LES RESPONSABILITES DU GOUVERNEMENT FRANÇAIS
Séance du 27 mai 1904 (i).
Ce fut, à tout prendre, une bonne journée pour les catholiques, non seulement parce qu'il n'en sortit pas tout le mal qu'on en pouvait redouter, mais encore et surtout parce qu'elle leur apporta le double profit d'une leçon d'histoire et d'un enseignement politique.
M. (iroussau nous valut l'une et l'autre. Gomme le ministre des Affaire étrangères descendait de la tribune en disant, avec fierté : « Nous avons pour nous le bon droit et l'opinion du monde », notre ami lui succéda aussitôt et, sans ambages, lui posa la question que voici : « Est-ce qu'au printemps de 1903, quand fut annoncé le voyage du roi d'Italie à Paris, vous ne fûtes pas informé par le secrétaire d'Etat du Pape que la visite de M. Loubet à Rome, naturelle conséquence de ce voyage, serait considérée comme une offense par le Souverain Pontife? Est-ce qu'en ce temps-là le Pape ne s'ap-
(1) La Croix, 30 mai 1904.
pelait pas Léon XIII et le secrétaire d'Etat Rampolla ? »
Il faut avoir assisté à ce jeu de scène : M. Groussau à la tribune, pressant, affirmatif, sûr de son dire, et à son banc, le ministre, embarrassé, se levant, se rasseyant, se relevant encore, tirant ses papiers, et, morceau par morceau, obligé de tout avouer : « Oui, il y a bien eu, à l'époque que vous dites, une communication du nonce... et aussi, il est vrai, une note du cardinal Rampolla à notre ambassadeur... c'était du reste le même document et... je n'en ai pas tenu compte. »
Pas tenu compte! c'est justement le nœud de la question. Je l'avais montré, d'instinct, pressentant la vérité, dès le lendemain de la protestation du Pape. A présent, c'est une certitude, un faitpublic, reconnu, avoué. Le gouvernement français a été officiellement averti, du vivant de Léon XlIIet dès le premier bruit du voyage projeté, que le Pape le considérerait comme une offense.
Eh bien ! il ne faut pas se lasser de le répéter : cela étant, la culpabilité du ministre des Affaires étrangères est éclatante.
Il ne s'agit pas ici d'un débat sur l'opportunité du rapprochement franco-italien.
Quoi qu'on pense là-dessus, la situation reste la même. Ce n'est pas l'accord avec l'Italie qui est en discussion ; c'est la manière dont cet accord s'est manifesté;] c'est qu'il ait été réglé de telle sorte que sa consécration publique renfermât, contre le Saint-Siège, une offense pré-
vue et, partant, préméditée; c'est qu'il ait eu, par sa forme extérieure, l'apparence d'un prétexte cherché pour rompre avec la Papauté.
Voilà le crime de notre gouvernement. Il pouvait cependant, dans l'histoire môme de la troisième République, trouver d'autres exemples. M. Jules Favre avait été, sous l'Empire, un adversaire ardent du pouvoir temporel. Lorsque la révolution du 4 Septembre l'eut porté au ministère des Affaires étrangères, il vit arriver chez lui, dès le surlendemain, le chevalier Nigra, la veille ambassadeur du roi d'Italie près de Napoléon III. Profitant de la chute de l'Empire, de cet Empire qui avait fait l'unité italienne, l'ambassadeur venait déclarer au ministre de la République l'intention de son gouvernement d'occuper la ville de Rome, et il lui disait : « Pourquoi ne dénonceriez-vous pas la convention du 15 septembre 1864 (qui garantissait l'indépendance temporelle du Saint-Siège)? Vous l'avez constamment attaquée... cet acte sera le couronnement de votre carrière, et l'Italie vous en sera reconnaissante. » Jules Favre répondit au chevalier Nigra : « Je serais, comme vous le dites, conséquent avec moi-même..., mais mon pays est vaincu, je suis trop malheureux pour avoir le courage d'affliger un vénérable vieillard... » (i)
(1) Rome et la Républù/ue française, par M. J. Favre, p. G.
La convention du 15 septembre ne fut pas dénoncée : je ne pense pas qu'elle l'ait jamais été. Quand, après la guerre, il fallut, en face de l'occupation de Rome par les Italiens, décider quelle serait l'attitude de la France vis-à-vis du Pape découronné, le gouvernement français, le premier, résolut de lui envoyer un ambassadeur.
Tel fut le point de départ des relations diplomatiques de la France avec le Saint-Siège, dans l'ordre de choses nouveau. M. Jules Favre, en dépit de ses opinions, avait senti peser sur son âme et sur sa parole le poids de l'histoire.
