UNE ENTREPRISE SANS EXEMPLE EN AMERIQUE
J'ai montré qu'en Europe, il n'y avait point d'exemple de sécularisation absolue de l'État. Où donc en trouverons-nous ?
Est-ce en Amérique ? Parmi les États du nouveau monde, choisissons les deux plus grands. Au Nord, prenons les États-Unis, la terre classique de la liberté, le pays dont révent en des songes dorés, les catholiques français épris de la « séparation ».
Je dis « des songes dorés », parce que je crois qu'il y a, dans toutes les belles choses qu'on nous rapporte d'Amérique un peu d'illusion, surtout le plus souvent une erreur de point de vue. L'Eglise catholique y est encore en formation : il faudra, pour porter sur son organisation un jugement définitif, attendre longtemps encore. La brûlante question des nationalités qui se heurtent sur cette terre nouvelle, celle de l'immigration qui y jette tant d'éléments étrangers, celle des noirs qui est loin d'être tranchée, tiennent dans l'histoire de l'Église, comme dans celle
(1) Le Figaro, 23 mars 1905.
du pays lui-même, une place prépondérante. Il est impossible d'en faire abstraction lorsqu'on parle du mouvement catholique américain. Nos séparatistes l'oublient peut-être trop souvent. Sans parler de tant d'autres raisons tirées de l'histoire et de la variété des races, celle-ci suffit à mes yeux pour rendre vaine toute analogie entre la France et les États-Unis. Combien de fois cette pensée ne s'est-elle pas présentée à mon esprit tandis que j'écoutais, il y a quelques années, lors de ses visites à Paris, l'ardente parole de Mgr Ireland !
Mais outre ces profondes dissemblances, il y en a une autre qui est fondamentale. M. Claudio Jannet, dans son livre capital sur la grande République américaine, fruit d'une étude approfondie entreprise dans deux voyages successifs, écrit ces lignes décisives :
« Parce qu'il n'y a pas aux Etats-Unis d'Église officielle et que les ministres du culte ne reçoivent aucun salaire de l'État, on croit généralelement que la religion y est une affaire privée, et que, dans la confectiondeslois et dans l'administration, les pouvoirs publics agissent comme s'il n'existait pas de religion véritable. Or, rien n'est plus faux que ce point de vue ; la triste maxime : La loi est athée et doit l'être, qui depuis 1789 a presque uniquement inspiré la législation française, n'aurait pu être énoncée sans y soulever une réprobation unanime » (i).
(1) Les Etats-Unis contemporains, t. II, p. 1.
Cette citation suffit. Que n'y pourrait-on, cependant, ajouter, et des actes religieux qui marquent l'ouverture des travaux législatifs ou la célébration des fêtes nationales, etde ce Thanksgiving Day, d'inspiration peut-être, il est vrai, plus déiste que chrétienne, mais témoignage bien frappant assurément de l'esprit général des institutions ! Que ne pourrait-on dire des discours et des livres de M. Roosevelt, devenus chez nous l'argument classique ! Ce Hollandais de New-York a, paraît-il, aussi dans les veines du sang de nos vieux huguenots : et voilà, pris sur le vif, le phénomène des nationalités. Allez parler à ce descendant des calvinistes de séculariser la société !
Au Sud, considérons la République du Brésil dont, sans doute, dans les discussions prochaines, l'exemple nous sera triomphalement cité plus d'une fois, car, sous les influences positivistes, elle a accompli en 1891 la grande opération à laquelle se prépare la République française. Justement j'ai sous les yeux un article très intéressant, paru dans la Revue politique et parlementaire du mois de janvier dernier, sous la signature de M. Louis Guilaine. L'auteur y raconte, pour en offrir l'exemple à la France, l'histoire de la séparation au Brésil, et il dit : « La République en proclamant la liberté absolue des Églises ne s'est point faite athée. Elle voit
au contraire avec sympathie l'émulation confessionnelle poursuivre dans le développement de la philosophie et de la morale religieuse le perfectionnement de la Société... » Après quoi, il nous montre le président Campos Salles rendant visite au Pape Léon XIII avant de prendre le pouvoir, le gouvernement brésilien dans les meilleurs rapports avec le nonce apostolique, l'archevêque de Rio-de-Janeiro bénissant, à côté du président Rodriguès Alvès, les travaux du port, la Chambre de 1903, enfin, rejetant une proposition analogue à notre loi de 1901 contre les congrégations, refusant d'imposer aux prêtres le service militaire et repoussant la suppression de la légation du Brésil près le Vatican ! Nous voilà loin de la séparation selon M. Buisson- M. Guilaine rapporte qu'on a appelé la séparation brésilienne « une boutade de libéralisme platonique » et que certains préféreraient à cette fiction constitutionnelle un Concordat avec Rome- Je ne m'en étonne pas.
Le Mexique sera aussi, sans nul doute, un des modèles qui nous seront proposés. Là en effet, depuis 1874, l'Etat est séparé de l'Eglise et la politique anticléricale paraît florissante. Mais est-ce l'irréligion qui a inspiré la législation? Non.
Dans un recueil hebdomadaire intitulé Pages libres et dont les tendances ne sont assurément pas les miennes, on lit à propos des rapports de l'Eglise et de l'État au Mexique, ces lignes qui concluent l'aperçu historique du sujet :
« Plusieurs fois, au cours de cette étude, il a été parlé d'anticléricalisme... Ce sentiment anticlérical n'était pas toutefois un sentiment antireligieux. Le parti libéral, surtout dans les commencements de la République, n'était nullement hostile à la religion... et à cette époque un Concordat, limitant mais consolidant la puissance cléricale, aurait été signé, si Rome... ne s'y était toujours opposée ».
