LA DISCUSSION GENERALE DU PROJET DE SEPARATION A LA CHAMBRE
La discussion générale du projet de séparation de l'Eglise et de l'État est close, c'est-à-dire que les questions d'application pratique vont commencer à surgir. J'ose dire qu'on n'est pas près d'en sortir.
On annonce, il est vrai, que M. Jaurès et ses amis s'apprêtent à sommer la Chambre de siéger en permanence jusqu'au mois de mai, davantage s'il le faut, pour en finir coûte que coûte, qu'on, étouffera les amendements entre les banquettes dans la propice solitude des séances du matin, et qu'on renverra à quelque vague règlement d'administration publique le soin de rédiger la loi définitivement.
Il se peut : nous en avons vu d'autres! Ce ne sera pas plus fort que le jour où M. Rabier, voyant la loi contre les congrégations en péril, supprima d'un coup la moitié des articles et proposa à la Chambre, qui trouva le procédé excel-
î (1) Le Gaulois, 10 avril 1905.
lent, de borner la loi à un pur et simple décret de proscription.
C'était au beau temps du Bloc! Qui peut dire, au juste, où en sont aujourd'hui les morceaux? Nous verrons bien. En attendant, marquons les coups.
Je ne parle pas seulement de ceux que portèrent à la loi ses adversaires : ils furent nombreux et rudes. Si le public, j'entends la masse des honnêtes gens, et de sens commun, avait le goût et le loisir de lire nos débats, le projet de séparation ne s'en relèverait pas. Mais le pays, il faut l'avouer à sa honte, ne se passionne pas pour une discussion qui, cependant, touche à sa vie de tous les jours, à celle de toutes les communes et de toutes les familles. Pourquoi? Est-ce seulement habitude de courber la tête et de tout subir, dans une passive indifférence?
Je crois bien qu'il y a cette fois, une autre cause, et plus profonde, à ce calme apparent. Le ministre, présentement chargé de gouverner les choses religieuses, disait, mardi dernier, dans un discours que je laisse à ses amis le soin de qualifier : « Le pays est calme... d'où il faut conclure que non seulement il est prêt à la séparation, mais qu'il l'attend! » A mon avis, c'est absolument le contraire.
L'éloquent évêque d'Orléans, Mgr Touchet, raconte, dans sa récente Lettre à un Français, cette anecdote : ce Dans un gros bourg de notre
indévôt Gâtinais, un homme, pas plus dévot que les autres, interrogeait son curé : — Ils veulent donc vous mettre à la porte de chez vous ? — On le dit. — Même de l'église ? — Sans doute. — Et vous vous laisserez faire? — On verra. — Eh! bien, vous savez, nous ne sommes pas plus religieux qu'ailleurs, mais on se trouverait encore bien une soixantaine pour se faire enlever avec vous si vous jugiez à propos de tenir bon. »
Et Mgr Touchet ajoute : « Ils ne croient pas que la séparation adviendra. Ça ne se fera pas : telle est la formule courante ».
Cela est vrai de toute la France. Personnellement, j'en ai fait l'expérience : j'ai écrit dans un bon nombre de communes, au hasard, en demandant ce qu'on disait de la séparation. « On n'y croit pas! » m'a-t-on répondu, de partout.
Voilà l'explication du calme et de l'indifférence.
C'est exactement l'état de la Chambre. La physionomie de la salle est curieuse.
On n'y voit ni l'affluence des grands jours ni l'ardeur tumuhueuse des débats violents; quand un orateur de marque est à la tribune, les bancs se garnissent, on l'écoute presque en silence, les visages deviennent soucieux. L'autre jour, pendant la magistrale harangue de M. Ribot, où tremblait l'émotion de l'homme d'État, conscient des grands intérêts dont il eut la garde, le spectacle était saisissant.
