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LA RUPTURE

Le. coup est fait. Depuis hier, la France n'a plus de représentant près du Pape. Gela ne s'était pas vu depuis la Terreur.

M. Combes, poursuivant son œuvre criminelle, inflige à notre pays cette honte et cette déchéance. M. Delcassé qui, il y a trois ans, déclarait au nom, disait-il, de la plus grande des puissances catholiques, que cette rupture serait une inacceptable abdication, M. Delcassé s'est chargé d'en rédiger le protocole. M. Loubet, qui laissait, il y a trois mois, affirmer que jamais, sous son principat, la France ne romprait avec le Pape, M. Loubet s'est empressé de signer cette suprême capitulation, et puis s'en est allé chercher aux champs le repos et l'oubli, de l'air insouciant que dut prendre Pilate en se lavant les mains.

Les catholiques de France n'oublieront pas les

(1) La Croix, 3 août 1904.

noms et la responsabilité de ces hommes. Tous les trois, chacun suivant le degré d'audace de son âme, ont participé au complot. Car c'est bien d'un complot qu'il s'agit, et dont il importe, en quelques mots, de montrer la trame.

Au mois de mai dernier, lorsqu'au lendemain du voyage de Rome, parut la protestation de Saint-Pierre, j'écrivais à cette même place que le gouvernement de la République l'avait escomptée d'avance, parce qu'en offensant volontairement le Pape, ce qu'il cherchait, c'était justement un prétexte pour rompre avec lui.

L'événement a donné raison à ces douloureuses prévisions.

Au premier moment, il est vrai, M. Combes n'a pas osé aller jusqu'au bout : dans la Chambre, des répugnances ont paru; M. Delcassé a fait mine d'hésiter : on a rappelé l'ambassadeur, sans supprimer l'ambassade.

Ce n'était qu'une feinte : ceux-là seuls s'y sont trompés qui l'ont voulu.

Il y a quinze jours, la veille des vacances parlementaires, on dissimulait encore. A la Commission du budget, qui lui demandait ses intentions au sujet de l'ambassade du Vatican, M. Combes disait qu'il s'en rapporterait, en automne, à la décision de la Chambre. M. Delcassé ne disait rien. C'est le fin de sa diplomatie,

Déjà cependant, l'affaire était machinée. A cet art de préparer dans l'ombre les mauvais coups, on reconnaît la main de la Franc-Maçonnerie.

A peine les Chambres parties et la tribune muette, la besogne commence. D'abord c'est le procédé ordinaire, la calomnie et la fausse nouvelle. Les journalistes, à la solde de M. Combes, annoncent que le Pape veut décimer l'épiscopat français. On cite les noms, on désigne les victimes. Des archevêques, des évêques, mis en cause, sont réduits à protester, à démentir publiquement. De tout ce bruit, il reste que deux prélats sont, pour des raisons d'ordre canonique, déférés par le Pape à la juridiction ecclésiastique compétente. Rien de plus légitime assurément; c'est l'exercice régulier du pouvoir spirituel. Mais la manœuvre déloyale a réussi : on a jeté confusément, dans les esprits inattentifs et ignorants, Tidée que Pie X provoque le gouvernement, que c'est lui qui veut la rupture el la dénonciation du Concordat. C'est le prologue.

Le drame s'engage aussitôt. La politique religieuse de M. Combes y apparaît dans son plein, mélange odieux et ridicule de gallicanisme frelaté et de bas césarisme, qui, sous l'habit du jacobin, laisse voir la robe du séminariste.

M. Dumay, qui, depuis vingt-cinq ans, prépare, en administrant les cultes, l'apostasie de la France, fournit aux journaux subventionnés les textes utiles. Les articles organiques s'y mêlent aux arrêts du Parlement, Louis XIV s'y

heurte à Napoléon. On croit entendre les légistes de la Constituante et les prêtres jureurs de 1791. Tout de bon, ces gens se croient capables de faire une constitution civile du clergé : ils rêvent de schisme et d'Église nationale.

