III. — A M. le Directeur du Gaulois (i
Mon cher Directeur,
Vous voulez bien, à l'occasion du projet de loi déposé jeudi par le gouvernement, me demander mon opinion sur la séparation de l'Eglise et de l'État.
Je réponds d'autant plus volontiers à votre appel que la séance d'hier a paru donner à la discussion une menaçante actualité, et qu'ainsi le moment est venu, pour tous les catholiques, de prendre nettement position dans ce grand débat. Voici la mienne.
En deux mots, je reste très résolument concordataire, Tétant comme catholique et comme Français.
Assurément, le Concordat de 1801 ne réalise pas, pour moi, l'idéal des rapports de l'Eglise et de l'Etat dans une société chrétienne. Il serait trop facile d'en faire, à ce point de vue, la critique et d'y ajouter toutes les protestations que, depuis un siècle, ont soulevées, de la part de l'Eglise, les articles organiques.
Mais je ne veux pas essayer ici un exposé doctrinal; la question est beaucoup plus simple : elle se présente sur le terrain des faits, et c'est là qu'il faut la maintenir.
Le Concordat a été accepté par le Pape qui
(1) Le Gaulois, 12 février 1905.
l'a signé, et par ses successeurs : les catholiques ont donc toute raison de conscience de s'en contenter, tant que le chef de l'Eglise n'aura pas annoncé sa résolution de le dénoncer, et c'est pour moi un sujet d'étonnement de voir quelques-uns d'entre eux prendre à cet égard d'audacieuses initiatives. Car, pour le dire en passant, rien, dans le langage ni dans les actes du pape Pie X, n'autorise à penser qu'il ait eu cette intention, bien au contraire, 7et on ne saurait protester assez haut, au nom même de la vérité et de la probité politique, contre les formules artificieuses par lesquelles les ennemis de la papauté essayent de rejeter sur elle les responsabilités de la rupture. On dirait qu'au dernier moment, honteux de leur mauvais coup, ils cherchent à se trouver des excuses.
A la force tirée de son origine, le Concordat en ajoute une autre qui vient de sa durée. Il existe depuis plus de cent ans et, durant le long espace de temps, à travers les circonstances les plus variées, souvent les plus troublées, en face des régimes les plus divers, il a donné à notre pays, jusqu'à ces dernières années, la paix religieuse. Paix relative assurément et traversée par de rudes orages ! Mais l'histoire ne montre-t-elle pas que, dans le perpétuel assaut des passions humaines, la paix, pour l'Eglise, est toujours relative ?
Sans doute, actuellement, cette paix elle-même n'existe plus, et c'est justement parce que nous sommes entrés dans l'ère de la séparation ! Par ses préliminaires, on peut juger de ce qu'elle sera, si elle parvient à la phase de sa pleine application.
Il reste cependant que pendant tout un siècle, en dépit des efforts accomplis depuis vingt-cinq ans pour déraciner en France le christianisme, le Concordat a assuré l'existence légale de la vie religieuse dans notre pays.
Or, c'est à cela qu'on nous offre de renoncer, pour réduire l'Eglise à n'être plus, chez nous, comme une entreprise quelconque, qu'une association formée entre des particuliers, au lieu de constituer un grand service public. Je me rappelle qu'il y a une vingtaine d'années M. Yves Guyot, dans une discussion du budget des cultes, énonça cette idée qu'il fallait traiter la religion comme une industrie, « l'industrie cultuelle », et la soumettre à la loi sur les syndicats professionnels. On protesta d'abord très vivement contre le propos, et on finit par en rire.
Nous y voilà cependant, et nous avons fait du chemin : car il y a des catholiques qui s'accommodent déjà de ce régime de « l'association cultuelle ».
C'est le grand danger, contre lequel je crois urgent de réagir. Qui donc disait : « Mon Dieu ! défendez-moi de mes amis, je me charge de mes ennemis ! »
On objecte, il est vrai, que, de toutes parts, le Concordat s'écroule. Je ne le vois point. J'entends bien que M. Waldeck-Rousseau et M. Combes lui ont porté des coups assez rades ; je conviens qu'en certains diocèses, le mien, par exemple, la main brutale du dernier président du conseil a, par les suppressions de traitement infligées aux prêtres qui prêchent en breton, organisé une sorte de séparation anticipée; je sais également qu'à Dijon M- Combes a créé dans les affaires religieuses un gâchis qui paraît inextricable, et que la vacance de dix sièges épiscopaux est présentement une grave complication. Qu'est-ce que cela prouve, sinon que, depuis cinq ans, le gouvernement, soumis à la domination des francs-maçons et des révolutionnaires, a tout mis en œuvre pour leur donner le moyen d'accomplir une séparation dont ne voulaient, au fond, ni M. Waldeck-Rousseau, ni même M. Combes ?
