LA PRETENDUE LIBERTE DES CULTES SOUS LA CONVENTION
M. Aristide Briand reconnaît que, malgré la suppression du budget du culte constitutionnel, la Convention était encore bien loin, en septembre 1794, de songer à la séparation de l'Église et de l'État.
a Le mérite en revient, dit-il, à Grégoire », et il cite le discours célèbre que l'évêque du Loiret-Cher prononça, à propos du rapport de Marie- Joseph Chénier sur l'organisation des fêtes décadaires.
M. Briand a raison d'insister sur ce discours : il est du 1er nivôse an III (23 décembre 1794), et on pourrait croire qu'il est d'hier.
« La liberté des cultes n'est que dans les décrets et la persécution tiraille toute la France, dit Grégoire ; un espionnage tyrannique a été exercé jusqu'au sein des familles... la liberté des citoyens a été outragée dans l'asile même de
(i) Le Figaro, 8 avril 1905.
leurs foyers.... Si vous étiez de bonne foi, vous avoueriez que votre intention est de détruire le catholicisme... »
Il fallait du courage pour tenir un tel langage devant la Convention exaspérée par la réaction thermidorienne, qu'elle était forcée de subir.
La voix de Grégoire fut couverte par les hurlements ; à la fin, il dut s'avouer vaincu et quitter la tribune. L'ordre du jour fut voté sur sa motion, au milieu des cris de « Vive la République ! » avec « un enthousiasme belliqueux », dit M. Aulard d), comme si en repoussant le spectre détesté de la liberté, l'Assemblée venait de remporter une victoire.
Elle ne faisait cependant que s'étourdir pour ne pas entendre le bruit grandissant des plaintes universelles.
Depuis trois mois les prisons s'ouvraient ; les prêtres que la Terreur y avait entassés commençaient à en sortir. Beaucoup de curés émigrés, même, rentraient : les populations les recevaient avec enthousiasme : sur certains points voisins de la frontière, les paysans, connaissant leur retraite, allaient les chercher.
M. Aulard cite des exemples frappants. A Jouy-sur-Morin, une centaine d'hommes armés vont trouver le représentant Morisson et lui disent qu' « ils veulent la religion catholique et qu'il n'y ait plus de jacobins ; à Villequiers
(1) Etudes et leçons sur l'histoire de la Révolution française, 2e série, p. 118.
(Cher), on force les agents nationaux à sonner les cloches et à boire de l'eau bénite ! On crie : « Nous voulons notre religion : nous périrons tous pour la soutenir. »
M. Barthou, dans son discours du 28 mars dernier, a accusé les prêtres qui rentraient en France d'y avoir été, en grand nombre, les agents de l'étranger et il a ajouté : « La religion n'était 'qu'un prétexte, un masque pour couvrir des desseins politiques. »
L'accusation vaut qu'on s'y arrête ; les historiens révolutionnaires, M. Aulard en particulier, l'ont répétée sous toutes les formes, pour excuser les mesures violentes prises contre le clergé catholique par la Convention et le Directoire. M. Barthou, afin de la justifier, a cité deux lettres, l'une de l'abbé Emery, le vénérable supérieur de Saint-Sulpice, à l'abbé de Villèle, l'autre de Mgr de Bausset, évêque d'Alais. Je ne chicanerai pas M. Barthou sur le caractère de ce second document qui n'est pas une lettre, mais un extrait du très long Exposé des principes sur le serment de liberté et d'égalité et sur la déclaration exigée des ministres du culte par la loi du 7 vendémiaire an IV, que Mgr de Bausset rédigea sur cette grave question, en collaboration avec l'abbé Emery.
Ce que je veux lui faire remarquer, c'est que les deux documents, lettre et Exposé, d'abord sont de 1796, par conséquent d'une date posté-
rieure à la rentrée des prêtres proscrits, puis qu'ils portent sur un point précis : le serment de soumission aux lois, imposées aux ministres du culte sous peine de la « gêne à perpétuité », par cette loi de police, dure et tyrannique, du 7 vendémiaire an IV.
Il ne s'agissait plus, il est vrai, du serment à la Constitution civile du clergé, mais le souvenir de celui-ci était encore dans tous les cœurs. Les lois de proscription demeuraient en vigueur contre les prêtres insermentés : le drame de la Terreur était à peine suspendu. La question du nouveau serment, tout le monde en conviendra, était ainsi très complexe et très embarrassante.
M. Emery et Mgr de Bausset soutenaient avec beaucoup de vivacité la légitimité et l'opportunité du serment ; parmi les évêques émigrés, quelques-uns, non des moindres, Mgr de Juigné, archevêque de Paris, Mgr de la Luzerne, évêque de Langres, l'autorisaient ; d'autres, le plus grand nombre, le blâmaient en termes souvent agressifs. M. Émery et Mgr de Bausset s'en plaignaient avec amertume : de là le ton de leurs lettres et de leurs écrits (ij.
Mais le peuple, loin de considérer les prêtres qui rentraient en France, comme des agents de l'étranger, les accueillait comme des proscrits, impatiemment attendus. Les pétitions, depuis le
(1) L'Ancien Clergé de France, par M. l'abbé Sicard, t. III, 1. V. c. III.
9 Thermidor, affluaient à la Convention pour demander le rétablissement du culte catholique. L'une d'elles disait, dès l'été de 1794 : a Des bandes de moissonneurs s'arrêtent sous les portiques des églises, en passant dans les villes, pour y faire leur prière. » Les Annales de la religion, journal du clergé constitutionnel, constataient avec dépit, l'empressement avec lequel étaient reçus partout les « réfractaires ». Rien ne permet de dire, d'une manière générale, qu'en rejoignant leurs paroisses, encouragés par ces témoignages, ils fussent inspirés par un dessein politique, et non par le dévouement sacerdotal.
