L APOSTASIE OFFICIELLE
La séparation de l'Église et de l'État, ai-je dit, d'après M. Ferdinand Buisson, est la formule qui couvre l'apostasie officielle de la France.
Arrêtons-nous un moment sur cette pensée.
L'argument principal des séparatistes de gauche — j'entends ceux qui consentent à discuter autrement qu'avec des outrages — tient en quelques lignes :
La sécularisation de la société, disent-ils, préparée par la philosophie du XVIIIe siècle, proclamée par la Révolution, s'est poursuivie pendant tout le cours du XIXe siècle; elle a successivement soustrait à l'Eglise catholique et à ses lois l'état civil, le mariage, les funérailles, l'école, la justice, tous les actes de la vie, toutes les fonctions de l'Etat. La séparation n'est que le couronnement, l'achèvement nécessaire de ce long travail : c'est la conséquence naturelle du principe qui prévaut désormais dans notre état
(1) Le Figaro, 16 mars 1905.
social, et en vertu duquel la religion n'est plus qu'une affaire privée.
Je ne crois pas avoir affaibli la thèse philosophique et politique des ennemis de l'Eglise, et je n'ai pas besoin d'ajouter que je ne l'accepte en aucune manière. Mais il faut immédiatement constater que, dans cette thèse générale, il n'y a plus place non seulement pour les prétendues provocations du Pape, mais même pour des prétextes d'une autre nature, très à la mode il y a une trentaine d'années, et dont s'affublent encore les orateurs de province, ce qui n'est pas une raison pour qu'on n'en étale pas la friperie à la tribune de la Chambre. Je veux dire l'accusation, portée contre l'Église, d'avoir changé sa constitution par la définition de l'infaillibilité pontificale, et de n'être plus ainsi la puissance religieuse avec laquelle s'était conclu le Concordat.
On pouvait comprendre les survivants de l'ancien régime soutenant cette théorie, et s'insurgeant contre l'Eglise au nom du gallicanisme. Dans la bouche de nos anticléricaux, qui se moquent de l'Église gallicane comme de l'Église romaine et ne veulent pas plus de l'une que de l'autre, elle prête à rire.
Ce serait abandonner le terrain où j'ai résolu de maintenir ma discussion,* que d'essayer de répondre a ces théologiens imprévus, en leur expliquant comment le dogme de l'Infaillibilité ira rien innové dans l'Église et n'a en rien changé
ses relations avec le pouvoir politique. J'emploie ici à dessein, soit dit pour l'édification de mes lecteurs, les termes mêmes des brefs célèbres adressés par Pie IX, le 27 novembre 1871, aux évèques suisses, qui, dans une instruction pastorale commune, avaient donné ce commentaire très formel des décrets du Concile, et le 2 mars 1875, aux évoques allemands qui, réunis à Fulda, avaient formulé une déclaration analogue.
La question se rattache, d'ailleurs, à une controverse très ancienne, renouvelée des temps du jansénisme, rajeunie après le Concile du Vatican par M. Gladstone et par M. de Beust, et cent fois soutenue par les docteurs de l'Église. Je me garderai bien de m'y engager. Je ferai seulement observer à ces farouches gardiens des libertés gallicanes que la conclusion du Concordat, elle-même, en fût justement, dans Tordre des faits, la plus éclatante négation.
Que Pie VII, par un acte de sa seule autorité, ait pu reconnaître le pouvoir issu de la Révolution, transformer la constitution de l'Eglise de France, renoncer pourelle, moyennant le salaire de ses prêtres, aux biens dont elle était dépouillée, obtenir la démission de 46 évêques, en déposer 36 autres, c'est un fait si énorme, qui établit si manifestement l'autorité disciplinaire du Pape, qu'après cela on ne voit guère comment elle pourrait s'exercer d'une manière plus absolue.
Georges Goyau a pu écrire très justement : « Pie VII signant cet acte est plus proche des
Papes du moyen-âge que d'aucun des Papes de l'époque moderne » (i). En vain Portalis, dans l'Exposé des motifs de la convention avec le Saint-Siège, essayait au nom de ce qu'il appelait « les vrais principes catholiques », de jeter sur le Concordat le manteau gallican ! En Vain Napoléon lui-même prétendait imposer au Pape la déclaration de 1682 et disait dans un jour de colère, aux membres du clergé du département de la Dyle : « Je veux la religion de Saint Ber- « nard, de Bossuet et de l'Église gallicane... Je « ne veux pas la religion des Grégoire VII et « des Boniface... qui ont excommunié les empe- « reurs. Quoi qu'on dise, je crois qu'ils brû- « lent aux enfers !... » (2; M. Combes et M. Bienvenu-Martin peuvent se pâmer d'aise devant ces fortes paroles ! Elles ne changent rien au fait, et le fait c'est que, si le Pape n'avait passé outre aux libertés gallicanes, il n'y aurait pas eu de Concordat.
