LA CONSTITUTION CIVILE DU CLERGE ET LA GUERRE AU CATHOLICISME
M. Aristide Briand a très bien vu et très nettement reconnu que la Constitution civile du clergé avait été une erreur de la Constituante. Il dit, avec un choix d'expressions qui permet de supposer dans quel esprit de respect pour la foi religieuse et pour le clergé catholique, sera conduite la suite de la discussion :
« L'Eglise temporelle n'existait plus ; aucun des privilèges d'autrefois ne subsistait. Cependant la crédulité religieuse ne paraissait pas avoir reçu des atteintes sérieuses : à cette foi il fallait des serviteurs. L'Etat commit l'erreur de s'imaginer qu'il lui était possible de les créer de toutes pièces de sa propre autorité, et cette assemblée qui se révoltait quand on lui proposait de décréter le catholicisme religion nationale, s'asservit à une collectivité (T hommes vivant du commerce de leurs croyances, tout en prétendant les soumettre à son despotisme, elle qui proclamait la liberté ».
(1) Le Figaro, 31 mars 1905.
Les assemblées de la Révolution devaient ap^prendre bientôt ce qu'il en coûte d'attaquer directement la « crédulité religieuse » d'un pays.
M. Briand etles députés de la majorité feraient peut-être sagement de s'en souvenir; peut-être aussi pourraient-ils méditer avec fruit l'histoire de cette « collectivité d'hommes » au début favorable, en immense majorité, à la Révolution, et presque aussitôt détournée d'elle par les entreprises de la Constituante contre la foi catholique.
Pour M. Briand, l'erreur est d'autant plus inexplicable que « l'Eglise tout entière, dit-il, s'insurgeait contre la nation ». L'accusation est au moins surprenante. J'ai relu dix fois ce passage, pour m'assurer que je le comprenais bien. Il faut encore citer textuellement :
« Par tous les diocèses ils (les ecclésiastiques français) lançaient de fougueux mandements, encourageant la levée de libelles incendiaires, fanatisant les populations et leur ouvrant le paradis si elles marchaient d'une belle ardeur à la guerre sainte. De terribles émeutes ensanglantaient le Midi et l'Ouest. Les anciennes congrégations devenaient des armées et les autorités civiles harcelées, insultées, menacées, ne pouvant plus arrêter le flot des émeutiers catholiques, faisaient le sacrifice de leursjours ».
La discussion de la Constitution civile commença le 29 mai 1790. C'est donc en 1789 ou au
commencement de 1790 qu'il faut placer ces fougueux mandements, ces libelles incendiaires et ces émeutes catholiques, dont le débordement aurait dû, selon M. Briand, ouvrir les yeux de l'Assemblée.
Où les a-t-il vus? Il nous le dira sans doute. Jusqu'ici on croyait que cette période révolutionnaire avait été marquée par une véritable jacquerie, dirigée contre les châteaux et contre les « aristocrates ». Il y a dans Taine un chapitre célèbre intitulé « l'Anarchie spontanée », où cette première Terreur est racontée d'après les documents authentiques : « Au milieu de la société dissoute, et sous un simulacre de gouvernement, il est manifeste qu'une invasion s'accomplit, invasion barbare qni achèvera par la terreur ce qu'elle a commencé par la violence » (i). « C'est la guerre des pauvres contre les riches », dit un député, et le 3 août, le Comité des rapports déclare à l'Assemblée nationale que « nulle propriété, quelle qu'en soit l'espèce, n'a été épargnée ».
Voilà lesviolences qui remplissent Tannée 1789 et le commencement de 1790. Ce ne sont pas, j'imagine, des insurrections catholiques !
Il y eut bien, dans quelques villes du Midi, après le vote de la loi sur les ordres religieux, des émeutes où protestants et catholiques en vinrent aux mains, une entre autres à Nîmes qui se termina par le massacre de plus de trois cents catholiques.
(1) Taine, la Révolution, t. I, p. 104.