Leurs amis en pouffent de rire. M. Clemenceau s'en moque et s'en fâche : « Ce n'est pas ce que nous voulions! la rupture, oui, mais pas sur ce terrain-là. »

M. Combes, cependant, est plus avisé. Il laisse rire de lui et il agit. Qu'importe le moyen ? L'essentiel est de rompre, et de mettre, au mois d'octobre, le Parlement et le pays en face d'un fait accompli dont il faudra bien qu'on tire les conséquences.

Donc, ces deux évêques, dont le procès, pour des raisons diverses, est engagé depuis longtemps, étant cités à Rome devant le seul tribunal qui puisse en connaître, le secrétaire d'Etat du Pape les invite à comparaître, sous peine des sanctions canoniques.

Là-dessus, nos compères, aux aguets, de s'écrier : « Le Concordat est violé! » En quoi? Comment? Sur quel article? Le Concordat garantit le libre exercice de la religion catholique. Libre exercice! cela veut bien dire, je pense, que l'autorité spirituelle de son chef, qui est l'une de ses conditions essentielles, pourra s'exercer librement. Mais il y a les articles organiques, loi purement civile que jamais aucun

Pape n'a reconnue. Il paraît que l'un d'eux défend aux évoques de sortir de leur diocèse sans la permission du ministre : j'en connais un autre qui interdit de les appeler autrement que Monsieur et leur enjoint de porter l'habit à la française !

Qui prend cela au sérieux? Personne, pas même M. Combes et M. Dumay. Mais il fallait un moyen : on saisit celui-là, et, tout de suite, on décide d'envoyer au Pape un ultimatum.

Un ultimatum adressé à propos d'une affaire purement ecclésiastique au Chef spirituel de la religion, par un gouvernement qui fait profession de n'en pas avoir, cela paraît bien un peu exorbitant. Gomment va-t-on s'y prendre?

M. Delcassé, qui, depuis dix ans, cherche en vain la formule propre à empêcher le Sultan des Turcs de massacrer les chrétiens d'Arménie, trouve tout de suite celle qui convient au Pape. Lui n'a ni soldats, ni canons; aucune puissance n'interviendra pour le défendre. On peut marcher! et, sans plus tarder, on somme le Saint- Père de retirer les lettres et les citations qu'ont reçues les deux évêques, sinon... Ah! il faut lire cela dans les documents publiés par le Journal officiel d'avant-hier!... sinon, a le gouvernement français devra comprendre que le Saint-Siège n'a plus souci de ses relations avec le pouvoir qui, remplissant les obligations du Concordat (sic), a le devoir de défendre les prérogatives que le Concordat lui confère.

Est-elle assez complète, l'hypocrisie de ce gouvernement qui ne se sert du Concordat que pour opprimer le clergé, et qui prétend le défendre en exigeant du Pape l'abandon des droits les plus évidents de sa charge apostolique?

Le complot éclate ici dans toute sa perfidie. Il faut, à toute force, faire croire au pays que c'est le Pape qui déchire le Concordat. Pour cela, on lui demande ce qu'on sait à merveille qu'il ne peut pas faire, sans trahir son devoir : car, cette fois, il ne s'agit pas, comme après le voyage de Rome, que le coup puisse manquer.

Il n'a pas manqué, en effet. En réponse à ce prodigieux ultimatum, le Saint-Siège revendique, comme cela était inévitable, et dans les termes les plus conciliants, l'autorité spirituelle du Pape : il établit que le Concordat lui en garantit la plénitude; il proteste du « grand intérêt qu'il attache au maintien des bonnes relations avec le gouvernement de la République ». Aussitôt M. Delcassé riposte que ces relations « par la volonté du Saint-Siège (sic) se trouvent être sans objet », et le tour est joué!

