LA PROTESTATION DU PAPE
Le voyage de Rome porte les fruits que, dès le premier jour, on en devait attendre. La Franc- Maçonnerie savait bien ce qu'elle voulait lorsque, des deux côtés des monts, elle préparait, à l'abri du rapprochement franco-italien, l'offense irrémédiable du gouvernement français à la Papauté. Elle poursuit son œuvre, et les événements dont elle tient les fils se déroulent avec une inéluctable logique.
Nul, en effet, ne pouvait supposer qu'un acte aussi grave, dans son principe et dans ses conséquences, pût s'accomplir pour la première fois sans que le Pape fit entendre une solennelle protestation contre la violation des règles diplomatiques, acceptées depuis trente-quatre ans par tous les Etats catholiques.
Aucun précédent, aucune déclaration ne permettaient de penser que, sur ce point, l'invariable attitude du Saint-Siège pût être modifiée .
(1) La Croix, 20 mai 1904.
Certains journaux, parmi ceux qui déplorent aujourd'hui une situation qu'il était hier si facile de prévoir, affectent de découvrir, dans la noté du cardinal Merry del Val, l'inauguration d'une politique nouvelle. C'est une étrange illusion. J'ose dire que le Pape Léon XIII, si pénétré de la grandeur du pontificat romain, si ferme dans la revendication de ses droits, n'eût pas relevé l'offense avec une moindre énergie que son successeur. Pie X n'a fait que maintenir la tradition établie, dès le lendemain de l'occupation de Rome par la monarchie italienne. Il le devait à la majesté du Siège apostolique, à sa dignité et à son indépendance.
Si la redoutable question, posée depuis que le Pape est enfermé au Vatican, se dresse aujourd'hui, de nouveau, devant la conscience du monde, la responsabilité n'en est pas à lui, mais à ceux dont les secrets calculs, secondés par une coupable légèreté, en ont volontairement amené le brusque réveil.
Leur trace est facile à suivre dans l'enchaînement des faits, pour qui veut les considérer avec réflexion. Il faut rappeler cette instructive histoire, afin de démasquer l'hypocrisie des fureurs déchaînées, depuis deux jours, par la protestation pontificale.
D'abord, et selon l'habituelle tactique de la secte, on dissimule. Le voyage de Rome n'est annoncé que comme une simple démarche de courtoisie internationale : il faut que le président de la République rende au roi d'Italie, dans sa
capitale, la visite que celui-ci lui a faite à Paris ; rien de plus naturel.
Que, précisément, cette visite, négociée longuement et qu'on aurait pu, si elle n'avait dû couvrir de mauvais desseins, régler d'une autre manière, eût pour objet principal d'entraîner, par une inévitable conséquence, celle de M. Loubet, c'est ce qu'on se garde bien de souligner trop haut.
L'opinion publique, comme toujours insouciante et mal informée, ne voit, dans ces échanges de politesses, que l'apparente satisfaction d'une amitié nouvelle. Parmi les catholiques euxmêmes, beaucoup se laissent tromper. On gagne ainsi, sans bruit, tout le temps nécessaire.
Quand vient, devant le Parlement, la discussion des crédits demandés pour le voyage, les précautions redoublent. A la Chambre, M. Delcassé ne dit rien ; on étouffe dans un tumulte, savamment provoqué par M. Brisson, la voix de M. de Gastellane qui dénonce le péril ; M. de Pressensé, lui-même, s'en tient à de vagues formules ; il est entendu que M. Loubet ne subit point de conditions, qu'il partira, libre de toute promesse. M. Delcassé le répète au Sénat, il assure que le voyage ne cache nulle intention d'offense envers qui que ce soit.
Gela suffit. Les paroles sont dites, les gestes sont faits. M. Combes cependant s'était tu : il savait bien, lui, ce qu'il voulait et pourquoi il ne le disait pas. On vota. Ceux qui furent parmi les dix opposants ont aujourd'hui du moins la conscience tranquille.