Mais, outre qu'il est très difficile d'établir auquel des deux partis incomba la responsabilité des troubles, comment auraient-ils ^déterminé les résolutions de l'Assemblée, puisque déjà à cette époque le projet de Constitution civile était arrêté par le Comité ecclésiastique, dont le rapport est annexé à la séance du 23 avril 1790. Quant aux mandements incendiaires de 1789, j'attends qu'on les fasse connaître. Après la confiscation des biens ecclésiastiques, les évêques, membres de l'Assemblée nationale, exposèrent au Pape la conduite qu'ils avaient tenue pendant la discussion. Ils le firent dans une lettre collective rédigée par Mgr de Boisgelin, archevêque d'Aix, dont on connaît le rôle considérable à la Constituante, et où je lis : « Quand l'arrêt a été porté qui nous dépouille de tous nos biens... nous n'avons pas troublé d'un seul mot, d'une seule plainte, le cours des opérations fondées sur l'hypothèque des biens qu'on nous a ravis. » (i). Je demande si c'est là le langage d'hommes qui s'apprêtent à donner le signal de l'insurrection. M. Aristide Briand fera bien de renoncer à cette variante du Loup et de l'Agneau.
Il faudra aussi qu'il se résigne à envisager dans sa réalité l'idée qui inspira les constituants, lorsqu'ils décrétèrent la Constitution civile. Evi-
(1) L'Ancien Clergé de France, par M. l'abbé Sicard, t. TI, p. 190.
demment il serait très commode, pour sa thèse, d'y découvrir une contradiction fortuite et de circonstance entre les intentions et les événements, et de pousuivre ainsi à travers les temps modernes, la tentative commencée dans les chapitresprécédents,pour rattacher aux traditions les plus reculées la séparation de l'Église et de l'État.
J'ai montré que toute l'histoire de la monarchie protestait contre cette prétention, et que bien plutôt c'était le rêve de l'Église nationale qui l'avait hantée. L'histoire de la Révolution n'est pas moins décisive. Les hommes de la Constituante sont les héritiers de l'ancien régime : ce sont des gallicans, ce sont des jansénistes, ce sont des protestants, ce ne sont pas des « séparatistes ». Leur influence persistera même dans la Convention, même sous le Directoire.
Il est vrai, quand, au mois d'août 1789, il s'agit de proclamer la liberté des cultes, en refusant de conserver à la religion catholique son caractère national, Mirabeau exprime, en termes véhéments, la thèse de la liberté religieuse illimitée. C'est, dit-il, « un droit si sacré que le mot tolérance, qui essaye de l'exprimer, me paraît en quelque sorte tyrannique lui-même » ; et encore : « On vous parle sans cesse d'un culte dominant : Messieurs, je n'entends pas ce mot... Est-ce le culte du plus grand nombre ? mais ce culte est une opinion, et une opinion qui serait celle du plus grand nombre n'a pas le droit de dominer. »
Observons cependant qu'on ne pense en aucune façon, dans toutes ces discussions, à décréter l'irréligion d'Etat. Il n'est même encore question de donner la liberté qu'aux protestants, dont Rabaut-Saint-Etienne défend les droits, en renchérissant sur l'injustice de la tolérance. Ce n'est que deux ans plus tard, après de longues résistances, qu'elle sera accordée aux Juifs d'Alsace, avec la jouissance des droits civils.
Maintenant, de ces formules générales passons à l'application. Que trouvons-nous ? des réformateurs de l'Eglise qui parlent comme les Pères d'un Concile. Martineau, député de la Ville de Paris, rapporteur du Comité ecclésiastique, commence par rappeler que le « salut de l'empire est étroitement lié à la religion » que « la religion catholique, apostolique et romaine... est incorruptible en elle-même » : il déclare que « si elle appelle la main réformatrice du législateur, ce ne peut être que dans sa discipline extérieure », et il conclut ainsi : « Le plan de régénération que votre Comité aura l'honneur de proposer consistera uniquement à revenir à la discipline de l'Eglise primitive. »
Martineau ne pensait qu'à régénérer. Mais Camus, dont l'action sera prépondérante dans toute la discussion, Camus, l'ancien avocat du clergé, dira, dans la séance du 1er juin 1790 : « Nous sommes une Convention nationale, nous
avons assurément le pouvoir de changer la religion, mais nous ne le ferons pas ».
