LE CONSULAT ET LA PAIX RELIGIEUSE
A la fin du Directoire, la vagué tolérance qui, après Thermidor, avait un moment succédé aux proscriptions de la Terreur, s'était évanouie dans les violences delà législation fructidorienne.
Le schisme constitutionnel, abandonné par le pouvoir, se débattait contre le discrédit public, au milieu des rétractations, chaque jour plusnombreuses, des prêtres j tireurs. Les religions civiles sombraient dans le ridicule, et ne gardaient que par la pression administrative un semblant d'existence.
Le clergé catholique, amoindri par l'émigration, décimé par la persécution, tiraillé par les divisions que suscitait chaque formule de serment nouveau, était réduit à exercer dans l'ombre un ministère sans cesse menacé par la police, ou bien à accepter, dans les églises ouvertes à tous les cultes, une promiscuité sans honneur avec ses ennemis déclarés.
Ces églises elles-mêmes, du moins celles
(1) Le Figaro, 25" avril 1905.
qu'avait épargnées la vente publique ou le marteaudes démolisseurs, étaient saccagées, dépouillées, encore encombrées des vestiges de la profanation.
La vie religieuse de la nation, ensevelie sous ces décombres, s'échappait cependant, par toutes les fissures de la tyrannie, comme une eau prête à sourdre de la terre qui la couvre.
Le coup de pioche du [18 Brumaire la fit jaillir.
Les arrêtés consulaires du 7 nivôse an VIII (28 décembre 1799) furent accueillis avec transport. Ils autorisaient l'ouverture des églises en dehors du décadi, remettaient à la disposition des citoyens toutes les églises non aliénées et remplaçaient les anciens serments par une promesse de fidélité à la Constitution.
Dans le recueil de documents publié par M. Aulard et intitulé Paris sous le Consulat, on lit au rapport du ministère de la police du 12 nivôse (2 janvier 1800):
« L'arrêté du Premier consul en faveur de la liberté des cultes a fait la plus grande sensation dans Paris. L'affluence a été considérable ces jours-ci à la porte des églises. Un grand nombre de celles qui avaient été fermées ont été réouvertes, à la satisfaction d'une foule de personnes des deux sexes, qui se témoignait parles démonstrations les plus vives. Plusieurs se serraient la main et s'embrassaient. Tous prouvaient la vérité
de celte observation, que fournit l'histoire de tous les siècles et de tous les peuples : La persécution ne sert qu'à faire dégénérer l'opinion de l'opprimé en véritable fanatisme ».
Cependant,, malgré l'avertissement du judicieux observateur, la liberté ne fut encore, à ces débuts du Consulat, que très imparfaitement rendue aux catholiques. Jusqu'à la veille du Concordat, la tyrannie révolutionnaire essaya de se maintenir.
On lit dans le rapport de police du 14 pluviôse an VIII (3 février 1800) : « Quelques hommes, furieux de voir reparaître ceux qu'ils ont persécutés, se montrent dans les églises avec indécence et affectent de jeter le ridicule sur les femmes qui s'y livrent aux exercices de leur religion » . (i)Nos « Apaches » n'ont rien inventé.
Un an plus tard, l'abbé Emery écrivait encore à son ami, Mgr de Bausset : « La police ne marche pas dans le sens du gouvernement : voilà ce qui déconcerte » ; et, au même moment, le préfet de police Dubois multipliait, dans ses rapports, les attaques contre les prêtres catholiques romains. « Les bons citoyens, écrivait-il, craignent que le gouvernement ne soit victime des prêtres et de sa condescendance pour eux» (2).
Autour de Bonaparte, les militaires se mon*
(1) M. Aulard, ibid., t. I, p. 137.
(2) M. de Lanzac de Laborie, Parie sous Napoléon^ t. I, p. 3l9> et 322.
traient, dans leur langage et dans leur conduite, violemment hostiles à la religion. L'Institut, qui prétendait représenter la nation, était pénétré des idées de la philosophie rationaliste et se flattait d'être « Y Encyclopédie vivante » . Il se croyait sûr du Premier consul qui disait dans l'intimité : « Quant à moi, je suis de la religion de l'Institut». (i)
Lui, cependant, dans la gloire de Marengo, apparaissait au peuple comme le restaurateur de la paix. Une curieuse estampe le représente avec cette légende :
Philosophe profond, invincible guerrier, L'Olive sur son front embellit le Laurier. (2)
Or la paix, à l'intérieur, c'était avant tout la paix religieuse, M. Aulard, ayant décrit à sa façon le régime du Directoire, admire la « floraison variée et abondante de la vie religieuse » (3), qu'il lègue au Consulat, et assure qu'il ne tenait qu'à Bonaparte d'asseoir définitivement la ljbre existence de toutes les religions, « cultes nouveaux et rationalistes, cultes anciens et mystiques ».
J'ai montré que cette « floraison » sans racines étouffait, en réalité, le sentiment catholique de la nation, toujours persistant.
(1) M. Aulard, Études et leçons, 2e série, p. 143.
(2) Léon Séché, Les Origines du Concordat, t. II.
(3) Études et leçons, 2" série, p. 181.