Laissons donc ces débats de théologie et de droit canon, et revenons à la politique, qui est proprement notre affaire.
Et d'abord, la religion peut-elle, chez nous, n'être qu'une question d'ordre privé, dont les pouvoirs publics doivent se désintéresser ? Aucun homme d'Etat ne le croira; aucim.jiÊ.,,^^
(1) Vue générale de l'histoire de la Papauté, p. 1W5. pi pi IftTMPfA
(2) Correspondance de Napoléon I", t. XX, p. 35^ DlW-'vinW M
soutiendra qu'une puissance morale qui agit, dans toutes les parties de la nation, sur une multitude d'esprits, qui pénètre dans la plupart des familles, qui s'asseoit à presque tous les foyers, puisse être ignorée par le gouvernement du pays.
Or, en dépit de toutes les protestations, c'est précisément l'état de la France. Lacordaire disait il y a soixante-cinq ans : « Si le christianisme a cessé d'être votre maître et votre instituteur, il respire encore dans vos sentiments. » Parole profonde et toujours vraie !
De fait, comment en serait-il autrement ? La France est, historiquement et avant tout autre caractère, une nation catholique. Tout en elle, dans la formation de son unité, de ses idées et de ses mœurs, est imprégné de l'influence originelle : la religion des ancêtres, bien plus que la conquête, bien plus que la nature, bien plus que la gloire et l'épreuve, a soudé les morceaux de la nation.
Un jour, la Réforme, soutenue par les grands, est près de la conquérir : la révolte populaire de la foi catholique l'arrête et lui barre le chemin du trône.
Plus tard, quand la Piévolution prétend lui opposer ses principes philosophiques, elle ne peut le faire que théoriquement : dès ses débuts, elle est obligée, par l'évidence, de confesser la foi nationale ; bientôt elle ne trouvera de recours contre elle que dans le schisme et la persécution.
Le 13 février 1790, tandis que la Constituante discute sur l'abolition des ordres religieux. M. delà Fare, évêque de Nancy, propose de décréter que « la religion catholique, apostolique et romaine est la religion de l'Etat ». Quelle raison donne-t-il de sa motion ? « C'est, dit-il, que tous nos cahiers nous obligent de demander avant tout cette déclaration. » Ses paroles soulèvent le tumulte : l'Assemblée passe à Tordre du jour; mais pourquoi ? Rœderer va nous le dire : « La motion de l'évêque de Nancy pourrait faire croire que la religion périclite au milieu de nous et que nous hésitons dans nos respects pour elle. »
Le 12 avril 1790, pendant la discussion sur le remplacement des dîmes, dom Gerle propose de décréter que « la religion catholique, apostolique et romaine est et demeurera pour toujours la religion de la nation ». De nouveau l'Assemblée refuse, après un débat passionné, de délibérer sur la motion, mais comment? en lui substituant celle du duc de La Rochefoucauld qui l'écarté parce que « l'attachement de l'Assemblée nationale au culte catholique, apostolique et romain ne saurait être mis en doute ».
Dans le bouleversement qu'elle entreprend, de l'ancien régime, la Constituante demeure ainsi dominée par la séculaire fidélité au culte national.
La Convention elle-même se heurte à chaque pas à cette persistance de la vie catholique dans l'âme populaire, Les faits abondent, curieux et ignorés. Le 30 novembre 1792, Lecointe-Puyra-
veau et Birotteau, commissaires de l'Assemblée dans le département d'Eure-et-Loir, où des troubles ont éclaté, rendent compte de leur mission : ils ont failli être écharpés et ils sont revenus en toute hâte ; c'est la cherté des denrées qui a fait éclater l'émeute, mais. la cause en est bien plus profonde. Le bruit a couru de la suppression des traitements ecclésiastiques, et Birotteau dit : « Les forcenés criaient que c'était une coquinerie que d'avoir supprimé le culte catholique... » Comme on proteste, Danton se dresse : « Je demande qu'on écoute l'orateur en silence, car je soutiendrai la même opinion. On bouleversera la France par l'application trop précipitée de principes philosophiques que je chéris, mais pour lesquels le peuple, surtout celui des campagnes, n'est pas mùr encore. »
Cinq années de persécutions et de violences ne devaient pas suffire à mûrir ce peuple, pénétré du catholicisme jusqu'aux moelles, et ce fut le réveil spontané de sa foi traditionnelle qui engendra le Concordat.