Voilà comment, en quelques jours, àl'insu de la France, sans discussion, par la volonté de M. Combes, avec la complicité de M. Delcassé et de M. Loubet, la nation qui fut, pendant douze siècles, la Fille aînée de l'Eglise, se voit aujourd'hui réduite au rang des peuples païens !

Voilà comment le prestige quelle tirait de son

vieux renom chrétien, l'influence que lui assurait, en face de ses rivaux, sa primauté catholique, lui sont brutalement arrachés, comment le champ reste libre, désormais, à l'Allemagne, à l'Angleterre, à la Russie, à l'Italie surtout, empressées à la curée de notre gloire et de nos traditions !

La trahison est flagrante. On ne s'y trompe pas de l'autre côté du Rhin et des Alpes.

En France, du moins, verra-t-on clair ? Il n'est plus question à cette heure du pouvoir temporel; c'est l'autorité spirituelle du Pape qui est foulée aux pieds, et, avec elle, la religion catholique dont elle est le fondement nécessaire.

Demain, les conséquences vont suivre. La rupture avec le Pape annonce la séparation prochaine de l'Eglise et de l'Etat, comme le coup de tonnerre annonce la tempête.

Il faut que les catholiques se placent désormais en face de cette évidence ; et, d'abord, que, sur ce sujet de la séparation, ils renoncent aux illusions dont beaucoup se bercent encore.

Qu'ils lisent le projet de loi qui sera discuté l'automne ou l'hiver prochains, et que présente à la Chambre, au nom de la Commission, M. Aristide Briand, l'un des plus notoires socialistes du Parlement !

Il tient à peu près dans les quatre articles que voici : Il n'y aura plus de budget des cultes. Les églises seront louées au plus offrant. Les croix

seront démolies dans tous les lieux publics. Les prêtres seront soumis, pour tous les actes de leur ministère, à une loi de police, qui les punira de prison toutes les fois qu'ils seront dénoncés.

Voilà la liberté qu'on nous offre! Et comment en serait-il autrement? S'imagine-t-on que les hommes qui ont juré de détruire le christianisme en France, vont commencer par affranchir de toute entrave son culte, sa prédication et ses ministres ?

Non. Le régime qu'ils nous préparent, la France l'a connu de 1795 à 1798. Il a abouti à la persécution violente, à la déportation en masse des prêtres catholiques, au ridicule scandale des religions civiques. C'est la perspective que nous ouvre la rupture du gouvernement français avec le Pape.

Je dis du gouvernement français, et c'est parla que je veux finir. En prévision des luttes qui nous attendent, nous avons, pour manifester notre résistance, des résolutions à prendre immédiatement.

Les ministres ne sont pas la France ; ils ne sont que ses maîtres d'un jour. La majorité qui les soutient n'est pas la France, elle n'est qu'un parti ; moins que cela : une coterie politique. En face de cette France officielle, la France catholique subsiste avec ses droits et ses devoirs. Ce n'est pas en son nom que M. Combes et M. Delcassé ont parlé.

Il lui appartient maintenant d'élever la voix à son tour.

Je voudrais que tous ceux qui ont qualité pour agir au nom de leurs compatriotes, sénateurs, députés, conseillers généraux, groupes, associations et œuvres catholiques, envoyassent au Pape, sans perdre unjour, l'hommage de leur indéfectible dévouement au Saint-Siège, et que le peuple chrétien, tout entier, fût invité à s'associer, par des protestations publiques, à cette solennelle manifestation de foi, de respect et de fidélité d).

Plus tard les pèlerinages, les députations, les visites, en se multipliant continueront le mouvement commencé dès aujourd'hui. M. Loubet n'aura plus d'ambassadeur au Vatican, mais la France gardera sa constante représentation près du Pape.

Ainsi les catholiques sauvegarderont l'avenir, en conservant l'honneur et les traditions de leur pays.

(1) Cet appel fut entendu et les protestations de fidélité au Pape se couvrirent en quelques jours d'un million de signatures.

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