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LES CULTES CIVILS ET LA PERSECUTION RELIGIEUSE SOUS LE DIRECTOIRE

Un des principaux personnages de la Commission de séparation, M. Eugène Réveillaud, a fait le mardi 4 avril, un discours très instructif. On croyait M. Réveillaud pasteur protestant, il s'en est défendu. Il n'est qu'un protestant, dont les opinions sur la séparation sont désavouées par ses plus notoires coreligionnaires, et d'ailleurs laïque, mais laïque, dit-il, comme le Christ lui-même ! En cette qualité, il rêve un temps « où les vrais chrétiens trouveront qu'il y a lieu de laïciser les Églises ». Ce mot évoque toute l'histoire du Directoire.

En ce temps-là, La Revellière-Lépeaux voulut aussi fonder une religion laïque. Malgré l'avortement misérable des cultes de la Raison et de l'Etre suprême, c'était encore le tourment des républicains de l'an IV.

Il y eut la religion naturelle des Panthéonistes,

(1) Le Figaro, 14 avril 1905

qui étaient les jacobins du club du Panthéon : le culte social de Félix Le Pelletier, et surtout une certaine religion des « Adorateurs » proposée par le citoyen législateur Daubermesnil, avec tout un rite des funérailles, où l'on chantait, en jetant des fleurs :

Hélas, il n'est plus !

Il est dans le gouflre où tout tombe ! (1)

Mais cela ne prenait pas, lorsque, plus heureux, peut-être parce qu'il était Franc-Maçon, un libraire nommé Chemin publia le Manuel des théanthropophiles.

C'était l'évangile d'une religion laïque, sorte de maçonnerie ouverte, dont les fidèles prirent bientôt comme plus harmonieux, le nom de théophilanthropes. L'un des premiers fut ce Parent, curé de Boissise-la-Bertrand, que nous avons vu, en l'an II, se défroquer en disant: « Je suis curé, c'est-à-dire charlatan ». Il mit en plain-chant les hymnes de la religion nouvelle.

Mais elle n'eût, sans doute, guère mieux réussi que les précédentes, si le gouvernement ne lui avait donné l'estampille.

« Le petit Revellière, dit Carnot dans sa Réponse au mémoire de Bailleul sur la conjuration du 18 fructidor, avait tellement peur du Pape qu'il le voyait sans cesse à sa poursuite. . . Une nuit il forma le projet de devenir un grand homme. Il ne faut point résister aux inspirations

(1) Le Théophilanthropie et le culte décadaire, par Albert Matbiez, p. 50.

d'en haut... Revellière imagina de se jeter parmi les théophilanthropes » (i).

Ainsi naquit la « Théophilanthropie » officielle. Le coup d'Etat du 18 Fructidor venait de donner la dictature aux jacobins. La Revellière triomphait. «La journée du 18 Fructidor n'aurait jamais eu lieu sans moi ! » écrit-il dans ses Mémoires (*), Aussitôt il usa de son pouvoir pour proclamer la religion dont il avait, trois mois plus tôt, exposé le plan à l'Institut.

Gomme dit Garnot, « rêvant qu'il est un autre Mahomet, il se met à faire aussi son Alcoran » (3). Il adresse au peuple, le 23 fructidor, un manifeste où il annonce son pontificat. Dès lors le Directoire patronne ouvertement le nouveau culte, il le subventionne, le favorise publiquement.

Intimidé par cette attitude du gouvernement, le clergé constitutionnel consent à s'entendre avec les théophilanthropes pour le partage des églises, à Saint-Etienne du Mont, que les nouveaux venus appellent le temple du Mont-Panthéon, à Saint-Merri (temple de la Réunion), à Saint-Eustache (temple du Contrat social), à Saint- Germain-l'Auxerrois (temple du Muséum), à Notre-Dame même (temple de la Cité), où l'entente ne put cependant se faire sans de longues et pénibles conférences entre les représentants

(2) T. II, p. 85.

(3) Réponse, p. 46.

des deux cultes. « Que nos frères catholiques ne cèdent pas à de vains scrupules, disaient les disciples de La Revellière : les théophilanthropes ne placeront sur l'autel qu'une corbeille de fruits et de fleurs » (i).