Puis ce fut le voyage. M. Delcassé eut-il, jusqu'au bout, la tenace illusion d'une combinaison propice, qui lui permît d'obéir à la Franc- Maçonnerie sans trop déplaire au Saint-Siège? M. Barrère lui donna-t-il, là-dessus, quelque secrète espérance? Chilo sa?
Mais, déjà, il n'était plus, dans le drame qu'un simple comparse, comme M. Loubet lui-même. De la place Beauvau, M. Combes conduisait les voyageurs, et la Franc-Maçonnerie, qu'il servait si bien, le leur faisait voir, en criant sous leurs pas : « Vive Combes ! Vive la France anticlérirale! »
Tout ceci, et le reste que chacun sait, s'étalait, dans la Ville Eternelle, sous les yeux du Pape. On le voulait ainsi, afin justement qu'il fût contraint de protester. L'évidence des situations devait en effet, nécessairement, l'y obliger. Quels cris de triomphe s'il s'était tui Avec quelle joie ceux qui, aujourd'hui, l'accusent de violence insensée, eussent alors proclamé sa définitive abdication!
Donc, il fallait que le Pape protestât : le gouvernement français, à l'avance prévenu, n'en pouvait douter. M. Combes moins que tout autre. Il attendait cette protestation, il la désirait, il en escomptait le profit, car il en voulait tirer, pour les définitives ruptures, le prétexte cherché. C'était tout l'objet du voyage de Rome.
Toutefois, pour ménager, j'imagine, autant
qu'il était possible, la « nation unie, comme s'exprime la protestation elle-même, par les rapports traditionnels les plus étroits avec le pontificat romain », l'acte solennel, ainsi accompli, conserva, par la volonté du Saint-Siège, un caractère secret et purement diplomatique. Aucune publicité ne lui fut donnée .
Quoi donc? allait-on perdre les avantages d'une campagne si savante et la voir échouer dans l'obscurité des chancelleries? M. Delcassé, sans doute, l'eût bien voulu, comme il eût bien voulu qu'on trouvât une combinazione pour arranger, à Rome, la visite au Roi et la visite au Pape, comme il eût bien voulu que M. Loubet ne s'allât pas promener sur la place Saint-Pierre! 11 essaya du grand moyen qui avait réussi pour le vote des crédits. Alors on avait dit : « Le Pape? Nous l'ignorons, voilà tout! » Cette fois, on dit au quai d'Orsay : « Protestation? Oui, en effet, on dit qu'il y a eu quelque chose comme cela. Mais nous ignorons, nous ignorons; n'en parlons plus! »
Cependant M. Combes veillait! et, tandis que M. Delcassé continuait d'ignorer, tout à coup, comme par le plus grand des hasards et la plus inattendue des indiscrétions, le matin de la rentrée de la Chambre, le journal de M. Jean Jaurès publia la protestation du Saint-Siège. D'où la tenait-il ? Mystère et Franc-Maçonnerie.
C'est à ces coups qu'il faut admirer M. Combes.
Aussitôt, comme sur un mot d'ordre, grande colère de toutes les feuilles du « bloc » . « Le
Pape a provoqué la France! il n'y a pas un moment à perdre : il faut rappeler notre ambassadeur et dénoncer le Concordat. »
Et, suivant la méthode classique, ceux là sont, d'avance, dénoncés comme de mauvais citoyens, comme des ennemis de la patrie, qui ne partageront pas ces colères, ou, plutôt, qui, douloureusement blessés dans leur foi, les tourneront contre les vrais, les seuls provocateurs, contre les hommes, dont la ! politique néfaste nous a conduits à cette extrémité.
Romains ! nous crie-t-on déjà, du seuil de toutes les Loges, Romains qui préférez le Pape à la France, et, pour épouser la querelle éteinte d'un pontife dépossédé, prétendez nous interdire la liberté de notre politique internationale! Il faut repousser, de très haut, l'injure prétendue.