Telle était la situation quand Grégoire prononça son discours du 1er nivôse an III. Malgré la colère et le vote de la Convention, l'effet en fut immense dans tout le pays. « Le mouvement de résurrection religieuse, dit M. Aulard, devint irrésistible. » (i)
Il le fut si bien que la Convention fut obligée d'y céder, du moins en apparence. Elle vota la loi du 3 ventôse an III (21 février 1795), qui marque une date très importante dans l'histoire religieuse de la Révolution.
M. Briand la juge très bien. Il l'appelle « une loi ne réglementant que la police des cultes » (2). C'est bien cela en effet, et je ne m'étonne pas que M. Briand l'ait si justement qualifiée. Il s'y est reconnu : la loi de ventôse est presque exacte-
(1) Etudes et leçons sur la Révolution française, 2e série, p. 120,
(2) Rapport, p. 50.
ment le titre V du projet de M. Briand. Tout y est : point de cérémonies extérieures, point de signes religieux hors des édifices, et les réunions pour l'exercice du culte placées sous la surveillance de la police !
M. Aulard dit que, par cette loi, la Convention se décida à rendre au catholicisme « un peu de liberté légale » (i) ! Très peu, comme on voit, presque aussi peu que nous en offre M. Briand.
Ce peu, cependant, parut un commencement de délivrance, et ce fut assez pour provoquer des transports. A Paris et en province, il y eut des explosions de joie.
Etait-ce la séparation de l'Église et de l'Etat qu'acclamait la foule ? Non, c'était le rétablissement espéré de la vieille religion.
Mais il n'y a pas de religion sans temples. L'opinion publique réclama donc immédiatement l'ouverture des églises. Lanjuinais, revenant d'un voyage en Bretagne, fit entendre un langage pressant : « Vous pouvez, dit-il, ramener les cœurs encore ulcérés, étouffer des semences de discorde et de révolte... qui auraient inévitablement des suites funestes ».
Sous cette pression du sentiment populaire, la Convention vota la loi du 11 prairial an III (30 mai 1795).
Elle rendait aux citoyens des communes de la
(1) Histoire politique de la Révolution française, p. 537.
République le libre usage des édifices non aliénés destinés originairement aux exercices du culte, en spécifiant que lorsqu'il y aurait dans la commune des cultes différents ou prétendus tels, le local leur serait commun, la municipalité fixant pour chaque culte les jours et heures convenables.
A Paris, elle accordait une église à chacun des douze arrondissements; comme elles furent bientôt insuffisantes, un mois après, un nouveau décret en porta le nombre à quinze d). Le 24 thermidor an III (11 août 1795), Notre-Dame fut remise à une « société catholique » fondée par Grégoire, constitutionnelle par conséquent, et d'ailleurs en majeure partie composée de jansénistes (2) .
Voilà la liberté que la Convention donnait aux catholiques, et pour achever de la bien faire connaître il faudrait encore citer le décret du 3 brumaire an IV, promulgué la veille même du jour où se sépara la terrible Assemblée, et par lequel elle remettait en vigueur contre les prêtres les lois sanguinaires de 1792 et 1793. Ce fut le testament de sa politique religieuse.
M. Barthou a assuré à la Chambre que, contrairement à l'opinion de M. Plichon, « la liberté
(1) Le Culte catholique à Paris de la Terreur au Concordat, par M. l'abbé Grente.
(2) M. Gazier, Études sur V histoire religieuse de la Révolution française.
des cultes, sous le régime de la séparation institué en 1794, existait d'une manière complète quelques années avant le Concordat ». Il en donne pourpreuve que, d'après un relevé fait par l'administration des domaines au commencement de Tan V, le nombre des églises rendues à cette époque au service du culte catholique était de 32,214 et que 4,571 étaient sur le point de l'être également.
Grégoire cite, en effet, ces chiffres dans son Essai historique sur les libertés de V Église gallicane. M. Aulard, qui le constate dans ses Études sur la Résolution française (i), ajoute qu'il « n'a pas retrouvé ces comptes de l'administration des domaines » et qu' « il n'a pu, par conséquent, contrôler l'assertion de Grégoire ».
M. Barthou a été sans doute plus heureux. Mais qui avait la jouissance de ces 32.000 églises ? Le nom de celui qui en indique le nombre avec complaisance le dit assez : c'étaient les constitutionnels, c'est-à-dire les schismatiques que, •même après la suppression du budget des cultes, le gouvernement continuait à favoriser ; tout au plus quelques-unes pouvaient-elles être partagées entre eux et les orthodoxes.
Où était donc la liberté pour ceux-ci, qui cepen° dant, M. Aulard le reconnaît en propres termes, « formaient la majorité du pays, de la masse rurale et ouvrière » ? (2)
(1) 2- série, p. 134.
(2) Ibid., p. 161.
Non, quelques efforts qu'on puisse faire pour établir le contraire, la liberté religieuse n'a pas existé un seul instant en 1794 et 1795. Les années qui suivirent ne la connurent pas davantage.
Nous allons voir, sous le Directoire, s'accentuer, dans l'anarchie grandissante, le conflit, tous les jours plus violent, entre le sentiment catholique de la nation, qui résiste à toutes les persécutions, et les essais de religion civile tentés par les gouvernants, que toute la violence des lois tyranniques ne sauve pas du plus lamentable avortement.