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LE RAPPORT DE M. RRIAND ET LES ANTECEDENTS DE LA SÉPARATION

l'église et l'état sous l'ancien régime (i).

Au VIe volume de son magistral ouvrage sur V Europe et la Révolution française, mon éminent confrère Albert Sorel a, dans une page magnifique, précisément écrite à propos du Concordat, montré Bonaparte se détournant, pour forger le gouvernement civil, des factions et des coteries, et regardant la nation française, dans son ensemble, non avec des vues abstraites, mais avec le sentiment profond de la réalité.

Il faudrait lire cette page à la tribune, avant d'appeler la Chambre à voter le projet de séparation. Car ce qui paraît manquer le plus en toute cette affaire, c'est justement le sentiment de la réalité.

Le rapport de M. Aristide Briand est, à cet égard, une prodigieuse révélation. Quelque averti que je sois, par un long commerce, de l'état d'esprit jacobin, ce rapport m'a stupéfié. Je l'avoue, j'attendais autre chose. M. Aristide

(1) Le Figaro, 27 mars 1905.

Briand est socialiste : je pensais qu'il allait, avec une belle confiance, proclamer contre les dogmes anciens l'avènement de la libre-pensée, découvrir au peuple les larges horizons de la philosophie nouvelle et, comme M. Jean Jaurès le disait dans un récent article, opposant » l'élan des forces neuves à la tradition profonde des forces anciennes », montrer la séparation de l'Église et de l'Etat, comme une forme nécessaire de l'irrésistible évolution sociale.

Ou bien, puisqu'il est, dit-on, l'un des politiques du parti, peut-être aimerait-il mieux, se défiant des envolées où se plaît son éloquent collègue, cherche^ dans les conditions présentes de l'esprit français et des mœurs publiques, des raisons plus pratiques d'accomplir la grande transformation qu'il propose.

Il n'a fait ni l'un ni l'autre.

Son rapport n'est ni un exposé d'idées, ni une étude politique, "c'est l'habituel mélange d'erreurs historiques et de fantaisies théologiques qui, depuis un quart de siècle, fait le fond de la littérature anticléricale .

Un savant écrivain s'efforçait d'expliquer hier aux lecteurs de la Revue des Deux Mondes, comment la sensation du « déjà vu » et du « déjà entendu » provenait d'une certaine mémoire polygonale, dont il paraît que nous sommes pourvus. Evidemment mon polygone avait déjà rencontré le rapport de M. Briand. Je l'ai re-

connu tout de suite. Lorsque je suis entré dans la vie publique, il y a, hélas ! quelque vingtneuf ans, j'ai été, par une 'attention dont je ne saurais parler qu'avec une modeste discrétion, soumis à diverses reprises aux supplices variés de l'enquête et de l'invalidation. Une fois, j'eus deux rapporteurs, un de fait et l'autre de droit. Celui-ci était le vénérable M. Guichard, de l'Yonne, qui fit un rapport si beau qu'on ne le discuta pas, et que, l'année suivante, s'en étant bien trouvé, il en reprit la partie principale pour l'appliquer au budget des cultes.

Tout était dans ce mémorable travail, d'abord la Pragmatique Sanction de saint Louis, que M. Guichard croyait authentique, et dont M. Briand, plus avisé, mais qui connaît à fond « les tendances antiromaines » du saint roi, se borne à dire que certainement il n'en aurait contesté ni l'esprit ni les expressions ; il y avait aussi Boniface VIII et Philippe le Bel, et bien entendu la « Déclaration de 1682 », dont M. Briand a même le soin de mettre sous les yeux du public le texte in extenso, et le parti prêtre, et la loi de 1850, et le Syllabus, et l'Infaillibilité, enfin tout le manuel de formules courantes, recommandé pour conférenciers en tournée.

J'ai retrouvé cette défroque avec quelque ennui ; une pièce ajoutée en l'honneur de M. Combes n'en égayait pas la vétusté.