En quoi cette persécution témoigne-t-elle de la caducité du Concordat ? Est-ce qu'il n'est pas encore appliqué sans difficulté dans l'immense majorité des diocèses et des paroisses ? et ne voit-on pas qu'il suffirait de changer les hommes appelés à le manier, pour lui rendre toute sa pacifique efficacité ?
On se plaint qu'il livre les évêchés et les cures à l'arbitraire des ministres francs-maçons, et, sans doute, c'est par là qu'il peut exposer l'Eglise
aux conflits les plus pénibles ! Mais si la France se laisse gouverner par la Franc-Maçonnerie, à qui la faute ? Est-ce au Concordat ? Encore un coup, changeons les hommes !
Quoi encore ? Qu'il soumet le clergé, en échange de son traitement, à une sorte de servitude ? Je ne suis pas de cet avis : j'ai quelque peu pratiqué la vie des œuvres catholiques, et je ne sais pas, je l'avoue, en quoi le Concordat est une gêne pour un prêtre qui veut remplir avec dévouement son ministère d'apostolat ; le préfet, oui, en abusant de son pouvoir, mais non le Concordat! Changeons les hommes!
Le Concordat tombe en ruines ! L'heure est venue de le renverser définitivement ! Cela est bientôt dit. Mais par quoi le remplacera-t-on ? Voilà, pratiquement, la question.
Par la liberté, dit-on. Quelle liberté ? Il faut parler sérieusement et ne pas se payer de mots.
Je laisse de côté toute considération de principe, je m'enferme sur le terrain pratique : j'essaye de me placer dans l'état d'esprit de ceux qui croient la séparation possible, avantageuse même aux intérêts catholiques ; et je répète : quelle liberté ?
Nous sommes en face d'une conjuration antichrétienne ouvertement déclarée, d'un plan publiquement avoué, dont la guerre contre l'Église forme la pensée maîtresse, dont sa destruction est le but non dissimulé : et de ces conjurés,
de ces ennemis armés en guerre contre nous, nous attendrions avec sérénité la liberté ! Nous laissant prendre à la piperie des mots, à la façade des articles législatifs, nous pourrions nous faire la moindre illusion sur leurs desseins ! Quoi ? Ces hommes ont détruit toutes nos congrégations, proscrit des milliers d'hommes et de femmes, coupables du seul crime d'appliquer les préceptes de l'Eglise ; ils ont ruiné l'enseignement chrétien, chassé Dieu et la religion de toutes les institutions, traqué comme des suspects tous ceux qui leur demeuraient fidèles : ils ont accompli ces violences au nom de la liberté, et nous croirions à celle qu'ils nous promettent! En vérité, c'est fermer les yeux à la lumière du jour.
Mais est-ce donc, me dit-on, que vous avez peur de la lutte qui menace votre religion? Oui. Gomme disait Jules Simon aux socialistes de son temps : « J'ai l'honneur d'avoir peur! » J'ai peur que, dans la désorganisation des paroisses, sous la surveillance des délégués communaux, au milieu des inévitables violences qui partout mettront les croyants à la merci des sectaires protégés par le pouvoir, j'ai peur que le culte catholique ne subisse une horrible épreuve. De toutes mes forces je voudrais la lui épargner.
On cite d'autres pays : on invoque l'Amérique ! c'est l'argument décisif. Tocqueville écrivait, il y a soixante ans : « La religion qui, chez les
Américains, ne se mêle jamais directement au gouvernement de la société, doit cependant être considérée comme la première de leurs institutions politiques » ; et, hier, le président Roosevelt disait : « L'avenir de notre nation dépend de la manière dont nous combinerons la force avec la religion.'» Voilà l'état mental de la démocratie américaine. Est-ce le nôtre?
Là, on peut parler de liberté parce qu'on sait la pratiquer. Ici, c'est, dans la réalité, un mot vide de sens.
Il faut aller plus loin. Ce n'est pas assez de répudier pour notre société vieillie l'exemple des peuples nouveaux qui commencent leur histoire.
La nôtre pèse de tout son poids sur nos épaules et impose à notre marche des allures différentes. C'est notre gloire.