Et les voilà tous, gallicans impatients de la suprématie romaine, jansénistes travaillés de rancune, protestants animés de secrètes espérances, théoriciens imbus du Contrat social, tous, au nom des droits absolus de l'État, les voilà qui se mettent à bâtir FEglise nationale, sans aucun souci de la distinction tant prônée du temporel et du spirituel !
L'article 19 de la Constitution civile du clergé porte que « le nouvel évêque ne pourra s'adresser au Pape pour en obtenir aucune confirmation ».
C'est la formule du schisme. Les autresarticles l'organisent : les évêques choisis parl'assemblée populaire où figurent non seulement les catholiques mais l'universalité des citoyens, obligés à se faire investir du pouvoir spirituel par le métropolitain ou par un évêque de la province, au besoin par un évêque quelconque désigné par le tribunal civil ; les curés élus de la même manière ; « en un mot, dit l'abbé Sicard dans son bel ouvrage sur l'Ancien Clergé de France, la nation gouvernant désormais la religion comme tout autre service public, l'Eglise absorbée par TÉtat : voilà la Constitution civile du clergé » (i).
L'usurpation est flagrante et, trois mois après le vote de la Constitution, Yoidel, le rapporteur des Comités réunis, le proclamera avec une
(1) T. II, p. 347.
orgueilleuse naïveté : « Ce que les Conciles, les pontifes de Rome, le clergé, les rois n'avaient pu faire, vous l'avez fait, Messieurs : la nation s'est levée dans sa puissance ; elle a dit : Je veux que cette réforme se fasse, et elle s'est faite » .
Lorsque Voidel faisait entendre cette audacieuse affirmation du pouvoir absolu de l'Etat dans les matières religieuses, il s'agissait de la protestation 'que, sous le nom à' Exposition des principes sur la Constitution civile du clergé, venaient de formuler les évêques, députés à l'Assemblée nationale.
Ce grave document n'était pas, comme dit M. Briand, un « manifeste provoquant à la guerre civile », mais un très calme exposé de la doctrine catholique, et des raisons qui rendaient la Constitution civile incompatible avec elle.
Il souleva la colère des réformateurs : pourquoi ? parce qu'il les touchait au vif en dénonçant leur entreprise comme un attentat contre la religion. Toujours les morts qui parlent!
Ce fameux discours de Mirabeau du 26 novembre 1790, dont il s'excusait auprès du comte de La Mark, est à la fois un réquisitoire contre les évêques, et un panégyrique des sentiments chrétiens de l'Assemblée : on était bien loin de la séparation de l'Église et de l'Etat !
Mirabeau s'indigne que les évêques aient choisi, pour protester, le moment où, dit-il aux députés :
« Plantant le signe auguste du christianisme sur la cime de tous les départements de la France, vous confessez à la face de toutes les nations et de tous les siècles, que Dieu est aussi nécessaire que la liberté au peuple français » .
Et, afin de bien montrer la sincérité de ce respect pour la religion dont il prend à témoin « le ciel et son âme », il propose de déclarer « déchu de son élection tout évêque convaincu d'avoir recours au Saint-Siège pour se faire investir de l'autorité épiscopale. »
Le lendemain on vota le décret qui obligait, à peine de déchéance, « les évêques, les ci-devant archevêques et les curés en fonction » à prêter le serment imposé par la Constitution civile, c'est-à-dire à jurer de « maintenir de tout leur pouvoir » cette Constitution.
Ce qui se passa après le vote du décret devrait être médité par tous les législateurs assez fous pour violenter les consciences.
Les prélats de l'ancien régime ont été bien décriés; sur quelques exemples scandaleux, on a flétri leurs mœurs, calomnié leur caractère, dénoncé leur indignité.
Les voici cependant à ce moment extrême où il faut choisir entre Dieu et les hommes, entre la conscience et les honneurs. Ils savent que le refus de serment, c'est pour eux la ruine, probablement la misère, et bientôt l'exil. Ils n'hésitent pas. Suivant le mot de Tévêque de Lescar,
ils feront « profession solennelle de leur indépendance des hommes, de leur dépendance de Dieu ».