Albert Vandal en a dit admirablement les irrésistibles revendications. « Pour le peuple des campagnes, la liberté du culte, c'est le culte comme autrefois... la messe du dimanche sonnée, carillonnée... le prêtre libre de suivre en habits sacerdotaux le cercueil du croyant et de bénir sa tombe... le retour enfin des bons prêtres, nets de tout serment, purs de tout contact avec le régime impie. » (i).
Bonaparte, un jour, avait entendu la voix de ce peuple, dans la bouche d'une jeune et jolie femme. A la fin d'un grand dîner où figuraient les généraux et les représentants des grands corps politiques, il interrogea les deux femmes placées à sa droite et à sa gauche : « Avez-vous été mariée par un prêtre constitutionnel ? dit-il à l'une. — Général, je ne m'en suis pas informée. » — « Et vous, mon enfant, demanda-t-il à l'autre (Mme Bessières, femme du futur maréchal duc d'Istrie et fille d'un médecin du Lot), par qui avez-vous été mariée ? — Général, ditelle avec vivacité, par un prêtre non jureur, dans la chapelle de mon père. Jamais ni mon père, ni ma mère n'auraient voulu entendre la messe d'un prêtre jureur. » Le Consul, alors, regardant ses hôtes surpris : « Dans ce que madame vient de dire vous avez entendu l'esprit de province : vous représentez les intérêts de la nation, mais l'âme de la France est dans les foyers domestiques, c'est là que bat son cœur. »
(1) L'avènement de Bonaparte , t. I, p. 563,
A. de mun. tt
Toute la pensée du Concordat est dans ces paroles. On s'évertue à scruter les secrets desseins de Bonaparte, et les ambitions de sa politique et les surprises de sa diplomatie : ce sont les petits côtés de l'histoire. Les actes qui s'imposent à la postérité s'expliquent par des causes à la fois plus simples et plus profondes ; c'est parla qu'ils sont grands et durables.
Le cardinal Mathieu, dans son livre sur le Concordat, a publié « une vieille lettre jaunie, sur l'enveloppe de laquelle une main qui paraît être celle du cardinal Gonsalvi, a écrit : Si custodisca gelosamente (à garder précieusement) ». C'est la lettre que le cardinal Martiniana, évêque de Verceil, écrivit au Pape Pie VII, le 26 juin 1800, après son entretien avec le vainqueur de Marengo.
Deux questions s'imposent à l'esprit de Bonaparte qu'il a indiquées à l'évêque, et d'où dépend la « réconciliation de la France avec le chef visible de l'Eglise universelle » : rétablir la liberté du culte catholique par une réorganisation de l'Église de France; régler, par un juste traitement de ses ministres, la grande affaire des biens ecclésiastiques aliénés, dont la « revendication serait impossible et jetterait la nation entière dans de nouveaux bouleversements ».
La paix religieuse tient à ces deux questions. Bonaparte le sait; il veut les résoudre, parce qu'il a mis la main sur le cœur de la France. Il
sait aussi, parce que son esprit net et pratique l'en avertit, qu'il ne le pourra que par un accord avec le Pape.
Les deux questions sont difficiles et délicates : Tune parce qu'elle atteint l'ancienne Église de France, toujours vivante dans son épiscopat, en même temps qu'elle menace l'Eglise schismatique, représentée par des chefs enracinés dans leurs illusions; l'autre parce qu'elle soulève les alarmes de la société nouvelle, bénéficiaire de la Révolution, en même temps qu'elle éveille les susceptibilités de ceux qu'hier elle a spoliés.
Pour trancher la première, l'intervention du Pape et son autorité sont indispensables; c'est l'évidence même.
Qu'elles aient paru non moins nécessaires pour trancher la seconde, c'est la plus forte preuve qui puisse être donnée, du caractère reconnu au budget des cultes par le Concordat.
On peut, à perte de vue, disputer sur l'origine des biens du clergé, sur l'engagement pris par la Constituante d'assurer, en échange de leur nationalisation, le traitement des ministres du culte.
Devant le texte du Concordat, tous ces débats sont vains.
Par l'article 13, « Sa Sainteté, pour le bien de la paix et l'heureux rétablissement de la religion catholique, déclare que ni elle ni ses successeurs ne troubleront en aucune manière les
acquéreurs des biens ecclésiastiques aliénés », et, immédiatement après, l'article 14 stipule que le « Gouvernement assurera un traitement convenable aux évêques et curés ».
Quelque argutie qu'on invoque, ces deux articles se lient dans une étroite connexion. L'Eglise renonce à ses biens; en échange, l'Etat dote l'Eglise, et il complète cet acte de justice en lui rendant les édifices dont elle a besoin. L'article 12 dit que « toutes les églises métropolitaines, cathédrales, paroissiales et autres, non aliénées, nécessaires au culte, seront mises à la disposition des évêques ». Tous les légistes socialistes et radicaux du Parlement pourront user leurs sophismessur ce texte et sur celui des articles 13 et 14. Il n'a qu'un sens, établi par le droit et consacré par l'histoire. Comme l'Etat s'est engagé à payer les ministres du culte, de même les églises fondées, bâties pour son usage sont rendues à leur destination légitime. Il ne peut s'en emparer, ni cesser de subvenir à la subsistance du clergé, sans soulever, comme dit Taine, « le murmure indistinct et sourd, le murmure de la probité privée qui proteste contre l'improbité publique ».