Nous sommes une nation chargée d'un ineffaçable passé, bercée dans les bras de l'Eglise catholique, imprégnée jusqu'aux moelles de ses leçons, et dont l'histoire est faite d'un commerce avec elle quinze fois séculaire. Cette histoire est écrite sur la pierre de toute nos villes et du dernier de nos villages! Je demande si l'esprit français peut s'habituer à penser que Notre-Dame de Paris ou la cathédrale de Reims, toutes pleines des grands gestes de Dieu accomplis parmi nous, vont être mises à l'encan.
En exaltant ces souvenirs, nous réveillerons l'âme française endormie; cela vaudra mieux, à mes yeux, que d'aller au-devant delà défaite, et, sans plus défendre la place où s'enferment nos
traditions, d'étudier déjà comment nous les installerons dans le campement provisoire des associations cultuelles.
Je dis provisoire et ce sera le dernier mot de cette lettre trop longue, qui, cependant, ne fait à peine qu'indiquer quelques points du débat.
Si les catholiques doivent encore une fois succomber dans la lutte, si la séparation doit être votée, tenez pour certain qu'elle ne durera pas. « Tout serait simple, écrivait le duc Albert de Broglie, il y a plus de quarante ans, si l'Église n'était qu'une institution de prière, et l'Etat une institution de police. » 11 n'en est pas ainsi. Entre les deux puissances, les contacts sont inévitables. Napoléon le savait, et c'est pourquoi il a conclu le Concordat.
Quand, épuisé par les persécutions, les discordes et les luttes, notre pays, dans un sursaut de bon sens, voudra retrouver la paix, il chassera du pouvoir les hommes qui l'ont voué à la guerre religieuse, et le premier soin de leurs successeurs, quels qu'ils soient, sera de négocier un nouveau Concordat.
J'aime mieux conserver celui que nous avons.
Pardonnez-moi de vous l'avoir dit en si longues phrases, et croyez-moi, mon cher directeur,
Votre cordialement dévoué.
LE COMPLOT MAÇONNIQUE (l)ï
Dans une suite d'articles remarquables et fortement étudiés, M. le comte d'Haussonville a examiné ici les divers projets de loi présentés à la Chambre sur la séparation de l'Eglise et de l'État, les effets qu'aurait leur application, celles de leurs dispositions qui lui paraissent acceptables, celles au contraire qu'il juge inadmissibles, les moyens enfin qui, sous le nouveau régime, s'offriraient aux catholiques pour assurer l'exercice du culte.
Je n'ai nullement l'intention d'engager, sur ce terrain, une controverse avec mon éminent confrère.
En profitant aujourd'hui de l'hospitalité que veut bien m'accorder le Figaro, c'est à un point de vue très différent que je désire me placer
Je voudrais surtout m'adresser à ceux, trop nombreux à mon gré, qui regardent déjà la dénonciation du Concordat comme inévitable et s'empressent, tout en la déplorant pour le prin-
(1) Le Figaro, 6 mars 1905.
cipe, de déclarer qu'au surplus ils en acceptent volontiers la perspective.
La question, en effet, ne saurait à mes yeux être posée en termes plus dangereux, précisément parce que c'est ainsi que la pose l'adversaire et qu'il n'y a pas, dans le combat, de tactique plus fâcheuse que de céder aux suggestions de l'ennemi.
Qui donc a démontré cette inéluctable déchéance du Concordat et cette nécessité, pour tous, de consentir à son abolition? Personne que je sache. C'est pourtant par là qu'il faudrait commencer. La Commission de la séparation a refusé d'engager là-dessus un débat préliminaire. De quel droit?
Avant de bouleverser les conditions d'existence du culte catholique, de disposer des édifices où il est célébré, de régler la portion congrue de ses ministres, avant de débattre l'organisation de ces « associations cultuelles », dans lesquelles on propose d'enfermer l'Église de France sous la surveillance de la haute police, il faudrait pourtant savoir s'il est vrai que le Concordat ne peut plus subsister, si l'obligation de le dénoncer résulte d'une situation évidente et irrémédiable ; il faudrait savoir si on a le droit d'en abroger les clauses principales, notamment celles qui assurent un traitement aux membres du clergé, sans manquer aux règles les plus élémentaires de la probité politique; il faudrait
savoir, enfin, si le pays vent réellement la séparation, si elle lui donnera la paix religieuse, quel profit en tirera la nation française, quel bien y trouvera la religion.