Voilà l'histoire ! regardons maintenant autour de nous. Malgré l'amoindrissement des habitudes religieuses, l'atavisme catholique survit partout. Le peuple, même étranger aux pratiques du culte, en garde la marque profonde. Le mariage, l'enterrement sans église et sans prêtre, encore qu'entourés d'honneur par les gouvernants et soutenus par leur exemple, sont dans la masse
du pays, très exceptionnels. Sans Tàpre surveillance organisée par les Loges maçonniques au lit de mort des adeptes, les funérailles civiles seraient presque ignorées. La première communion demeure en usage pour l'immense majorité des enfants.
Mieux qu'aucune autre, la question du repos hebdomadaire fait apparaître cette puissance de la tradition. En dépit des invitations parlementaires et des réticences législatives, l'accord apparaît éclatant entre les mœurs et le précepte chrétien. Quoi qu'on fasse, le dimanche reste, pour les travailleurs, le jour de repos universel. Si un coup de majorité essayait de le fixer à un autre jour et de renouveler la loi décadaire de l'an IV, toutes les habitudes familiales se soulèveraient contre cette tyrannie.
Dans les milieux politiques eux-mêmes où retentissent tant de cris de haine contre l'Eglise, l'atavisme subsiste. La secte maçonnique, il est vrai, s'y est installée en conquérante : c'est son domaine ; elle y règne par la terreur, car elle dispose, avec la complicité ministérielle, des sièges électoraux. Mais observez le fond de ces âmes : vous y trouverez presque toujours un catholicisme honteux, qui s'y cache silencieusement; à l'heure de la mort, il se montrera. On pourrait dire, en parodiant le vers fameux : « L'anticlérical est un catholique tombé qui se souvient de l'Église. »
M. Combes, pareil à Balaam bénissant les ennemis que Balac lui avait commandé de maudire,
ne disait-il pas, il y a deux ans, devant la Chambre, à la stupeur de M. Buisson, irrité comme Balac : « Un peuple n'a pas été nourri en vain, pendant une longue suite de siècles, d'idées religieuses pour qu'on puisse se flatter de pouvoir y substituer en un jour, par un vote de majorité, d'autres idées contraires à celles-là. » C'était la principale raison qu'il donnait pour expliquer qu'il se tenait « sur le terrain du Concordat » . En dépit des palinodies du lendemain, ces paroles subsistent. Elles sont, à la fois, la condamnation de celui qui les prononça et l'avertissement que, malgré lui, il lègue à ses successeurs.
Ainsi tout le prouve, l'histoire, l'observation, l'aveu des ennemis de l'Église : la France est pétrie de catholicisme. Je demande quel est le gouvernement] conscient de ses devoirs, soucieux de ses intérêts, qui pourrait méconnaître cette force de l'éducation ancestrale, et traiter comme une simple affaire de croyances individuelles, une religion à ce point mêlée au sang de la nation. Quoi qu'on pense philosophiquement de la question, la politique suffit à la trancher.
Est-ce tout? Non assurément. Cette structure catholique de la France, cette vertu de son origine ont déterminé sa vocation extérieure. Elle a paru, dans la suite des âges, comme la puissance catholique par excellence. Nul ne peut le nier; nul ne peut changer les faits séculaires.
Bien plus, ses propres égarements furent impuissants à lui ravir ce caractère auguste. Les révolutions qui l'ont bouleversée, l'irréligion môme qui Fa envahie, ne l'ont pas découronnée. Ses maîtres de passage ont épousé son histoire : la Convention le rappelait à ses agents près du sultan de Gonstantinople. Quoi qu'elle fasse, elle garde le rayonnement de son berceau : quiconque l'a représentée, ou seulement a rencontré sa trace dans le monde, le sait. La longue fidélité de son alliance avec l'Église lui a fait cette auréole; ses rivaux la lui envient; au delà des frontières, nos anticléricaux eux-mêmes en recherchent l'éclat.
Telle est la nation à laquelle une poignée de francs-maçons, par une inexplicable et douloureuse ironie maîtres de ses destinées, prétend imposer l'apostasie.
Il ne s'agit plus ici des consciences individuelles, mais de la conscience nationale. Ce n'est plus aux catholiques que je parle, c'est à tous les hommes qu'émeut encore la grandeur de la patrie. Je ne plaide plus pour ma foi, je plaide pour la France, devant les Français. N'y aura-t-il pas chez eux un sursaut de révolte ?
