine de l’esprit, y compris la philosophie et la science quela philosophie con tenait alors. Ce vaste monde a fort peu de ressemblance avec ce que nous appelons aujour— d'hui la musique.

L'instruction moderne avec nos sciences multiples et subdivisées, qui n’existaient pas chez les anciens — hormis la géométrie, — avec l’histoire bornée alors au récit des poètes et aux traditions nationales, avec l’étude de deux langues mortes, d'une ou plusieurs langues vivantes et de la géographiedescinq parties du monde est trop compliquée, trop fragmentée, souvent trop contradictoire pour comporter cette perfection, cette harmonie de l'esprit que les Grecs rêvaient d'atteindre par l'éducation à l’aide des Muses.

Le moindre bachelier est oblige aujourd’hui d’entasser dans sa cervelle plus de faits, plus

de mots, plus de détails, plus d'idées (si vous

appelez cela des idées) qu’il n’en exista Jamais dans l'intelligence de Pythagore, de Platon, d’Aristote lui-même, Ce gàchis formidable que toutenouvelle réforme universitaire a pour effet de rendre plus lourd et plus téènébreux encore, n'a certes aucun rapport avec l’état de l'âme que les anciens s’efforçaient de produire par la musique. Ils visaient à ce qui constitue l’homme même, à la raison, àla conscience, au sens esthétique, à la volonté, à l'équilibre des passions. Dans nos gymnases, à nous, il ne s’agit pas de constituer des personnes morales, de faire des hommes, mais des êtres capables de certaines fonctions, des outils, des machines, des esclaves. C'est vers cet admirable résultat que nous poussent à chaque essai nouveau les hommes de science qui commencent à prédominer dans les conseils de l'instruction publique et qui portent là leurs tendances illibérales, despotiques, abêtissantes. Le résultat de toutes ces réformes c'est que la santé, la joie, la spontanéité de la

Jeunesse s’usent de plus en plus dans nos mai-

sons d’études, et qu’une immense et monotone médiocrité va s’appesantir sur toute la France. Dans cette singulière vie qu’on fait à nos écoliers, dans cette distribution de toutes leurs heures, minutes par minutes, pour arriver à la conquête des diplômes, il serait très imprudent d'introduire les exigences d’une véritable instruction musicale.

À part lés vocations impérieuses qui doivent toujours être respectées et qui se font jour irrésistiblement, quelle place doit tenir aujourd’hui la musique dans l'éducation d’un jeune homme ©

Je la ramène à ce qu’elle était chez les Grecs que l’on prétend avoir fait d’elle l'unique objet des études juvéniles. Tout homme peut et doit savoir chanter dans un chœur. — Ne fût-ce que pour rendre l'exécution dela Marseillaise moins affligeante pour nos oreilles dans les fêtes nationales. — La musique vocale sera donc ad-mise de plein droit dans notre enseignement primaire ou secondaire. Quant aux instruments,

sauf le cas d’une prédestination évidente et fa-

POUPEE RS TOR ADS, LA dre - nt

Page 1