Sûrs de notre conscience, nous nous proclamons, au contraire, parce que nous sommes catholiques, de bons, très bons Français, aussi fermes dans leur foi que dans leur patriotisme, et, pour cette double raison, ardemment attachés à l'antique et chrétienne tradition de leur pays; libres de nos convictions, étrangers aux suggestions occultes qui dominent nos adversaires, nous pensons, comme les hommes d'Etat de tous les temps, les plus éloignés même de nos propres croyances, qu'une rupture avec la Papauté serait, pour notre patrie, la plus insigne, la plus criminelle des folies : et c'est pourquoi nous avons souffert cruellement lorsque nous avons vu notre gouvernement, poussé par les
sectes antichrétiennes, compromettre, dans une offense injustifiable, le patrimoine que les siècles lui ont transmis.
Car enfin, que parle-t-on de la France outragée ? C'est un étrange renversement des rôles. Quoi ? vous avez voulu que M. Loubet, chef passager d'une nation liée à la Papauté par des traditions séculaires et des traités solennels, allât à Rome, en ignorant le Pape, afin démarquer, par un dédain qui est le pire des outrages, votre résolution de n'avoir avec lui plus rien de commun ! Vous l'y avez conduit, escorté, par les plus ardents ennemis de l'Eglise, de clameurs enthousiastes, et quand le Pontife, que vous avez ainsi abreuvé de vos mépris, proteste contre cette offense préméditée, vous osez crier à la provocation ! Ce n'est pas assez ! A ce souverain, sans Etats, dont vous venez, dans un geste sans courage, de railler l'impuissance, et qui n'a, pour vous répondre, que la grandeur de l'idée dont il est le gardien dans le monde, vous osez reprocher ce que vous appelez les vains et stériles regrets de son ambition temporelle !
Mais, ne savez-vous pas que le consentement des nations et l'universelle reconnaissance du fait accompli ne suffisent pas à engager l'avenir dans des liensperpétuels, que certaines questions, résolues un jour parla force, sommeillent cependant au fond des âmes, et qu'il est des droits, effacés en apparence par le temps, dont l'inimor-
telle revendication survit à toutes les prescriptions ? Est-ce donc à la France mutilée qu'il faut apprendre ce respect des vaincus ?
Aussi bien, laissons ces feintes indignations ! Ce qu'on est allé faire à Rome, ce n'est pas un acte de courtoisie internationale, ce n'est même pas une démarche diplomatique, une œuvre de politique extérieure, c'est une œuvre de politique intérieure.
M. Clemenceau, avec son habituelle précision, le dit dans Y Aurore : « C'est une question de politique intérieure qui est en jeu. C'est pour des décisions de politique intérieure qu'il nous était nécessaire d'avoir connaissance de la pièce par laquelle un gouvernement étranger. .. .n'a pas craint d'intervenir dans un acte de notre politique au dehors, qui est la conséquence directe, immédiate de notre politique au dedans.
Voilà qui est clair. Qu'on ne nous parle plus de visite de politesse, d'intérêts économiques, d'accords dans.la Méditerranée, de rapprochement avec Tltalie et d'alliances nouvelles ! Ce n'est pas cela qu'on est allé porter ou demander à Rome : on y est allé pour affirmer dans une manifestation organisée par la Franc-Maçonnerie cosmopolite, une politique qui, tout entière, se résume dans la guerre contre le catholicisme! On v est allé pour y chercher un moyen de rompre décidément avec l'Eglise et avec son chef. La provocation, la voilà. Il n'y en a pas d'autres. C'est contre nous, contre les catholiques qu'elle
est dirigée. C'est à nous qu'il convient de la relever.
Car si nous souffrons, si nous sommes humiliés, si nous redoutons pour notre pays les funestes conséquences d'une si coupable aventure, nous ne voulons pas que la France en soit rendue coupable.
Ce n'est pas elle que M. Loubet a conduite à Rome, ce n'est qu'un parti, maître aujourd'hui du pouvoir et qui, demain, ne le sera plus, si nous savons le vouloir.
Il faut que cela soit dit très haut, pour réserver les éventualités de l'avenir ; il faut aussi que cela soit entendu non seulement chez nous, mais au dehors, partout où le nom de la France est aimé.