Rien de plus beau, de plus émouvant, de plus tragique que cette séance du 4 janvier 1791. M. d'Usson de Bonac, évêque d'Agen, est appelé le premier, tandis qu'au dehors, les clameurs de la foule retentissent ; il demande la parole : « Point de parole ! Prêtez-vous le serment, oui ou non? » crient les membres de la gauche. La veille, on a laissé Grégoire faire tout un discours pour motiver son serment! Dehors le tumulte redouble, si bien que le président, M. Emmery, est obligé de donner des ordres pour le faire cesser. Enfin, au milieu de cette agitation, l'évê* que peut parler : « Je ne donne aucun regret à ma place, aucun regret à ma fortune, mais j'en donnerais à la perte de votre estime. Je vous prie donc d'agréer le témoignage de la peine que j'ai de ne pouvoir prêter le serment ».
M. Fournetz, curé de Puy-Miclan, au diocèse d'Agen, est appelé aussitôt. Il se lève : « Je dirai, avec la simplicité des premiers chrétiens : je me fais gloire et honneur de suivre mon évêque, comme Laurent suivit son pasteur. »
C'est une scène d'une grandeur antique. Il faudrait tout citer. Sur quarante-huit évêques députés, deux seuls prêtèrent serment : Talleyrand et Gobel; et sur l'ensemble de l'épiscopat^ qui comptait cent trente-cinq évêques, il n'y en
eut que quatre. Encore, parmi ces quatre, un seul, Talleyrand, accepta-t-il de constituer l'Eglise constitutionnelle, en sacrant les premiers évoques assermentés. Jarente, évêque d'Orléans, avait dit : « Je jure, mais je ne sacre pas ».
Naturellement on accusait les évêques de refuser le serment par calcul politique. En vain rappelaient-ils qu'ils avaient prêté le serment civique Tannée précédente, en vain offraient-ils de le renouveler. Mirabeau dénonçait « l'intention secrète de troubler la paix », et il répétait : « L'Assemblée n'a pas attenté au spirituel. » Toute la gauche le criait après lui.
Rien ne change et nos jacobins n'ont rien inventé quand ils nous accusent d'attaquer la République sous prétexte de défendre la religion. Alors, comme aujourd'hui, ce n'était pas l'Eglise qui prétendait dominer l'État, mais l'Etat qui prétendait gouverner la religion.
« Il y a, dit J.-J. Rousseau, une profession de foi purement civile, dont il appartient au souverain de fixer les articles, non pas précisément comme dogme de religion, mais comme sentiments de sociabilité sans lesquels il est impossible d'être bon citoyen ou sujet fidèle... Sans pouvoir obliger personne à les croire, il faut bannir de l'Etat quiconque ne les croit pas ».
La maxime du Contrat social est au fond de notre histoire religieuse depuis cent quinze ans : et elle est la nég°tion de la liberté.
Elle explique la Constitution civile, le culte de la Raison et la fête de l'Etre suprême, aussi bien
que les autels de la Patrie, les Théophilanthropes et la religion décadaire.
Elle explique aussi toutes les persécutions, toutes les violences qui épuisèrent la France jusqu'au moment où, suivant la forte parole de M. Briand, « Bonaparte s'offrit en sauveur » ,(i).
(1) Rapport, p. 52.
LA GUERRE AU CHRISTIANISME ET LES CULTES DE LA RAISON ET DE L'ÊTRE SUPRÊME (l).
M. Aristide Briand ne s'est pas beaucoup étendu dans son rapport sur l'histoire religieuse de la Convention, et c'est grand dommage : car aucune ne peut mieux éclairer la question de la séparation. J'essayerai de suppléer à son silence.
De la Constitution civile du clergé, M. Briand passe tout de suite au décret de la Convention de la 2e sans-culottide an II (18 septembre 1794), par lequel elle décida que « la République française ne paye plus les frais ni le salaire d'aucun culte ».
Constatons d'abord que ce décret fut, purement et simplement, une mesure d'économie.