Devant cet autel, le lecteur revêtu d'une toge bleu céleste avec une tunique blanche et une ceinture aurore, récitait des invocations au Dieu « à qui le théophilanthrope n'adresse point d'indiscrètes prières », ou bien des maximes à l'usage de la jeunesse : « que le jeune homme conserve ses mœurs ! la jeune fille, son aimable pudeur» ! On faisait l'examen de conscience, on chantait des hymnes, par exemple un 0 Filii des gens sensés, Résurrection du printemps :

Jeunes filles, jeunes garçons, Chantez, célébrez par vos sons La plus brillante des saisons.

avec Alléluia au refrain i2>.

Après quoi, le lecteur envoyait les frères se délasser honnêtement.

La religion nouvelle se répandit malaisément dans les départements ; il ne semble pas qu'elle y ait pris sérieusement consistance, sauf sur quelques points de la région de l'Est, et surtout dans l'Yonne.

A Paris, les divisions ne tardèrent pas à l'affaiblir. En vain, La Revellière lui cherchait de toutes parts des appuis. On lit dans le Mémorial

(1) Mathiez, ibid., p. 229.

(2) Ibid., p. 246 et suiv.

de Sainte-Hélène le récit d'un dîner auquel il avait convié Bonaparte, « dans la stricte intimité» : il n'y avait avec lui que sa femme et sa fille, « trois chefs-d'œuvre de laideur », disait l'Empereur. La Revellière essaya d'attirer à sa religion le jeune général, qui répondit que, « dans les routes obscures, il avait pour principe de suivre ceux qui le devançaient, qu'ainsi il était résolu de faire là-dessus comme avaient fait son père et sa mère ». Le négociateur du Concordat s'annonçait déjà.

En dépit des efforts du puissant directeur, au commencement de l'an VI, le découragement gagnait les fidèles : on demandait que l'Eglise théophilanthropique fût officiellement nationalisée, pour pouvoir subsister (i).

Mais déjà une autre religion lui faisait une dangereuse concurrence.

Merlin « tête étroite, homme à petites passions, petites haines, petites vengeances », disait Boulay de La Meurthe, était devenu le véritable chef du Directoire. Il ne voulait pas de la théophilanthropie et il lui substitua le culte décadaire (2).

François de Neufchâteau en fut l'organisateur. Le Directoire en fît, par des arrêtés spéciaux, par des lois proposées aux Conseils et aussitôt

(1) Mathiez, p. 300.

(2) Ibid., c. VI et suiv. ; Sciout, Le Directoire, t. IV, c. VIII et IX.

votées, la religion officielle de l'État. Elle reposait sur deux idées fondamentales, le repos obligatoire du décadi, et la célébration des fêtes nationales, et elle avait un but précis, avoué : détruire les usages et les traditions catholiques.

On dressa des contraventions pour la fermeture des boutiques le dimanche, pour l'ouverture des étalages le jour du décadi : on alla jusqu'à forcer les citoyens à s'endimancher ce jour-là. Un arrêté spécial fixa les marchés et les foires, de manière à « rompre tout rapport des marchés à poisson avec des jours d'abstinence désignés par l'ancien calendrier. »

Il y eut les fêtes politiques : le 10 Août, le 21 Janvier, le 9 Thermidor, le 18 Fructidor, le 30 Ventôse pour la Souveraineté du peuple, avec chœurs et défilé de chars, dont l'un supportait les quatre chevaux de la place Saint-Marc, pris à Venise, et arborait cette devise : « Ils sont enfin sur une terre libre! »

Il y eut aussi des fêtes morales, de V Agriculture, de la Jeunesse, de la Vieillesse, des Époux où François de Neufchâteau, qui ne passait pas pour austère, flétrissait gravement la corruption du siècle, de la Reconnaissance où on commentait le vers de Voltaire :

Qu'il est beau, qu'il est grand de faire des ingrats!

Puis il y eut les cérémonies. La nouvelle religion fut, à son tour, installée dans les églises, encore une fois débaptisées : à Saint-Roch, temple du Génie, « parce que là reposent, le grand

Corneille, créateur du théâtre français, et Deshoulières, la plus célèbre des femmes qui aient cultivé la poésie française » ; à Saint-Philippe, temple de la Concorde, « parce que l'arrondissement renferme les promenades des Tuileries et des Champs-Elysées, où les citoyens, les jours de fêtes publiques, s'assemblent en des réunions qui supposent la concorde »; à Saint-Etiennedu-Mont, temple de la Piétié filiale, « à cause du voisinage du Panthéon, où la République, en fille reconnaissante, honoreles grands hommes >> , à Notre-Dame, temple de l'Etre suprême, « pour imposer silence aux ennemis de la chose publique qui affectent d'accuser d'athéisme les autorités constituées ».