11 y a mieux encore. Le très distingué ministre du Mexique à Paris, M. Sébastian de Mier a publié à l'occasion de l'Exposition de 1900, et pour faire connaître à la France le Mexique au début du XXe siècle, un très bel ouvrage composé, sous son haut patronage, par des écrivains français considérables, dont plusieurs sont membres de l'Institut ; l'un d'eux, après avoir exposé l'attitude adoptée par la majorité du clergé, pour la plier au régime nouveau, ajoute ces très importantes observations :
« Les hommes politiques, à qui cette volteface ne paraît pas naturelle, commencent à se demander si la Révolution n'a pas fait fausse route en sanctionnant le divorce entre l'Eglise et l'État Le Mexique renoncera-t-il à l'expédient d'un concordat? La question est singulière, et le parallèle est curieux à établir entre nos démocraties qui voient dans la séparation absolue de l'État et des Églises le terme prochain de leur évolution politique, et cette République mexicaine qui a considéré la séparation
comme le point de départ nécessaire à son développement, et semble aujourd'hui en redouter les conséquences. »
Ces lignes sont de M. Léon Bourgeois. Attendons, pour nous prononcer, une plus longue expérience !
Que reste-t-il pour achever ce tour du monde ? Une visite au Canada où le sentiment profondément religieux de l'Angleterre se rencontre avec les traditions catholiques delà France; une rapide traversée des républiques sud-américaines, dont aucune n'a adopté le régime de la séparation, sauf, peut-être, l'Equateur, hier encore consacré au Sacré-Cœur, l'Equateur où don Garcia Moreno tomba, sous le poignard d'un assassin franc-maçon, en disant cette parole qui a retenti dans le monde entier : « Dieu ne meurt pas î »
Quoi encore ? Une excursion en Australasie, où nous retrouverons, même en cette Nouvelle- Zélande, terre promise du socialisme, l'esprit de la métropole britannique, dans les mœurs comme dans la législation ; et nous aurons exploré tous les Etats chrétiens.
Nulle part, nous n'avons rencontré la rupture complète entre la vie civile et la vie religieuse.
Faudra-t-il donc chercher, pour la France, des exemples chez les nations dont le christianisme n'a point forgé la civilisation ? Ni les peuples de
l'Islam, soumis à Dieu et à son prophète jusqu'à l'abdication de la liberté humaine, ni l'Inde ni la Chine, imbues des cultes anciens, ne lui offriront le modèle rêvé par M. Buisson.
Sera-ce donc le Japon ? On dit que, sur les ruines du shintoïsme et du bouddhisme, les intellectuels japonais sont en train de faire à leur pays une mentalité nouvelle, affranchie des vieilles croyances. Il se peut que cette nation hâtive, si prompte à s'emparer, en les perfectionnant, des moyens de destruction matérielle, se soit aussi, du premier coup, assimilé tous les éléments de désorganisation morale ; il se peut aussi que, subjugués déjà par l'éclat de la force militaire, nos fiers pacifistes applaudissent à une civilisation si raffinée. J'ose encore, quant à moi, ambitionner pour notre vieille patrie d'autres destinées. Car enfin il s'agit d'elle et non du Japon, ni même des États-Unis, du Brésil ou du Mexique.
Revenant donc vers la France après cette longue absence, comme le voyageur fatigué salue d'un cœur attendri les horizons familiers, je me tourne de nouveau, confiant et ému, vers ceux qui chérissent en elle, non pas Tamante impersonnelle et téméraire de l'humanité, mais pardessus tout la terre des ancêtres, notre mère et nourrice, comme dit Bossuet ; c'est à elle que pensait Fustel de Coulanges dans ce testament qu'on citait ces jours derniers, où il demandait, bien que libre-penseur, un service à l'église, parce que « le patriotisme exige que, si Ton ne
pense pas comme les ancêtres, on respecte au moins ce qu'ils ont pensé ».
Je voudrais que ce dernier mot du grand savant, si insuffisant qu'il soit pour les catholiques, fût entendu de tous les bons citoyens, et que, pressés par le respect des ancêtres, écoutant battre en leurs veines le sang qui les remplit, ils formassent, contre la coalition des sectaires, des idéologues et des timides, une union patriotique, résolue à préserver la France des expériences que n'a tentées, autour d'elle, aucune autre nation.
Cet article et le précédent étaient écrits lorsque j'ai eu entre les mains le rapport de M. Aristide Briand, dont la discussion s'est ouverte mardi (i). Je me réserve d'y répondre avec quelque détail, au cours de la délibération. Il me suffit aujourd'hui de faire observer que la revue des législations étrangères, entreprise par M. Briand, s'accorde parfaitement, sauf quelques points sans importance, avec celle que je viens d'esquisser. Seulement, M. le rapporteur en tire cette conclusion que a la politique de toutes les nations civilisées tend à la distinction complète du domaine civil et du domaine religieux ». Ce n'était pas ce qu'il s'agissait de prouver. La question était et est encore de savoir si la politique des nations civilisées tend à
(1) Mardi, 22 mars 1905.
la séparation complète de ces deux domaines. J'ai montré le contraire. Or distinction et séparation sont deux termes très différents, qui répondent à deux idées presque opposées. Il y a, à cet égard, dans l'esprit de M. Briand, comme probablement dans beaucoup d'autres, une grave confusion, qui a pour effet de déplacer entièrement la discussion, et que, pour cette raison sans doute, on s'appliquera à entretenir. Cette confusion n'apparaît pas moins à propos de ce que M. Briand appelle « la politique historique delà France ». J'essayerai de la dissiper.