La Convention avait bien, à trois reprises, le 30 septembre 1792, le 11 janvier et le 27 juin 1793, déclaré très haut qu'elle était résolue à maintenir le traitement des ministres du culte, entendez du culte constitutionnel, le seul
(l)Le Figaro, 3 avril 1905.
reconnu légalement. La dernière fois, le 27 juin, elle l'avait même fait avec une particulière solennité. Le décret porte, en effet, que « le traitement des ecclésiastiques fait partie de la dette publique ». L'engagement était formel; nous ne l'oublierons pas quand nous en viendrons à la question du budget des cultes, tout à fait distincte de celle du Concordat.
Mais, de fait, dit M. Aulard avec une remarquable concision, « il arriva bientôt que les pensions et le traitement du clergé cessèrent d'être payés » (i).
Les pauvres prêtres jureurs n'étaient pas contents ; ils se plaignaient. Gambon était membre du comité des finances ; c'est en cette qualité que le 13 novembre 1792 il avait proposé à la Convention un plan de réforme générale des impôts, reposant sur la suppression des dépenses du culte, qui disait-il, « coûtaient 100 millions à la République. » Il ne put même pas déposer son rapport, tant l'opposition fut violente. J'ai raconté, dans un précédent article, l'émotion que l'annonce de ce projet avait causée en province, et comment Danton avait demandé que le peuple fût rassuré.
Le même Cambon, toujours au nom du Comité des finances, fut le rapporteur du décret de la 2e sans-culottide an II, motivé par les embarras du Trésor, et qui n'était autre chose qu'une banqueroute partielle.
(1) Histoire politique de ta Révolution Française, p. 633.
Ayant parlé de la religion, suivant les expressions de M. Aulard, « avec mépris et rudesse, » (i) il dit, pour masquer l'opération, que, d'ailleurs, le principe de la suppression du budget des cultes était « dans tous les cœurs ».
M. Briand s'est emparé de cette parole et il conclut que le décret « résultait des leçons de l'expérience et d'une cruelle expérience ».
Je le crois bien ! mais quelle expérience ? M. Briand ne le dit pas. La chose, cependant, en valait la peine. Depuis deux ans la Convention s'épuisait en efforts odieux et stériles, autant qu'impuissants, pour substituer au culte constitutionnel, encore trop catholique pour elle, une religion purement civile. En dépit du décret de Tan II, l'expérience devait se continuer jusqu'au dernier jour de l'Assemblée révolutionnaire* et se prolonger pendant le Directoire.
Ce fut d'abord l'essai du paganisme, avec le culte de la Nature. Fouché en avait donné l'exemple à Nevers où il était en mission. Il avait baptisé lui-même sur l'autel de la Patrie son enfant nouveau-né, qu'il avait nommé Nièvre. Puis il avait pris un arrêté sur les cimetières où il disait : « Dans chaque municipalité, tous les citoyens morts... seront conduits... au lieu désigné pour la sépulture commune, couverts d'un voile funèbre sur lequel sera peint le Sommeil. — Le lieu
(1) Ibid., p. 534.
commun où leurs cendres reposeront sera... planté d'arbres sous l'ombre desquels s'élèvera une statue représentant le Sommeil. Tous les autres signes seront détruits. — On lira sur la porte de ce champ, consacré par un respect religieux aux mânes des morts, cette inscription : « La mort est un sommeil éternel ».
Enfin, dans une plaine voisine de la ville, il avait fait élever un autel où « le feu sacré de Vesta » était allumé, et dresser un « temple de l'Amour » où fut célébré un grand nombre de cérémonies nuptiales (i).
La Convention elle-même avait devancé ces grandes victoires sur la superstition par l'éclat d'une manifestation nationale.
Le 10 août 1793, elle se rendit en corps sur l'emplacement de la Bastille, devant une statue de la Nature : « De ses mamelles, qu'elle pressait de ses mains, s'épanchaient, dans un vaste bassin deux sources d'une eau pure et abondante, image d'une inépuisable fécondité. » Hérault de Séchelles, président de la Convention, parla au nom de l'Assemblée :
« Souveraine du sauvage et des nations éclairées ! ô Nature ! ce peuple immense, assemblé aux premiers rayons du jour devant ton image, est digne de toi... O Nature !... que ces eaux qui jaillissent de tes mamelles consacrent... les serments que te fait la France en ce jour, le
(1) Le Culte de la Raison et le Culte de l'Être suprême (1793-119^), par F. -A. Aulard, p. 26 et suiv.
plus beau qu'ait éclairé le soleil depuis qu'il a été suspendu dans l'immensité de l'espace. »
11 dit, et remplissant « une coupe de forme antique de l'eau qui tombait du sein de la Xature, il en fît des libations autour de la statue » (i;.