Ce sont assurément des questions de quelque gravité. Moins que tous les autres, les catholiques peuvent en méconnaître la capitale importance. Avant de déclarer qu'on accepte la séparation, les a-t-on tranchées? Bien loin de là! à peine consent-on à les discuter.
Sans doute, ceux qui conseillent cette attitude prétendent agir en politiques avisés : jugeant le Concordat perdu d'avance, ils trouvent qu'en essayer le sauvetage serait s'attarder à une vaine manifestation, et ils s'estiment habiles d'abandonner son abri menacé, pour se jeter dans les hasards d'un régime nouveau, dont on ne sait encore exactement qu'une chose, c'est qu'il est préparé contre eux par leurs pires ennemis.
En quoi ils me paraissent semblables aux défenseurs d'une place assaillie qui, s'empressant d'avouer qu'elle est intenable, annonceraient à l'ennemi qu'ils vont, pour l'honneur, tirer derrière ses murs quelques salves inutiles, et qu'ils l'évacueront aussitôt pour courir, en le menaçant d'une guerre de partisans, droit à l'embuscade où il les attend.
La place est-elle intenable ? Avons-nous le droit de l'abandonner? Voilà ce qu'il s'agit d'a-
bord d'examiner. Je ne pense pas qu'on puisse accuser ceux qui croient cet examen indispensable, de perdre leur temps en stériles lamentations.
Car il ne s'agit pas seulement ici des catholiques et de leurs adversaires, mais surtout de cette masse flottante, incertaine de ses propres idées, trop souvent indifférente aux débats où s'agitent ses intérêts les plus directs, qui forme le gros de la nation.
Cette masse, il faut l'éclairer, il faut encourager en elle les instinctives répugnances, qui la détournent de l'aventure où la poussent ses meneurs officiels. Comment le pourrons-nous, si nous-mêmes, les premiers, nous allons audevant delà défaite et si nous acceptons, comme des vérités démontrées, les bruyantes affirmations par lesquelles les ennemis de l'Eglise étourdissent l'opinion publique ?
Cette méthode leur est familière. Ils excellent à créer, sur le mot d'ordre donné dans les Loges maçonniques, un air ambiant qui, peu à peu, s'infiltre dans les cerveaux et imbibe en quelque sorte les volontés ; à force d'y être plongés, les esprits les plus rebelles à son influence s'en laissent pénétrer; une espèce de mirage s'en dégage, que des initiés, habiles à sophistiquer ainsi l'atmosphère, appellent solennellement la volonté du pays, ou l'aspiration de la démocratie ; et c'est alors comme une suggestion puissante qui hypnotise les intelligences, paralyse les résistances, finit par entraîner les consente-
ments et les transforme en inconscientes complicités.
L'histoire cle la Révolution est remplie des effets extraordinaires de cette puissance mystérieuse. Elle seule peut rendre raison de l'aveuglement qui, si souvent, jeta sur le chemin de l'abattoir les victimes d'avance désignées.
Ainsi s'est accomplie, sous nos yeux, l'œuvre de désorganisation militaire que, demain, une étape décisive va précipiter, sans qu'aucun frein puisse désormais enrayer sa course, vers le dénouement fatal. La Franc-Maçonnerie procède de même pour l'institution religieuse.
La séparation de l'Église et de l'État est depuis très longtemps, un article essentiel du credo révolutionnaire ; en 1869, elle figurait avec la suppression des armées permanentes, dans le programme des destructions nécessaires.
Depuis, un bon nombre de ceux à qui ce programme servait d'instrument d'opposition, éclairés par l'exercice du pouvoir, en abandonnèrent pour un temps la partie principale. La dénonciation du Concordat, la séparation de l'Église et de l'Etat furent officiellement classées parmi les clauses de style du contrat passé entre les gouvernants et la Franc-Maçonnerie. Mais le secret des Loges continua d'en abriter la lente préparation. Les socialistes, de plus enplus soumis à leur influence, s'en firent, au dehors, les propagateurs. Le Parlement les éconduisait; les
ministres, avaient, pour le faire, une réponse classique. On prête à Gambetta, entre autres paroles où se marquèrent ses velléités d'homme de gouvernement, cette boutade : « Supprimer le Concordat, ce serait la fin du monde! » Je crois qu'il voulait dire : « Ce serait la fin de notre empire sur le pays. » Car il pressentait le trouble profond qu'une telle révolution jetterait dans la nation, et le mal qu'elle ferait à ceux qui l'auraient provoquée. Puis, à mesure qu'il s'avançait dans la pratique du Gouvernement, la notion de l'Etat, de son intérêt général, se précisait dans son esprit.