Visiblement, presque tous, subjugués, avaient
le sentiment de l'énorme folie qu'ils allaient commettre ; une rancune contractait leurs fronts contre les gouvernants qui les ont traînés à cette extrémité : la Montagne, gênée de sa victoire, en jouissait sans bruit. Au banc des ministres, M. Bienvenu-Martin paraissait insensible au drame où le destin, coutumier d'ironie, lui donna le premier rôle. M. Rouvier, pour la premiers fois, s'y était assis : il écoutait avec envie retentir les paroles qui brûlaient ses lèvres. Si, d'un geste de consul, se levant tout à coup, il avait dit : « C'est assez] la loi est retirée ! » la moitié de la Chambre l'eût applaudi, et dans l'autre, un quart l'eût béni au fond du cœur.
Mais M. Rouvier n'a rien dit, il ne dira rien: car M. Lafferre veille et M. Jaurès tient sa foudre en réserve.
C'est pourquoi on s'achemine, résigné, vers la folie que chacun aperçoit, que tout le monde confesse dans les couloirs ! Qui oserait s'exposer à s'entendre appeler Romain?
Rien ne change... Le 23 décembre 1790, à la Constituante, Camus demandait qu'on allât sommer le Roi de sanctionner le décret sur le serment du clergé à la Constitution civile. On savait que Louis XVI avait consulté le Pape. Un membre s'écria : « Sommes-nous Italiens ou Français ? » Ce fut assez : les plus hésitants votèrent la motion de Camus.
Ainsi quand, l'autre jour, M. Ribot, expli-
quant pourquoi il ne fallait pas rompre les relations avec Rome, disait : « Le clergé français est un clergé patriote », M. Alexandre Zévaès l'interrompit : « Patriote romain ! » Gela suffit. On votera, la mort dans l'âme.
On votera, comme à la Convention, par peur d'être accusé de modérantisme. « Qui se refuserait à l'effort de séances multipliées, et à une méthode de discussion ordonnée et de libre discipline ? » écrit Jaurès ; la libre discipline, c^est de voter, sans y rien changer, « le texte proposé ou accepté par la Commission », et il faut voir de quel ton M. Jaurès dénonce M. Leygues, coupable, dit-on, de préparer un amendement ! SI. Augagneur, maire de Lyon et député socialiste, a lui-même appris à connaître cette redoutable liberté.
Pour être socialiste, on n'en est pas moins Lyonnais et la ville que M. Aynard, après Michelet, montrait un jour étendue « entre la* colline qui prie et la colline qui travaille », a le culte de ses églises. M. Augagneur crut qu'on pouvait, sans danger pour la République, laisser aux catholiques ces monuments de l'art chrétien, élevés par leurs pères à la gloire de Dieu, et qu'il est plus facile de profaner que d'utiliser. Ah! ce fut un beau tapage : M . Augagneur se vit à la veille d'être traité de Romain. C'est la libre discipline.
Cette question des églises est l'une de celles qui fait le mieux apparaître la folie de l'entre-
prise. Elle touche au vif l'âme populaire : par elle, dans les moindres villages, la violation des croyances, des traditions, des coutumes, se dressera sous une forme tangible. M. Deschanel Ta montré en termes vibrants de généreuse émotion : il a dit de quelle douleur seraient saisis les moins pratiquants eux-mêmes, si le lieu qui abrita tous les souvenirs intimes de la vie familiale n'était respecté.
Tout le monde le sent, sur tous les bancs de la Chambre, et chacun cherche le moyen de dissimuler l'inavouable profanation. On offrira l'église gratuitement pour commencer, puis pour un modeste loyer. On l'offrira à qui ? A l'évêque, au curé ? Non, à l'association que le président du tribunal déclarera orthodoxe. La question des églises se lie ainsi à celle des associations cultuelles : elle s'aggrave d'autant. La menace du schisme s'ajoute à celle de la profanation. M. Barthou l'a expliqué à la Chambre, dans un discours non moins éloquent que celui de M. Deschanel et qui est une critique de la loi, non moins acerbe. Cela ne les a pas empêchés, d'ailleurs, de voter, l'un et l'autre, l'urgence du projet et le passage à la discussion des articles. Ce sont des états d'âme que je ne me charge pas d'analyser !