UNE ENTREPRISE SANS EXEMPLE EN EUROPE (i)
Je ne plaide plus pour ma foi, disais-je : je plaide pour la France.
Car l'apostasie qu'on nous propose, ce n'est pas seulement la rupture avec l'Église catholique, ou même l'abandon de la foi chrétienne : c'est la rupture avec Dieu. Les paroles de M. Buisson, que j'ai citées, le disent expressément et son autorité ne peut, en une telle question, être mise en doute.
La séparation, dit-il, c'est le couronnement de notre œuvre : après l'école, après l'hospice, après l'asile, après le prétoire sans Dieu, c'est enfin l'Etat sans Dieu, c'est-à-dire la vie publique, la vie civile de la nation soustraites entièrement à tout contact avec Dieu, à toute connaissance de la loi divine.
Ces choses s'écrivent dans les revues et dans les journaux comme de simples exposés de doctrines philosophiques, ou d'heureuses formules de programmes électoraux; quelques in-
(1) Le Figaro, 20 mars 1905,
tellectuels s'en délectent; M. Anatole France y exerce présentement son talent. Les politiciens y applaudissent pour marquer l'indépendance de leur esprit, et le public des réunions populaires les acclame, parce qu'elles flattent ses instincts de révolte contre l'autorité.
Ni les uns ni les autres ne songent que c'est tout simplement la formule de la barbarie, qu'un pays où la loi divine n'aurait plus aucune action sur les hommes, aucune influence dans la législation, où la loi humaine ne serait protégée devant la conscience que par les gendarmes, serait tout près de retourner à l'état sauvage.
Mais laissons les considérations d'ordre général ou philosophique, et examinons les faits. Y a-t-il, dans le reste du monde, une nation où soit mise en pratique cette séparation radicale du divin et de l'humain, qui doit être le dernier terme de notre émancipation ? S'il n'y en a pas, permettrons-nous que, par une criminelle folie, les théoriciens de la sécularisation fassent de la France leur terrain d'expérience ? Voilà la question. Faisons donc rapidement ce tour d'horizon.
L'Angleterre, dès les origines de son histoire, fut, comme la France, façonnée par l'Église catholique. La Réforme l'a séparée de Rome sans modifier l'esprit de la nation. L'Église, devenue nationale, s'est soumise à la suprématie royale : mais le christianisme est demeuré à la
base des institutions comme au fond des mœurs. L'Ecosse, presbytérienne, n'est pas moins religieuse, et je n'ai pas besoin de parler de la catholique Irlande. Si, par la multiplication des Eglises non conformistes et par le développement du catholicisme, le disestablishment de l'Eglise anglicane, c'est-à-dire l'abolition de la religion d'Etat, doit se produire un jour, que je ne crois pas prochain, ce ne sera pas au nom de la sécularisation de la société. Toute la mentalité anglaise y répugne; aux catholiques eux-mêmes, délivrés des persécutions subies pendant trois siècles, l'Eglise anglicane n'apparaît plus comme une ennemie.
Quand eut lieu, il y a vingt ans, le mouvement séparatiste de la Liberation Society, le cardinal Newman et les évêques, à sa suite, se prononcèrent en faveur de Y establishment, parce qu'ils y voyaient une garantie contre l'irréligion.
Cette force du sentiment chrétien est même, à mes yeux, plus encore que l'esprit libéral, la raison déterminante qui a produit chez nos voisins, au cours du dernier siècle, le magnifique essor du catholicisme. Le « mouvement d'Oxford », dont le rôle, dans ce grand épanouissement, fut si décisif, en est un frappant témoignage-.c'étaient des âmes ardemment religieuses que celles des Newman, des Faber, des Manning, dont l'accession à l'Eglise romaine fit, pour l'affranchissement des catholiques anglais, plus encore que l'ardente et victorieuse campagne d'O'Connell. Quel que soit l'avenir, ce n'est assu-
rément pas vers l'abandon du christianisme, que s'avance la Grande-Bretagne.
L'Allemagne, unifiée politiquement, ne l'est pas religieusement; mais, dans ses parties si diverses, les influences confessionnelles dominent la vie sociale : en Prusse, l'État est étroitement uni à l'Eglise évangélique; dans les pays rhénans, en Westphalie, en Bavière, le catholicisme est tout puissant, et c'est une des raisons pour lesquelles, quelque envie que puissent inspirer aux Français les succès du ce centre » allemand, son exemple ne peut pratiquement leur être applicable ; en Pologne, le catholicisme se confond avec le patriotisme : dans les régions mixtes, même, la religion garde toute son activité publique.
