LE « MENSONGE HISTORIQUE
Dans un premier article, j'ai jeté sur le passé un regard qui m'a paru nécessaire, pour établir les origines de la guerre ; à la veille d'engager l'action décisive, la Franc-Maçonnerie, en effet, s'applique à les dénaturer, afin, suivant sa tactique ordinaire, de sophistiquer l'atmosphère.
Depuis un an, le mot d'ordre est donné : « Le Pape veut la séparation de l'Église et de l'Etat ! c'est lui qui est responsable de la rupture ! » Il faut que le pays se pénètre de cette formule ; on la lui répète tous les matins. Il y a un mois environ, à la Chambre, M. Ribot en a fait justice. M. Piibot n'est pas un adversaire de principe de la séparation ; il croit même, en quoi il se trompe à mon avis, qu'elle « s'imposera tôt ou tard, parce qu'elle est dans le courant des idées modernes » : c'est proprement le mirage de l'air ambiant. Mais il raisonne en homme d'État et il parle en honnête homme. Le 10 fé-
(1) Le Figaro, 13 mars 1905.
trier, à la Chambre, révolté par l'hypocrisie de ceux qui prétendent couvrir leurs mauvais coups de la responsabilité du Pape, il s'est écrié : « Ne me demandez pas de commettre un mensonge historique en disant que le parti-pris vient d'ailleurs ». Mensonge historique! cette parole restera comme unej Liste flétrissure.
Pendant un quart de siècle, je l'ai montré, ces hommes ont demandé la séparation de l'Église catholique et de l'Etat ; c'est un des articles fondamentaux de leur programme politique : ils ne l'ont ajournée que faute de trouver dans les circonstances une occasion favorable. Et maintenant que l'heure est venue, qu'à force d'agiter le pays avec des fantômes, de travailler, suivant le mot de Paul Bert, les conditions de milieu, ils se croient assez forts pour accomplir enfin la révolution religieuse, si longtemps rêvée, les voilà qui se cherchent des excuses, et qui essayent, comme des criminels au banc des accusés, de plaider un cas de légitime défense !
Gela est misérable ! mais le public s'en contente, et même on entend d'excellents catholiques murmurer tout bas : « Que voulez-vous ! c'est désolant ! mais le Pape l'a voulu : on n'est pas plus imprudent ! »
Or, au moment précis où s'étalait à la tribune le « mensonge historique », l'événement lui donnait le démenti le plus éclatant, M . Combes avait,
en partant, comme l'a dit Denys Cochin, joué un mauvais tour à son successeur. Pour perpétuer sa politique sectaire, il avait mis le diocèse de Dijon dans une position inextricable. L'évêque démissionnaire avait révoqué les vicaires généraux, avec lesquels le gouvernement ne voulait pas traiter. Il n'y avait plus d'administration diocésaine ; les traitements n'étaient plus payés : le Concordat ne recevait plus son application.
C'était, à Dijon, une séparation de fait entre l'Église et l'État. M. Combes se frottaitles mains: il faudrait bien que, devant cette leçon de choses, tout le monde se rendît. Évidemment le Pape, en forçant l'évêque de Dijon à se démettre, avait voulu rendre la dénonciation inévitable ? Le nouveau ministre des Cultes, M. Bienvenu- Martin, précédemment rédacteur des ordres du jour de confiance pour le compte du ministère Combes, enchanté de l'aubaine, s'emparait de l'argument. « Voyez Dijon ! le Concordat, en fait, y est rompu, et c'est la faute du Pape ». Et nos gens d'applaudir.
Mais voilà que Pie X, d'un geste, déjoue cette perfidie. Par un acte presque sans exemple, rendant pour un moment ses pouvoirs à l'évêque de Dijon, il lui permet de nommer un nouveau vicaire général, que cette fois le gouvernement ne peut plus se dispenser d'agréer. Le diocèse, grâce à lui, malgré M. Combes, est replacé dans l'état concordataire.
L'argument des séparatistes s'écroule. Comment après cela, soutenir que c'est le Pape qui
veut la rupture ? Quelle réponse plus forte à ceux qui l'accusent ! J'ose dire aussi : Quelle leçon plus claire à ceux qui espéraient son approbation, en prenant leur parti de la séparation ? En face du mensonge historique, la vérité éclate et cette vérité, la voici : Non seulement le Pape ne veut pas la dénonciation du Concordat, mais il fait et il fera tout ce qui est, tout ce qui sera en son pouvoir pour l'éviter. Aucune allégation ne prévaudra contre cette affirmation.
Il importe cependant d'insister un peu. Car ce n'est pas d'hier que la prétendue responsabilité du Pape sert à préparer l'air ambiant. La campagne a commencé il y a un an, au moment de la visite du président de la République au roi d'Italie. Ce voyage fut le chef-d'œuvre de l'astuce maçonnique. Sous le couvert de la courtoisie internationale, le plan qui se déroule sous nos yeux apparut publiquement . Il fallait que le représentant officiel de la France se laissât conduire à Rome, pour y être, sous les yeux du monde, envers le Pape qu'il devait ignorer, l'instrument, peut-être inconscient, de l'outrage savamment prémédité. L'accueil que lui fit la Franc-Maçonnerie italienne, suffît à marquer la portée historique du voyage : il fut reçu aux cris de <x Vive la France anticléricale ! » et « A bas le Vatican ! »
Qu'une protestation du Pape dût suivre une telle manifestation, c'est ce qui ne faisait doute
pour personne. Dès le printemps de 1903, lorsque fut annoncé le voyage du roi d'Italie à Paris, le Pape Léon XIII, fit avertir officiellement le gouvernement français que la visite de M. Loubet, naturelle conséquence de ce voyage, serait considérée comme une offense par le Souverain Pontife ; M. Groussau Ta établi à la tribune de la Chambre sans qu'aucune dénégation lui fût opposée.