Le calendrier républicain fut l'expression chronologique de cette religion de la Nature.
Elle allait trouver sa forme dans le culte de la Raison.
Le 17 brumaire an II (7 novembre 1793,), la séance de la Convention fut ouverte par la lecture d'une lettre de Parent, curé constitutionnel de Boissise-la-Bertrand, district de Melun, qui se démet de sa charge en disant : « Je suis prêtre, je suis curé, c'est-à-dire charlatan. » Il demande, d'ailleurs, une pension : l'Assemblée décrète la mention honorable, l'insertion au Bulletin, et renvoie la demande au Comité des finances (2i.
Puis on introduit Gobel, l'ancien évêque de Lydda, le jureur de 1791, présentement évèque de Paris. Il vient, amené par le procureur de la Commune, Chaumette, « rendre à la raison et à la justice éternelles un hommage éclatant et sincère », et déclarer que « dès aujourd'hui il renonce, avec les citoyens, ses vicaires, à exercer
(1) M. Aulard, Ibid., p. 31 et suiv.
(2) ibid., p. 43 et suiv.
les fonctions de ministre du culte catholique ». Là-dessus, il dépose sa croix et son anneau ; on lui présente le bonnet rouge, il s'en coiffe au milieu des applaudissements.
Le soir même, le Département et la Commune arrêtent que la fête du décadi suivant aurait lieu à Notre-Dame. Ce fut la célèbre cérémonie du 20 brumaire an II (10 novembre 1793).
M. Aulard, à qui j'emprunte tous ces détails afin de n'être pas accusé de ne chercher la vérité que chez les historiens catholiques, a fait de cette fête de la Raison un récit saisissant, et qui paraîtrait joyeux s'il ne s'agissait de la plus honteuse profanation (i).
Il a montré la montagne dressée de façon à cacher le chœur et le fond de l'église, surmontée d'un petit temple rond et supportant, à mi-côte, un autel grec où brûlait le flambeau de la Vérité; puis les deux théories de jeunes filles vêtues de blanc, couronnées de fleurs, avec des ceintures tricolores, traversant la montagne en se courbant devant l'autel et le flambeau; enfin la Liberté, en la circonstance une actrice de l'Opéra, Mlle Aubry ou Mlle Maillard, on ne sait pas bien, paraissant aux yeux du peuple : c'est « l'image fidèle de la beauté ». Elle s'asseoit sur un siège de verdure; on lui tend les bras en chantant l'hymne de Gossec, avec paroles de Marie-Joseph Chénier :
Descends, 6 Liberté, fille de la Nature ! (1) Ibid., ç. V,
et elle se retire, non sans se retourner « pour jeter encore un regard de bienfaisance sur ses amis ».
La Convention avait hésité à participer à la cérémonie. Elle était restée en séance, partagée entre la répugnance et la peur. La peur l'emporta, quand Ghaumette parut, revenant de Notre-Dame, avec tout le cortège des jeunes musiciens et des « jolies damnées, qui chantaient mieux que des anges », comme disait le Père Duchesne.
La Convention les reçoit en pompe : la Liberté s'asseoit en face du président, sur un siège que portent quatre citoyens. Chaumette harangue l'Assemblée. Le président Laloy répond qu'elle ce voit avec la plus vive satisfaction le triomphe que la Raison remporte aujourd'hui sur la superstition et le fanatisme ».
Romme demande que la déesse se place à côté du président : Chaumette l'y conduit, et le président ainsi que les secrétaires « lui donnent le baiser fraternel au milieu des applaudissements ». Puis, sur la proposition de Thuriot, la Convention se rend à Notre-Dame où la cérémonie recommence.
Telle fut cette « mascarade », comme dit M. Aulard. Il l'appelle, il est vrai, une mascarade patriotique, parce qu'il faut bien qu'il essaye d'en couvrir la honte. C'est pourquoi il la montre comme une réponse à l'insurrection de la Vendée : mais la tentative ne vaut même pas qu'on s'en indigne.