En dépit de ses divisions de races et de croyances, en dépit de ses philosophes et de ses savants, si souvent invoqués par les nôtres, l'empire germanique reste un empire chrétien. Guillaume II, chef del'Allemagneprotestante, cherche aujourd'hui dans le catholicisme un appui pour l'impérialisme militaire des Hohenzollern.
En Autriche, malgré l'abrogation du Concordat de 1855, accomplie par le comte de Beust, le gouvernement continue de considérer, suivant le texte des circulaires ministérielles, « le développement du sentiment religieux comme le plus solide fondement de la morale publique ». Le Saint-Siège nomme les évêques sur la présentation de l'Empereur; un Concordat spécial a été conclu pour la Bosnie et l'Herzégovine. La Hon-
grie, qui depuis dix ans, il est vrai, s'est livrée aux expériences anticléricales, est bien loin, cependant, d'avoir sécularisé le royaume de saint Etienne. Le Concordat de 1855 est encore en vigueur en Croatie. La monarchie austro-hongroise a pu garder les traditions du joséphisme, elle n'a pas pris celle de la Révolution.
La Suisse est partagée en autant de législations que de cantons; les cultes s'y heurtent en fréquents conflits, qui allèrent souvent jusqu'à la persécution; la législation fédérale en porte la trace. C'est une terre de luttes confessionnelles, non d'indifférence religieuse : dans la plupart des cantons, les ministres des cultes reçoivent un traitement inscrit au budget.
Les pays Scandinaves, longtemps isolés dans un luthéranisme intolérant, se sont ouverts à une relative liberté, qui ne ressemble en rien à l'abandon de la foi. A Christiania, la police, en grande tenue, escorte les processions de la Fête- Dieu, et les protestants apportent aux catholiques des fleurs pour leurs reposoirs. En Suède, où, il y a cinquante ans, on condamnait encore à l'exil et à la perte des droits civils, les luthériens qui se faisaient catholiques, la loi de 1873 a inauguré un régime libéral ; mais c'est si peu un régime de « séparation » que les curés gardent, à l'égard de leurs paroissiens, la qualité d'officiers de l'état civil.
Le Danemark a bénéficié, lui aussi, du mouve-
ment libéral qui s'est, depuis cinquante ans, prononcé dans toute cette partie de l'Europe : le catholicisme en a largement profité, mais la confession d'Augsbourg demeure dominante.
Que reste-il pour achever cette revue de l'Europe ? La Hollande ? c'est un pays de liberté, non d'incroyance. Les catholiques, il y a une centaine d'années, y abritaient encore leur culte dans des maisons privées désignées par des en. seignes, comme le Pigeonneau, VEtoile ou le Perroquet ; aujourd'hui ils ont une vie religieuse publique et puissante. Leur clergé y est rémunéré par l'État ; leurs prêtres y sont exempts du service militaire : le gouvernement était radical et protestant lorsque le célèbre abbé Schœpmann, député au Parlement des Pays-Bas, dont la perte récente fut pour les catholiques néerlandais un si grand deuil, obtint sans difficulté cette dispense. L'école, enfin, est neutre entre les confessions, mais si peu athée qu'aux termes de la loi, l'instruction doit former à toutes les vertus chrétiennes et sociales.
Faut-il parler delà Belgique où la Constitution garantit le traitement du clergé, où surtout la masse de la nation est encore si profondément catholique, qu'il y a vingt ans, lorsque le ministère Frère-Orban tenta, en établissant la laïcité absolue des écoles et en rompant ses relations avec Rome, d'appliquer le programme maçonnique, le pays, à la voix de ses évêques, se souleva contre lui et le chassa du pouvoir, d'où les catholiques ne sont plus descendus?
Dans l'Europe méridionale, la situation est plus simple encore. En Italie, d'après le « Statut » du royaume de Sardaigne du 4 mars 1848, toujours en vigueur et étendu au royaume tout entier, le catholicisme est la seule religion de l'État, les autres cultes n'étant qu'autorisés, et on sait comment y fut récemment accueilli le projet de loi sur le divorce, appuyé par les sympathies du Roi, mais repoussé par l'éclatante révolte de l'opinion. En Portugal, en Espagne, la religion catholique est religion de l'Etat.
Je ne pense pas qu'on me reproche d'avoir omis la Russie où le Tsar est un chef religieux, au moins autant qu'un souverain, non plus que la Grèce où la religion orthodoxe est la religion nationale, comme en Roumanie, en Bulgarie et en Serbie.
Faudra-t-il, en finissant, citer aux Français l'exemple des Turcs ?