Voilà donc, me disais-je, ce qu'on a découvert pour justifier une mesure qui va, nul n'en doute, bouleverser au moins, sans parler des croyances d'un grand nombre, toutes les habitudes de la population. D'elle-même, de ses besoins, de ses conditions de vie, pas un mot.

Que croit-on que puisse entendre à tout ce verbiage le paysan qui, au fond de son village, ne croit pas plus à la séparation que ce ;soussecrétaire d'État de l'autre jour, si étonné de voir un sénateur de ses amis « couper dans ça », et qui va tout de même se réveiller un matin, sans curé et sans église, dans tous les inextricables embarras des fameuses associations cultuelles ? Qu'est-ce que peuvent bien lui représenter le Concile de Baie et la Pragmatique de Bourges, la Déclaration de 1682 et le Syllabus, et s'imagine-t-on que, lorsqu'il comprendra de quoi il s'agit, ces raisons là lui expliqueront l'affaire ?

Moi qui ne suis ni ministre ni rapporteur, je me suis donné la peine, par mes petits moyens personnels, de faire une enquête dans une centaine de communes rurales prises au hasard à travers les départements, en choisissant les moins importantes. Partout, les réponses ont été identiques : « Chez nous on ne comprend pas bien ce dont il s'agit et on n'y croit pas! »

J'ose dire qu'avant de trancher une pareille question il fallait l'envisager à ce point de vue, et faire ainsi que dit Albert Sorel de Bonaparte : « Il se représentait un bourgeois, un paysan, un

propriétaire, un artisan comme il en avait rencontré sur son chemin, et il voyait cet hommelà, recevant, expérimentant, vivant la loi ou le décret, gêné ou satisfait. »

Je souhaiterais qu'à la Chambre on eût toujours, pendant la discussion qui commence, cet homme devant les yeux, comme il arrive quand on parle, par exemple, des bouilleurs de cru : c'est le moins qu'on puisse demander!

Mais le malheur est que lorsqu'il s'agit d'une question religieuse, ce n'est plus le paysan que les députés aperçoivent, c'est la Loge dont ils dépendent et qui les surveille. De là ces accès de théologie qui les prennent aussitôt, et par où se traduit en eux l'action de la Franc-Maçonnerie, laquelle est, comme chacun sait, une Église à rebours. M. Briand n'y a pas échappé. D'autres influences, il est vrai, le poussaient. Mirabeau le hantait! On s'en aperçoit dès la première page de son travail, que, par un rapprochement hardi entre le fier Sicambre et l'audacieux Provençal, il a intitulée : « De Clovis à Mirabeau ».

Tous ceux qui ont quelque pratique de l'histoire révolutionnaire connaissentlediscours que, le 26 novembre 1790, Mirabeau prononça pour défendre, contre les protestations des évêques, la constitution civile du clergé. Le jour même, il en excusait la violence par une lettre au comte de La Marck, son confident habituel, afin que la Cour fût informée de ses secrets desseins. A la

place du décret des Comités réunis (ecclésiastique, des rapports, d'aliénation et des recherches) présenté par Voidel, il en proposait un autre en cinq articles « purement de précaution, purement comminatoires, comminatoires sans terme fatal », disait-il, et il ajoutait : « Les deux seuls à qui j'ai pu insinuer un peu de français, l'abbé de Pradt et l'évêque de Perpignan, m'ont bien entendu. Il importait que les autres fussent avertis qu'un discours plus ou moins vigoureux ne doit pas détourner la vue du décret... Ce n'est qu'en se tenant dans une certaine gamme que l'on peut, au milieu de cette tumultueuse assemblée, se donner le droit d'être raisonnable. » (i) Je rappelle cette lettre au comte de La Marck, parce qu'il n'est pas mal, au début d'une discussion où Mirabeau sera si souvent invoqué, de mettre à son vrai diapason la « gamme » de ses discours.