On savait qu'un acte aussi grave, dans son principe et dans ses conséquences, ne pouvait se produire, pour la première fois, sans que le Pape fit entendre une protestation contre la violation des règles diplomatiques, acceptées depuis trente-quatre ans.
Mais c'était justement cette protestation qu'attendaient les meneurs de l'affaire. D'avance on l'exploitait, on en escomptait le profit, car on voulait en tirer, pour les définitives ruptures, le prétexte cherché.
La protestation eut lieu en effet ; afin d'en bien assurer l'effet, la presse socialiste, avant toute publicité officielle, en reçut communication. Aussitôt la tempête éclate : « Le Pape a provoqué la France, il n'y a pas un moment à perdre : il faut rappeler notre ambassadeur et dénoncer le Concordat. » Toile ! crucifîge !
Le coup était fait. Dans l'atmosphère sophistiquée la clameur retentit comme le glas de la France chrétienne ; elle jeta, parmi les catho-
liques eux-mêmes, une stupeur embarrassée. En quelques jours la provocation du Pape passa dans l'histoire, et le complot, dès lors, masqué sous cette apparence de représailles, poursuivit sa marche à découvert.
L'ambassadenr rappelé, l'ambassade subsistait. Rien n'était définitif.. C'était le temps des vacances parlementaires : M. Combes se chargea de couper les ponts. Deux évêques français venaient, pour des raisons d'ordre catholique, d'être appelés à Rome devant la juridiction ecclésiastique compétente. Rien déplus légitime que cet exercice régulier du pouvoir spirituel. Cependant, faute de mieux, on prendra ce prétexte, et de nouveau, au signal maçonnique, la clameur recommence : « Le Concordat est violé ! le Pape le déchire ! Il faut qu'il retire les citations adressées aux deux évêques, ou c'est luimême qui aura pris la responsabilité de la rupture. » Sans perdre un moment on lance cet ultimatum digne de Byzance, on le fait remettre au Vatican, on veut séance tenante une réponse verbale, et, comme le ministre du Pape demande une heure pour l'écrire, on lui tourne le dos. C'est fini. Sans une discussion, sans négociations préalables, sans aucune des formes de la diplomatie, sur une question de pure discipline religieuse, la France, par la volonté de son gouvernement, rompt avec le Pape ses relations séculaires.
Puis, à Taide de documents tronqués, la presse ministérielle colporte dans le pays entier le ro-
man de la rupture voulue par le Pape, prologue de la séparation, que lui-même rend inévitable.
Telle fut la mise en scène dressée par la Franc- Maçonnerie. Je ne parle que pour mémoire des outrages adressés à l'Eglise et à la Papauté par le chef du gouvernement; qui lit aujourd'hui les discours de M. Combes ?
Il est bon cependant de n'en pas laisser perdre tout à fait le souvenir, pour mieux établir de quel côté furent les provocateurs.
Ainsi trompée, anesthésiée par la respiration de l'air ambiant, l'opinion publique, depuis six mois, s'habitue à la catastrophe finale. A force de l'entendre annoncer, elle la croit certaine, et la voilà résignée, comme les gendarmes qui, au dernier jour de la Commune, s'en allaient à la rue Haxo se faire fusiller, du même pas dont ils marchaient à la parade.
Le joug maçonnique a-t-il donc à ce point courbé les tètes? La piperie des mots a-t-elle jusque-là égaré les esprits? Est-ce qu'il suffira de la plus grossière des ruses pour faire prendre le change à tant d'honnêtes gens, qui ne veulent pas de la séparation plus que je n'en veux moimême ? et, parce qu'au moment de l'assaut l'ennemi s'approche des remparts, en criant aux assiégés qu'ils sont pris, qu'ils n'ont plus de secours à espérer, est-ce assez pour qu'on lui ouvre les portes?
J'ai rappelé le vieux programme de la Franc-
Maçonnerie. Ilfaut y revenir. M. Ferdinand Buisson l'a rajeuni et précisé, il y a six mois : « L'école sans Dieu, le prétoire sans Dieu, l'asile et Lhospice sans Dieu, ce sont autant d'étapes dans lmstoire de notre émancipation intellectuelle et sociale... Ce ne sera pas fini, même avec la disparition de la dernière congrégation. Car ce ne sont là que des mesures partielles. Il faudra en venir, et bientôt, à celles qui les résumera toutes et leur donnera leur véritable signification . Après avoir, l'un après l'autre, séparé de l'Eglise les différents services publics, il reste à en séparer l'Etat lui-même. »
Ainsi cela est bien entendu. Qu'on ne nous parle plus de la provocation du Pape ! La séparation de l'Église et de l'État, c'est l'aboutissement d'une politique de vingt-cinq ans; c'est la rupture définitive, longuement préparée, de la France avec Dieu.
M. Buisson peut appeler cela l'émancipation intellectuelle et sociale de la nation; d'autres y verront sa décadence morale et son abaissement national. Mais, sans encore aborder ce débat, prenons acte du fait. La séparation de l'Eglise et de l'Etat, c'est l'apostasie officielle.de la France.