M. Delcassé lui-même l'a senti à ses heures. Dans une récente discussion du budget, défendant justement le crédit pour l'ambassade près du Vatican, et songeant au passé, à la tradition, à la mission de la France, ;il l'avait appelée « la grande puissance catholique ». Ce jour là, il eut le sens de sa fonction. S'il l'eût conservé, lorsqu'il négociait hieraunomde cette illustre nation, il eût fait ses conditions à l'Italie en lui apportant l'amitié de la France, riche pour elle de tant d'avantages moraux et matériels; et la première de ces conditions eût été, que la politique française ne fût pas compromise dans une aventure avec la Papauté.
Ah ! cette aventure, il s'en inquiétait, il est vrai, au fond de son cœur, et ce n'est un mystère pour personne que, jusqu'au dernier moment, encouragé, sans doute, dans cet aveuglement
volontaire par M. Barrera, il espéra qu'un arrangement permettrait à M. Loubet d'aller au Vatican. Une si profonde illusion peut expliquer son imprudence • elle ne l'excuse pas. Elle ne suffit même pas à en rendre pleinement raison. La vérité, c'est qu'en cette affaire comme dans toutes les autres, la politique française n'est pas libre. Elle n'est pas libre parcequ'elieestasservie à la Franc-Maçonnerie.
Il faut admirer vraiment l'audace de nos adversaires et leur belle confiance dans notre naïve timidité, quand ils nous disent que notre respect pour la Papauté enchaîne notre liberté internationale. M. Delcassé a résumé dans une phrase sensationnelle ce propos de réunion publique : « Prenez garde, a-t-il dit avec quelque solennité, prenez garde de faire croire à la France qu'elle ne peut rester en bonnes relations avec le Saint-Siège qu'à la condition de négliger par ailleurs ses devoirs et ses intérêts » .
J'ai regret à le dire. Trop de catholiques se laissent prendre à l'épouvantail de cette manœuvre électorale. Il faut marcher sur ce fantôme.
Aucune nation n'est entièrement libre de sa politique extérieure, parce qu'aucune n'est libre de son histoire, de son passé et de ses traditions. Le premier des intérêts, le plus sacré desdevoirs, pour un grand pays, est d'y rester fidèle.
La parole de M. Delcassé, si on la creuse,
cache, sous une apparente revendication d'indépendance, la plus immorale des doctrines politiques. Elle aboutit à l'abdication devant la force et au mépris des vaincus.
Mais allons au fait. Qui donc, ici, est le plus libre, de ceux qui, soucieux des intérêts religieux de la France, voulaient que, sans blesser l'Italie, elle n'offensât pas le Pape, ou de ceux qui, sachant à l'avance cette offense inévitable, la redoutant et souhaitant de pouvoir l'éviter, la commettent cependant pour obéir à la Franc- Maçonnerie qui la leur impose ?
Or, chacun maintenant le sait et le voit clairement, c'est toute l'histoire de la double visite. Il fallait que M. Loubet allât à Rome, non seulement pour faire le jeu de la Franc-Maçonnerie italienne, et en finir, comme dit M. Combes, « avec la fiction surannée du pouvoir temporel », mais pour servir les fins de la Franc-Maçonnerie française, en portant au dehors l'affirmation de notre politique antichrétienne.
Voilà comment M. Delcassé entend la liberté de notre action internationale. .
Veut-on un autre et non moins saisissant exemple de cet asservissement ? C'est encore, dans la séance de vendredi (D, le dialogue de M. Groussau et du ministre des Affaires étrangères qui va nous l'offrir
(1) Vendredi, 27 mai 1904.
La protestation du Pape est remise au gouvernement : elle demeure secrète. M. Jaurès, cependant, la publie, L'indiscrétion est prodigieuse, la violation du secret diplomatique est flagrante : M. Delcassé va-t-il s'en plaindre, rechercher le coupable, s'indigner de cette pression exercée, par des moyens inavouables, sur la politique extérieure du pays ? Bien loin delà: il courbe la tête. ^Hier, il voulait étouffer l'affaire, se borner à repousser sans bruit la protestation. Aujourd'hui, il faut qu'il subisse la volonté maçonnique et dans sa hâte d'obéir, pour pouvoir jeter par les journaux du soir, aux amis de M. Jaurès, la pâture d'une exécution, il rappelle l'ambassadeur sans notification, sans aucune des formalités d'usage, en publiant à grand bruit que le secrétaire d'Etat a éludé sa question et refusé d'y répondre. La presse juive et maçonnique de toute l'Europe reproduit la nouvelle, y applaudit avec transport, et c'est ce que M. Delcassé appelle avoir pour lui l'opinion du monde !