Or, dans celui du 26 novembre, il disait : « J'avoue volontiers que la théologie n'entra jamais dans le plan de mes études; mais sur le point dont il s'agit j'ai eu quelques entretiens avec des ecclésiastiques instruits et d'une raison exacte et saine. »

Et là-dessus le voilà qui se lance à tort et à travers, comme l'abbé Maury le lui montra le lendemain, dans les libertés gallicanes et dans

\1) Correspondance entre le comte de Mirabeau et le camte de La Marck, t. II, p. 361.

la Déclaration de 1682. J'ignore si la théologie entra dans le plan des études de M. Briand ou si, avant d'écrire son rapport, il eut des conversations avec des ecclésiastiques instruits. S'il en est ainsi, ces conversations furent certainement insuffisantes; en les poussant davantage, il eût appris, par exemple, que le Concile de Trente ne fit rien d' « inusité » en imposant comme articles de foi les décrets concernant le dogme : quel Concile a jamais fait autrement ?

Mais voilà ! M. Briand a voulu imiter Mirabeau et son rapport s'en ressent. Par moments, on a Timpression de quelqu'un de ces discours, où les jansénistes du Comité ecclésiastique de la Constituante prenaient leur revanche de la bulle U/iigenitus, et le roman d'Eugène-Melchior de Vogué, revient alors à la mémoire : Ce sont les morts qui parlent !

Toutefois, M. Briand, qu'il me permette de le lui dire, a mal compris leur langage.

Il a sur l'histoire de l'Eglise, sur le rôle de la Papauté dans le monde et sur la formation de la nation française, des vues générales tout à fait surprenantes. Ainsi, bien que ce soient des vérités à peu près admises par les adversaires de l'Eglise eux-mêmes, il ne paraît pas se douter le moins du monde, que, au milieu de la lente désorganisation de l'Empire romain, elle a seule représenté l'ordre contre l'anarchie ; qu'elle a conquis

Jes peuples barbares en se mêlant à eux, et qu'elle a, par là, orienté la civilisation de l'Europe. De même, il semble ne rien savoir du redoutable problème qui se posait au ve siècle sur le sol gaulois entre le vieux monde et le nouveau, ni de l'influence décisive qu'eurent pour sa solution la conversion de Glovis et la mission acceptée par la tribu des Francs.

Tandis qu'il feuilletait les pages de notre épopée nationale, on dirait qu'il n'a rien vu de l'arianisme vaincu et chassé de la Gaule, de l'islamisme arrêté devant Poitiers et refoulé vers sa source, del'empire du monde transporté d'Orient en Occident par le sacre de Pépin et le couronnement de Gharlemagne. Dans ces grands « gestes de Dieu » M. Briand n'a aperçu qu'un échange de petits services, tout au plus bons à entretenir l'amitié entre le Pape et les Rois.

De même encore, dans le long effort de Grégoire VII pour émanciper l'Église du joug impérial, dans les luttes de la Papauté contre le césarisme germanique, dans la maîtrise qu'elle exerça sur le moyen âge en protégeant la morale contre les passions des souverains, en défendant le droit des peuples contre leur tyrannie, M. Briand n'a découvert que la marque des éternelles ambitions du Saint-Siège.

Une seule chose l'intéresse et le frappe, comme l'annonce de la liberté prochaine : c'est l'outrage que, dans Anagni, Guillaume de Nogaret, envoyé

par Philippe le Bel, infligea au vieillard de 80 ans qui s'appelait Boniface VIII.

Dante ne fut pas tendre à la mémoire de Boniface : il marque sa place dans V Enfer; pourtant, au souvenir de la scène tragique, son âme se trouble :

« Pour que moindre paraisse le mal futur et le mal fait.

« Je vois dans Alagna entrer la fleur de lis.

« Et dans son Vicaire le Christ captif » (i).

M. Briand n'a pas de ces faiblesses : « Philippe le Bel, dit-il, posa sur le terrain des faits le grave problème de la séparation de l'Eglise romaine et de TÉtat. » M. Combes, depuis, a montré qu'il goûtait cette manière de poser les problèmes politiques. On voit qu'elle ne déplaît pas non plus à M- Briand.