Là, chaque décadi, sur une estrade où sont disposés des fauteuils de forme antique, en face d'un autel triangulaire élevé à la Loi, entre des bustes d'hommes célèbres et des peintures allégoriques, les officiers municipaux paraissaient en costume, au son des orgues. Un lecteur, si aucun des magistrats n'avait la voix assez forte, lisait le Bulletin des lois; on interrogeait les enfants des écoles sur la Constitution; on chantait des hymnes et la musique militaire exécutait « un carillon national ». Quelquefois il y avait assaut de fleuret; ou bien, si c'était une fête spéciale, tableau allégorique : le jour de la fête de la Vieillesse, à Saint-Laurent, dont c'était le vocable nouveau, le commissaire du Directoire, au milieu de son discours, s'écria : « Enfants, apportez

des fleurs et couvrez-en ces sages. » Aussitôt

« des jeunes citoyennes s'élancèrent vers les vieillards et firent voler à flocons les fleurs qui remplissaient leurs corbeilles ».

Pour finir, on célébrait les mariages. Il paraît qu'alors le spectacle perdait de sa gravité. Les musiciens attaquaient des airs de circonstance ; par exemple, au mariage d'un noir avec une blanche, Wivà'Azémia :

L'ivoire avec l'ébène Font de jolis bijoux,

ou bien, pour une vieille femme qui épousait un homme plus jeune qu'elle, l'air du Prisonnier :

Vieille femme, jeune mari Feront toujours mauvais ménage;

quelquefois, pire encore, des airs scandaleux :

Ah! le bel oiseau, maman!

, Le public éclatait en bravos et en rires. (i)

Telles furent les religions civiles du Directoire.

Pendant qu'il essayait, en vain, à coups de décrets, de les faire triompher, que devenaient les catholiques, les « papistes », comme dit M. Aulard?

Les espérances de liberté qu'avaient données les élections de l'an V et les premières lois votées par les Conseils, après les courageux discours de

(1) Sciout, Le Directoire, IV, p. 407.

Camille Jordan et de Royer-Collard, furent bientôt renversées par le coup d'Etat du 8 Fructidor.

Le 19, les Conseils épurés votèrent la loi proposée par le nouveau Directoire, qui lui accordait le droit de déporter arbitrairement les prêtres à la Guyane.

Comment il usa de ce droit, la statistique le fait connaître mieux que les écrits. Il y eut, dans la même année, et sans parler de la Belgique où la persécution sévit avec la dernière violence, puisqu'elle se chiffra par 8,825 condamnations, mais en France seulement, 1,724 prêtres condamnés à la déportation. (i) La différence entre les deux pays s'explique d'ailleurs sans peine : en Belgique tous les prêtres étaient là, on les avait sous la main; en France, beaucoup étaient encore émigrés, un bien plus grand nombre se cachaient : on ne saisissait que ceux dont la délation révélait la présence.

Le chiffre des exécutions par les Commissions militaires, nous fait défaut; il n'est pas douteux cependant qu'elles furent très nombreuses; car si, dans son rapport sur la loi du 19 fructidor, Boulay de la Meurthe essaya d'adoucir la rigueur du projet en disant qu'il ne s'agissait pas de « renouveler les lois de 1792 et de 1793 », les ministres du Directoire s'empressèrent, quelques jours plus tard, de déclarer au contraire que le gouvernement entendait bien les remettre en

(1) V. Pierre, La Terreur sous le Directoire, p. 461; L. Sciout, Le Directoire, t. III, p. 154.

vigueur. La proscription reprit donc toute son activité. Dénoncé comme Fennemi, le culte catholique est banni des églises rouvertes; les prêtres traqués rentrent dans l'ombre des bois et des maisons amies; les chapelles privées se ferment partout : c'est la seconde Terreur.

M. Aristide Briand en résume ainsi l'histoire : « Les provinces sont de nouveau travaillées par les prêtres qui, bien que bannis, viennent de nouveau ensanglanter la France. » fi) La plaisanterie paraîtra pour le moins macabre.

Ce qui ensanglante la France, c'est la politique religieuse du Directoire. Comme celle de la Convention, elle aboutit, non à la séparation, mais à la religion civile, non à la liberté, mais à la persécution.

(1) Rapport, p. 52.

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