II. — A M. le Directeur de La Croix (i
Mon cher Directeur,
La séance d'hier a, de nouveau, posé devant le pays, avec toutes les apparences d'une menace prochaine, la question redoutable de la séparation de TÉglise et de l'Etat. Je dis redoutable, parce qu'à mes yeux elle l'est, en effet, pour tout le monde, et c'est sur quoi je voudrais, avec votre permission, m'expliquer en deux mots devant les lecteurs de la Croix.
Si une courte déclaration me semble, dès aujourd'hui, nécessaire sur ce grave sujet, c'est qu'hier, dans un discours appelé sans doute à quelque retentissement parmi les catholiques et surtout, je le crains, parmi leurs adversaires, M. l'abbé Gayraud a exprimé des idées que, pour ma part, je ne saurais aucunement partager, parce qu'elles me paraissent de nature à fausser notre attitude, tant au point de vue des principes que de la réalité pratique, dans le grand débat qui s'apprête.
Parlant de la séparation, M. l'abbé Gayraud a dit :
« Je ne la demande pas, mais je ne la repousse pas non plus : je l'accepte très volontiers. »
Sans doute M. Groussau, au nom de plusieurs députés catholiques, lui ayant aussitôt demandé
(1) La Croix, 12 février 1905.
de déclarer qu'il parlait en son nom personnel, l'orateur Fa fait immédiatement et en termes très nets.
Je l'en remercie. Mais il est inévitable qu'une proposition si grave, formulée à la tribune par un membre du clergé, représentant d'une population profondément chrétienne, exerçant sur l'opinion une incontestable action, paraisse engager, dans une certaine mesure, une partie au moins des catholiques. Peut-être même en est-il réellement ainsi, et c'est une raison de plus pour que ceux qui pensent autrement le disent très clairement, car, en pareil sujet, il importe que, dès les premières rencontres, les positions soient prises sans aucune équivoque.
Je crois, d'ailleurs, et je me hâte de le constater, que, dans la forme, M. l'abbé Gayraud n'a pas tout à fait exactement rendu sa pensée lorsqu'il a dit : « J'accepte très volontiers la séparation », et qu'un moment après, comme un député de la gauche l'interrompait, en prétendant qu'il la subissait, il a accentué son langage par ces mots : « Vous vous méprenez sur mon sentiment. Je dis : « Je l'accepte et non je la subis. »
M. l'abbé Gayraud n'a certainement pas entendu soutenir en principe la thèse de la séparation de l'Église et de l'État qu'il sait, beaucoup mieux que moi, être opposée à la doctrine catholique : dans la brève formule qu'il a portée à la tribune, il a voulu seulement exprimer comment, dans les circonstances présentes, il lui parais-
sait opportun de défendre les droits et la liberté de TÉglise.
Or, sur ce terrain même je me permets d'être en désaccord absolu avec lui.
M. l'abbé Gayraud, complétant sa pensée, a ajouté : « Il ne s'ensuit pas que je sois disposé à accepter toute séparation... » ; cette acceptation ne serait possible, a-t-il dit en s'adressant à la majorité, que : « si vous nous proposez une séparation qui sauvegarde toutes les libertés et tous les droits de la conscience catholique...» Je le crois bien ! Nul, sans doute, parmi les catholiques, n'accepterait la séparation sans réclamer des sauvegardes pour les libertés et les droits de leurs consciences.
Mais c'est justement ici qu'est, dans la pratique, réserve faite des principes, la question elle-même, et que se découvre l'illusion dont sont, à mes yeux, victimes ceux d'entre nous qui croient de bonne politique de se déclarer séparatistes.
Quoi! depuis vingt-cinq ans, la séparation est demandée, réclamée impérieusement par la Franc-Maçonnerie, comme le grand moyen d'en finir avec l'Eglise de France, d'achever l'œuvre de déchristianisation qui est l'unique objet de ses efforts ! depuis cinq ans, les ministères soumis au despotisme des Loges et à la domination des révolutionnaires préparent directement la séparation, par la destruction des Congrégations, par la suppression de l'enseignement chrétien., par une législation de plus en plus hostile à
l'Eglise, et c'est dans de telles conditions, en face de tels ennemis, quand ils sont encore tout puissants, qu'on pourrait espérer d'eux, pour les catholiques, un régime où « toutes leurs libertés et tous leurs droits seraient sauvegardés » !
La simple lecture des projets de loi déposés, des commentaires qui les accompagnent dans la presse, suffisent à montrer quels sont les desseins cachés sous les vaines promesses. La loi des associations, aussi, était annoncée comme une loi de liberté ; elle est devenue le plus terrible instrument de persécution.
Voilà par quelle raison, sommairement indiquée, je trouve la séparation redoutable pour les catholiques.
Mais ce n'est pas assez. Gomme Français, je ne la repousse pas avec moins de résolution.
Je n'ai pu, sans une profonde émotion, entendre M. l'abbé Gayraud déclarer qu'il se « contenterait d'un projet de séparation qui tienne compte de la déclaration du Conseil central des Églises réformées de France ».
Je sais bien qu'il a voulu seulement indiquer que cette déclaration contenait d'utiles revendications libérales ; peut-être aussi a-t-il jugé qu'il était de bonne tactique, en face d'adversaires animés d'une spéciale animosité contre l'Église catholique, d'abriter sa liberté derrière celle des protestants, plus puissants que nous sur la majorité parlementaire.
Il se peut. Mais en dehors même de toute considération de foi et de doctrine, la position de
l'Église catholique en France, au seul point de vue national, n'a rien de commun avec celle des Églises réformées : c'est elle qui a façonné notre pays,; son histoire est profondément, intimement mêlée à celle de la France, et de ce long travail des siècles une indestructible tradition, même chez les incroyants, survit dans les âmes. La nation française ne peut pas, sans se frapper elle-même au cœur, traiter l'Église catholique comme une simple association de fidèles.
J'ajoute que, son gouvernement le voulût-il, pratiquement il ne le pourrait pas : c'est encore sur ce point que se trompent gravement, à mes yeux, ceux d'entre nous qui acceptent la séparation.
Dans un pays comme le nôtre, pénétré, jusqu'aux moelles, de l'éducation catholique, l'Etat ne peut pas ignorer l'Église. Là même où ses lois sont méconnues, l'Eglise demeure une puissance morale qu'aucun gouvernement ne saurait méconnaître.
Il faut la persécuter ou traiter avec elle.
La séparation sera, inévitablement, l'ouverture de la persécution, et elle aboutira, nécessairement, à un nouveau traité entre l'Église et l'État.
Voilà ma conviction. J'estime que notre devoir est de pénétrer de cette pensée, en vue de la grande consultation électorale de 1906, l'esprit des catholiques et de tous ceux qui veulent assurer la paix religieuse.
C'est sur ce terrain, le seul à mes yeux, vrai-
ment solide au point de vue des principes et de la pratique, qu'il faut les convier à résister énergiquement aux tentatives de séparation.
En tournant leurs espérances vers l'illusion d'un régime de liberté, on risquerait de diviser et d'amoindrir leurs forces, sans profit vis-à-vis d'adversaires dont le parti-pris n'est que trop évident.
Je vous remercie d'avoir bien voulu accueillir cette lettre, et je vous prie, mon cher directeur, d'agréer tous mes sentiments bien cordialement dévoués.