Les formules violentes du premier jour s'amendaient progressivement. Il n'abjurait pas l'anticléricalisme, mais, déjà, il n'en voulait plus pour l'exportation et, clans le pays même, il n'entendait plus le pousser jusqu'aux irrémédiables ruptures.
Celles-ci, cependant, furent, à certains jours, tout près d'éclater. Les catholiques d'aujourd'hui ignorent peut-être un peu trop l'histoire de leurs devanciers : ils trouveraient profit à l'apprendre, ne fût-ce que pour prendre confiance et ne pas se hâter de déclarer trop tôt les batailles perdues. H y a vingt-cinq ans, quand la fièvre d'anticléricalisme qui succéda à la crise du 16 Mai était dans son plein, la Franc-Maçonnerie crut le moment venu d'enlever d'un élan la séparation de TÉglise et de l'État. Ceux qui, alors, sié-
gèrent comme moi dans la Commission, dite du Concordat, savent de quel train on y allait. L'alerte fut chaude; on nous poussait l'épée dans les reins : ce fut une période de travail forcené. M. de Mackau n'en a pas perdu le souvenir; nous formions à nous deux la minorité et nous n'avions pas un jour de répit. Paul Bert, la veille ministre de Gambetta, était président de la Commission : il en fut aussi le rapporteur.
Son rapport est un monument : il se prononce nettement pour le maintien du Concordat, contre tout essai de constitution civile du clergé, et il aboutit à une loi draconienne sur la police des cultes. D'ailleurs, il repousse la séparation, non pour elle-même, mais parce qu'elle « serait pleine de dangers », et il conclut qu'il faut la préparer en modifiant « les conditions d% milieu qui s'opposent à la mise en œuvre d'un principe logique ». Toute la politique religieuse de la Franc-Maçonnerie est là.
Quand le rapport de Paul Bert fut déposé, Gambetta était mort. Mais son esprit survivait : le rapport ne fut jamais discuté. Paul Bert partit bientôt pour le Tonkin où il devait mourir à son tour, au service de la France. En partant, il me pria d'avertir les Pères des Missions étrangères, qu'il n'emportait en Extrême-Orient aucune passion anticléricale. Il tint parole.
La politique de Gambetta prévalut longtemps. Je crois qu'elle serait encore dominante sans le
bouleversement de l'affaire Dreyfus. Pour comprendre les événements contemporains, il faut toujours remonter à ce grand déchirement de la nation. La Franc-Maçonnerie n'avait point oublié les leçons de Paul Bert. Rentrée dans l'ombre, elle préparait les « conditions de milieu ». Mais elle attendait le moment d'agir. De temps en temps, elle faisait voter des lois qui séparaient un peu plus la vie civile et la vie religieuse de la nation : la progressive diminution du budget des cultes, la laïcisation des écoles publiques, le divorce. Hors du Parlement, elle soufflait la haine contre l'Eglise, mais elle ne trouvait pas l'occasion de l'assaut décisif. L'affaire Dreyfus la lui donna.
Les socialistes étaient prêts. A mesure qu'ils s'approchaient du pouvoir, la plupart d'entre eux abandonnaient à la fois les grandes revendications doctrinales et les vastes plans économiques, qui autrefois les groupaient en parti de révolution sociale. Ils devenaient de plus en plus un parti de bourgeois révolutionnaires; quelques-uns même, tout à fait assagis, déployant une prévoyance d'hommes d'Etat, limitaient leur action aux réformes pratiques, immédiatement réalisables dans l'organisation du travail. Le plus grand nombre, ne visant qu'à la possession du pouvoir et. entraînés par des chefs dociles aux suggestions de la Franc-Maçonnerie, formaient les colonnes d'attaque qu'elle allait jeter contre l'Église.
Les congrégations en étaient les défenses
avancées. Il fallait d'abord les détruire : on créa l'air ambiant avec le milliard des congrégations, les moines d'affaires et les moines ligueurs, le spectre des Jésuites et l'appel aux lois de l'ancien régime, tout comme au temps des bourgeois de 1830. Du reste on n'en voulait point aux Sœurs ni aux Frères, encore moins au clergé des paroisses; bien mieux, c'était lui qu'il s'agissait d'affranchir de la tyrannie des moines. La loi de 1901 fut votée, et tout y passa, les enseignants et les contemplatifs, les religieux et les religieuses, les Frères et les Sœurs!
Il n'y avait plus qu'à donner l'assaut au corps de place. Voyons comment ils se préparent.