Dans le peuple, qui ne s'embarrasse guère de ces subtibilités, la question, quand on la connaîtra bien, se posera très nettement. On sait en gros que le Concordat a « mis à la disposition » des évêques les églises non aliénées et on
n'ergote pas sur le sens des mots. Nul ne croira que le gouvernement puisse les reprendre, et se demandera tout simplement si les églises seront fermées, oui ou non ?
M. le ministre Bienvenu-Martin a répondu d'avance. Je disais que nous allions marquer les coups. Celui-ci est, après ceux de M. Deschauel et de M. Barthou, un des plus rudes que la loi de séparation ait reçus :
« Les églises resteront ouvertes, a-t-il dit, pendant un temps que vous aurez à déterminer. »
Voilà donc qui est entendu. Après un délai qui va dépendre du bon plaisir dune centaine de francs-maçons, les églises seront fermées et cela sera voté par des hommes qui savent pertinemment que leurs électeurs tiennent, au contraire, beaucoup à garder leurs églises et leurs prêtres. M. Louis Lacombe, député de l'Aveyron, a fait là-dessus des déclarations prodigieuses. Il a dit qu'il voterait la loi, courageusement, préférant, au lieu « de faire appel à l'ancien état d'esprit de nos électeurs dont l'atavisme cultuel nous est connu,., affranchir la conscience catholique, même contre les catholiques ».
Ces paroles éclairent la discussion, mieux que de lonsrs discours. Il faudrait les afficher dans toutes les communes avec celles du ministre.
Ainsi nous sommes avertis : quoi qu'on dise, quoi qu'on fasse pour donner le change, il s'a-
git bien, contre l'évidente volonté des populations, de la fermeture plus ou moins prochaine des églises.
Je dis la fermeture, mais c'est un terme impropre. On veut davantage. J'ai sous les yeux, pendant que j'écris, une carte postale qui est distribuée à profusion. Elle représente la basilique du Sacré-Cœur. Sur le portail sont écrits ces mots : « Palais du peuple. Théâtre ». La foule y pénètre, pendant qu'à côté de la statue du chevalier de La Barre trois hommes dressent en haut d'un mât un drapeau portant cette inscription : « On joue ce soir Tartuffe, demain Torquemada ». Au bas de la carte, on lit : « Libre-pensée internationale, Congrès de Paris, les 4, 5, 6 et 7 septembre 1905 ».
Ce Congrès de la Libre-pensée se prépare, en effet, pour cet automne. Il sera organisé par l'Association nationale des libres-penseurs de France, dont le président est M. Ferdinand Buisson, professeur à la Sorbonne, député de Paris, actuellement aussi président de la commission de la séparation des Eglises et de l'Etat, où il exerce une influence prépondérante.
Après cela, que peuvent bien peser les paroles de liberté, de respect envers les croyances, avec lesquelles on espère tromper l'opinion, et j'ajoute : quelle excuse peut encore couvrir les illusions sincères ou feintes, qui abritent des complicités inconscientes ou intéressées ?
Nous allons droit à la persécution violente, terme nécessaire, inévitable de cette prétendue séparation, derrière laquelle la haine n'arrive même plus à se cacher : voilà le fait brutal qui éclate à tous les yeux.
A ceux qui essayent de nier leurs secrets desseins, il faut appliquer l'apostrophe que, le 23 décembre 1794, l'abbé Grégoire, dans son grand discours sur la liberté des cultes, adressait aux conventionnels et dont, par respect pour les usages parlementaires d'aujourd'hui, j'affaiblis les termes trop crus :
« Si vous étiez de bonne foi, vous avoueriez que votre intention est de détruire le catholicisme. Vous êtes embarrassés sur le choix des moyens et vous avez la cruauté... de le cacher pour n'être pas flétris du caractère de persécuteurs auquel vous n'échapperez pas. »