La vérité, c'est que la Convention obéit aux injonctions de la Commune en décrétant le paganisme. M. Aulard dit : « Croyant ce mouvement irrésistible, elle le suivit » d). C'est la formule politique de la peur. Il y a, à la Chambre de 1905, deux cents députés qui en feraient autant si la Commune, demain rétablie, l'ordonnait.
Quant à la séparation de l'Eglise et de l'État, la Convention n'en veut toujours pas. Le lendemain de la fête de la Raison, le 21 brumaire an II, un Comité populaire vient demander l'abolition du traitement des prêtres. Thuriot, le même qui a entraîné la Convention à Notre-Dame, dit que ce serait donner une impression contraire à la liberté, et la Convention enterre la question.
Le culte de la Raison fut rapidement propagé, dans les départements, par les proconsuls envoyés en mission.
Le Finistère, que j'ai l'honneur de représenter, a gardé le souvenir de l'ignoble scène qui eut lieu à Quimper le 12 décembre 1793. Ce jour-là, qui est le jour de la grande fête populaire de saint Corentin, patron du pays, le commissaire du Conseil exécutif, Dagorne, suivi d'une bande de malfaiteurs, pénétra dans la cathédrale, monta à l'autel, brisa le tabernacle, et publique-
(1) Ibid., p. 59.
ment, par d'indicibles profanations, souilla les vases sacrés (i).
Cependant, au milieu des saturnales du paganisme légal, la foi catholique demeurait vivante au fond des âmes. A Paris, à défaut des églises fermées, d'anciennes chapelles de couvent, rue d'Enfer, rue Saint-Honoré, étaient pleines de monde les jours de fête, et la foule se pressait au dehors : des gens de la campagne, rapporte M. Aulard, revenant chez eux après avoir vendu leurs denrées, profitaient avec joie de cette occasion d'entendre la messe (2).
Il s'agit, il est vrai, de la messe célébrée par des prêtres constitutionnels, les autres étant proscrits, emprisonnés ou réduits à se cacher pour éviter la mort. Mais ce n'était pas le schisme, assurément, c'était, au contraire, l'attachement à son vieux culte qui poussait le peuple à ces offices, où il en retrouvait au moins les apparences.
L'avertissement était grave. Il est permis de croire que Robespierre en fut frappé.
Esprit politique, il comprit la nécessité de mettre un terme à l'impiété déchaînée par Hébert : disciple enthousiaste de Rousseau, il rêva de fonder une religion sur le déisme officiel : infatué de sa puissance, il crut avoir la force d'y réussir. Le culte de FÊtre suprême naquit de cette orgueilleuse ambition.
(1) Ibid., p. 184.
(2) Ibid., p. 205 et suiv.
Dix jours à peine après la cérémonie de Notre- Dame, le 1er frimaire an II, Robespierre, aux Jacobins, déclare la guerre à l'athéisme : « Si Dieu n'existait pas, dit-il, il faudrait l'inventer ». Et il accuse les hébertistes d'attaeher « les grelots de la folie au sceptre même de la philosophie » (i).
La guerre est ainsi engagée entre la Raison et l'Etre suprême. Je prie qu'on observe bien ce caractère des luttes sanglantes de l'an II : M. Aulard l'a parfaitement mis en lumière, et rien n'indique mieux à quel point est éloignée de tous ces cerveaux, la conception d'une société indifférente aux croyances religieuses.
Les prêtres constitutionnels, au moins ceux qui n'abdiquent pas, comme Gobel, sous la menace des proconsuls, invoquent bien la liberté en leur faveur, oublieux des proscrits dont ils ont pris la place. Le discours du 1er frimaire leur a rendu quelque espérance, et c'est de quoi s'autorise M. Aulard pour écrire cette phrase étonnante : « Robespierre fut vraiment, et autant qu'on pouvait le faire en ce temps-là, le patron et le défenseur des catholiques! ! » (2).
Mais l'Incorruptible ne voulait pas plus de la religion constitutionnelle que du culte de la Raison : il voulait sa religion à lui.