Cependant vendredi (i), cinq jours après les faits accomplis et désormais irrémédiables, M. Groussau, sans être démenti, apprend à la Chambre qu'en réalité, par une naturelle et légitime circonspection, le Secrétaire d'Etat a demandé que les questions lui fussent posées par écrit, pour qu'il y répondît de même, promettant de le faire dans le délai d'une heure.
(i) Vendredi, 27 mai 1904.
C'est encore ce que M. Delcassé appelle avoir le bon droit pour lui ! M. de Bismarck s'en vantait aussi après la dépêche d'Ems. Voilà comment on a rompu avec le Pape. Pourquoi? Parce qu'il fallait, non pas examiner la question, mais la trancher brusquement et comme le voulaient les chefs du complot, pressés de recueillir le fruit escompté de l'expédition romaine.
C'est la leçon d'histoire que nous a donné la séance de 27 mai.
Elle nous gardait, en même temps, ai-je dit, un enseignement politique. Le voici :
Pendant toute une semaine, les journaux du « bloc » avaient jeté feu et flamme ! Sur l'heure on allait non seulement rappeler l'ambassadeur et tout son personnel, mais dénoncer le Concordat, et proclamer la séparation de l'Eglise et de l'État.
L'émotion était grande au bruit de ces colères ; elle agitait les cœurs quand s'ouvrit la séance.
Tout de suite il apparut que la réflexion avait refroidi les ardeurs. Il y eut bien d'abord deux ou trois discours, du genre classique, tels que, chaque année, depuis un quart de siècle, en ramène la discussion du budget des cultes ou de l'ambassade au Vatican. Mais ce ne furent que des levers de rideau pour lesquels l'auditoire ne montra point de passion. La pièce était
autrement réglée, et elle eut, en la personne de M. Aristide Briand, un remarquable interprète. Ce socialiste révolutionnaire tint, en termes excellents, un discours amer et plein de sens à ses amis impatients : il leur dit : « A chaque jour suffit sa peine. Vous avez, de cette grosse affaire de Rome, trop espéré ; elle nous donne, avec 4e retour de M. Nisard, un petit profit; soyons-en satisfaits. A vouloir en tirer sur-lechamp davantage, nous risquerions de tout perdre. Croyez-en ma parole : j'ai étudié la question : ce n'est pas si facile que vous le pensez, il y faut du temps. Je vous apporterai, là-dessus, après les vendanges, un travail sérieux ; nous verrons alors ce qui se pourra faire. » M. Jaurès approuva très fort une prudence qu'il avait conseillée, beaucoup applaudirent, regardant, comme dit Tautre, du côté de leurs circonscriptions ; quelques-uns en parurent consternés. M. Combes alors prononça les paroles décisives. On l'attendait là ; d'un mot, il pouvait renverser tout cet opportunisme : il n'osa. Masquant derrière une brutalité à l'adresse du Pape, l'embarras de son âme, il convint que, pour le présent, le petit déplacement de notre ambassadeur était en effet tout ce qu'il pouvait offrir, et que, M. Briand préparant, pour la fin de l'année, un repas plus substantiel, il était d'avis d'en attendre le menu avant d'inviter la Chambre au festin.
Ce fut tout. M. Ribot prit acte de cette sagesse imprévue : il put se croire revenu au pouvoir :
la Chambre en eut la pacifiante illusion, et il me parut que M. Delcassé ne s'ennuyait plus.
Le lendemain, M. Clemenceau versa sur ces combattants, vaincus par eux-mêmes, sa douleur et son ironie : la Lanterne les traita de Romains, et le combat dure encore entre ces frères ennemis. Mais la séance est finie et l'ordre du jour voté. En voilà jusqu'à l'automne !
Que s'était-il donc passé ? Tout simplement, se voyant au pied du mur, nos gens ont eu peur.
Peur, oui, peur du vieux sentiment catholique qui, malgré tout, survit dans la nation. Voilà renseignement politique de la séance, Je souhaite que les catholiques le comprennent et en profitent.
L'alerte, qui coûte à la France l'humiliation d'être à Rome la seule puissance catholique privée de son ambassadeur près du Pape, leur a montré, dans un éclair, la gravité du péril. La secte a reculé, effrayée d'une victoire trop hâtive ; mais elle garde, pour un avenir prochain, les desseins ajournés.
Cette reculade, cependant, et le présent avortement d'un complot savamment ourdi, apprennent aux catholiques, qui trop souventl'oublient, quelle est encore la puissance de l'idée qu'ils représentent : il a suffi qu'on fût obligé de la regarder en face, pour qu'on hésitât devant l'assaut décisif.
Puissent-ils se pénétrer de cette double
pensée, voir nettement le danger et prendre, en même temps, conscience de leur force !
Si tel est le fruit de la journée du 27 mai, j'aurai bien eu raison de l'appeler, pour nous, une bonne journée.