Il s'est trompé cependant en croyant découvrir dans le roi, faux monnayeur et falsificateur de bulles, un ancêtre de la séparation ; il s'est trompé encore en disant : « Les légistes posent le problème sur le terrain des idées. »

Ce n'est pas le problème de la séparation de l'Eglise et de PEtat que les légistes ont posé. La méprise est capitale : elle résume toute l'erreur historique de M. Briand et de ses amis.

L'idée de Philippe le Bel, celle des légistes, si on la pousse à ses conséquences, tendrait

(1) Le Purgatoire, c. XX, v. 85-8'

bien plutôt à la constitution d'une Eglise nationale. Et pourquoi dès le xive siècle voit-on paraître cette idée qui, sous des formes diverses, va hanter tout l'ancien régime? C'est qu'elle est, dans l'ordre religieux, la formule -de l'absolutisme royal, Justum est quod placuit Régi, disent les légistes. Contre cette prétention des Rois, la Papauté élevait la barrière du droit chrétien; et voilà le problème qui se posait entre eux.

Quand, plus d'un siècle après, Charles VII, trouvant dans les décrets du Concile de Baie un fragile point d'appui, croira le résoudre en promulguant cette Pragmatique Sanction de Bourges, où M. Briand paraît voir la charte d'émancipation de l'Église de France, c'est encore la même politique qu'il poursuivra.

Le Pape Pie II, jugeant la Pragmatique, dira bientôt : « Cette loi, à l'abri de laquelle les prélats français croyaient trouver la liberté... a fait d'eux, pour ainsi dire, les esclaves des laïques. »

L'Eglise nationale ne peut être, en effet, qu'une Eglise asservie. Le pouvoir civil tendra désormais, dans notre pays de plus en plus centralisé, à réaliser pour son plus grand profit cette conception. Le devoir du pouvoir spirituel sera toujours, aussi, d'y résister, au nom des droits supérieurs du Dieu qu'il représente. De là les inévitables conflits entre deux puissances, que la vie sociale met en un contact inévitable et constant; de là aussi, pour sauvegarder la paix

religieuse en conciliant ces prétentions rivales, la nécessité des accords mutuels. C'est la raison d'être des Concordats, et celle qui les rend indispensables à la vie des Sociétés modernes.

Un siècle n'avait pas passé sur la Pragmatique de Bourges, déjà abrogée mais toujours chère aux légistes, que cette nécessité s'imposait au Pape et au Roi. Dégagé des questions contingentes, des finesses de la politique, des artifices de la diplomatie, le Concordat de Bologne apparaît comme l'éclatante démonstration de cette vérité.

Conclu en 1516 entre François Ier et Léon X, il a soutenu pendant deux cent soixante-quinze ans, à travers les conflits sans cesse renaissants, à travers les grands déchirements de la Réforme et l'âpreté des guerres de religion, à travers les ambitions de la royauté absolue et les faiblesses de la monarchie expirante, l'accord de l'Etat avec l'Église. A aucun moment de son histoire l'ancien régime n'a offert un autre spectacle. Ni l'idée de la sécularisation ni celle de la séparation n'y paraissent ; le caractère de la politique des rois, c'est au contraire la confusion du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel, et l'effet des conventions concordataires est justement de maintenir entre eux la distinction, enseignée par l'expérience autant que par les principes.

Dès sa première apparition à la tribune, dans la séance de mardi dernier, M . Briand a laissé

voir, là-dessus, l'illusion de son esprit. Il paraît croire que les Concordats sont un obstacle à la distinction de la vie civile et de la vie religieuse, et que la séparation est le moyen d^éviter entre elles les rencontres où elles se heurtent. C'est absolument le contraire.

L'histoire de la Révolution, en cette question comme en beaucoup d'autres, continuatrice de l'ancien régime, va nous le montrer.

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