DE LA RUPTURE A LA SEPARATION
Séance du 22 octobre 1904 eu.
Il n'est pas encore trop tard pour parler de cette séance du 22 octobre, qui vient de marquer une étape nouvelle et probablement décisive dans la course à l'abîme, où la Franc-Maçonnerie internationale précipite notre pays.
L'ordre du jour de confiance, voté par l'énorme majorité de quatre-vingt-huit voix, n'a pas seulement sanctionné la criminelle rupture du gouvernement français avec le Saint-Siège, mais, pour la première fois depuis plus d'un siècle, il a proclamé en principe celle de la France ellemême avec l'Eglise catholique.
L'événement est d'une incalculable portée. Sans doute, il n'a pu surprendre aucun de ceux qui prêtent à la politique contemporaine une attention réfléchie.
Car il n'est que la publique manifestation du complot ourdi pendant vingt-cinq ans, dans l'ombre, tous les jours moins obscure, des Loges
(1) Le Gaulois, 31 oct. 1904.
maçonniques, longtemps contenu par l'instinctive résistance de la nation, et dont le grand bouleversement de l'Affaire maudite détermina la violente explosion, comme une atmosphère empoisonnée fait éclater tout à coup le mal secret d'un organisme dévoré par des germes mortels. La proscription des religieux, la destruction de renseignement chrétien, furent, pour les conjurés, le premier usage du pouvoir que M. Waldeck-Rousseau remit entre leurs mains, d'avance armées par ses soins. De même que l'assaut final d'une place démantelée couronne les travaux d'approche, le second devait être nécessairement l'attaque directe de la religion dans son existence nationale.
Gomment la rupture avec Rome, ainsi délibérément préparée, fut, à propos d'incidents purement ecclésiastiques, accomplie sans négociation préalable, puis, à l'aide de documents tronqués, présentée au pays comme l'effet d'une provocation du Saint-Siège, c'est ce que M. Groussau a démontré à la Chambre, par une argumentation précise, demeurée sans réplique.
Je dis sans réplique : car, du discours dont M. Combes a fait porter à la tribune française l'humiliant fardeau, il vaut mieux ne pas parler. Il est des outrages dont ne se relèvent plus ceux qui s'y sont abaissés. M. Combes en est là.
Mais si le président du Conseil s'est lui-même exécuté par son langage, un autre, à côté de lui,
s'est condamné par son silence. Le ministre des Affaires étrangères devait à la. Chambre, se devait à lui-même, de justifier, s'il le pouvait, par de publiques explications, un acte destiné à transformer si profondément la situation de la France dans le monde. C'était le moins qu'on pût espérer dans un pays qui a la prétention de vivre sous le régime parlementaire.
M. Delcassé, cependant, s'est tu, ou plutôt n'a hasardé quedes interruptions embarrassées. C'est assez pour qu'il porte devant l'histoire la lourde responsabilité du divorce auquel il a consenti.
L'opposition nettement établie par M. le comte de Castellane, entre la politique qu'il semblait poursuivre hier et celle qu'il paraît subir aujourd'hui, ne saurait l'en délivrer.
Volontaire ou contraint, il demeure complice, et la haineuse persévérance de ceux qui, résolus à jeter le pays dans l'apostasie officielle, l'y poussent ouvertement, leur fait en quelque manière une meilleure posture qu'à ce défenseur du prestige catholique de la France, l'abandon de ses traditions séculaires.
Ainsi se déroulent, par un inexorable enchaînement, les conséquences voulues ou fatales du voyage de Rome, ordonné par la Franc-Maçonnerie et organisé par M. Delcassé.
Plusieurs doutaient d'une marche aussi rapide et disaient : « Ils n'iront pas jusque-là ! L'intérêt électoral les arrêtera. »
De fait, en ces âmes partagées, des combats se livrent, dont les conciliabules secrets laissent échapper la confuse révélation.
Mais autour des hésitants veille une garde vigilante autant qu'impitoyable. On le vit bien au récent congrès que tinrent à Toulouse les radicaux qui prétendent à la hardiesse socialiste, et les socialistes qui voudraient revenir à la prudence radicale.
M. Louis Bonnet y lut, sur la situation politique, un rapport d'ensemble où la majorité parlementaire reçut d'impératives leçons.
Sait-on qui est M. Louis Bonnet? Son titre est considérable : il est président de la Fédération des comités radicaux et radicaux-socialistes de la Seine. Mais, en outre, il fut l'orateur du dernier grand Gonvent de la Franc-Maçonnerie, et là, sans doute, est le secret de sa puissance.
Donc, il dicta son devoir à la majorité « ferme, compacte, mais quelquefois timide », et voici par quel décisif et pressant argument :
« Ajourner la décision, renvoyer la séparation, c'est ne pas avoir le courage de son opinion et prendre,* en réalité, le parti de l'Eglise.
« Le républicain qui s'abstiendra ou votera l'ajournement, s'éloignera des républicains et se confondra avec les réactionnaires ».
Tout est dit. Ainsi l'accusation de modérantisme jetait, il y a cent dix ans, les radicaux d'alors aux pieds de la Montagne.
Le résultat delà discussion était donc, samedi
dernier ), assuré d'avance, et celui des débats qui vont s'ouvrir ne l'est pas moins : on ira jusqu'au bout de l'œuvre commencée. Tous marcheront sous l'œil de M. Louis Bonnet, les uns avec une hâte féroce, les autres avec une craintive hésitation, ceux-ci pressés par la peur, ceux-là poussés par la haine. On votera la séparation, et on la votera telle que les meneurs de laFranc- Maconnerie l'auront voulue.
Car il n'y a pas séparation et séparation. Mon éminent confrère, M. Paul Deschanel, a vainement essayé, en prêtant à cette illusion le secours de son éloquence, de lui donner une formule précise, dans un discours qui fut pour ses amis une surprise, pour ses adversaires une satisfaction, peut-être une faute pour lui-même, à coup sur pour plusieurs un dangereux mirage.
Au lendemain de la séance du 22 octobre, M. Jean Jaurès écrivait dans Y Humanité.
« Ainsi, par son intervention éloquente, M. Deschanel aura servi et hâté la grande œuvre de laïcité entreprise, de concert, par le gouvernement républicain et la majorité républicaine ».
M. Jaurès a raison et M. Deschanel, sans doute, ne trouve pas qu'il ait tort ; car, à prendre son discours par son côté pratique, il se peut résumer en une phrase que voici : la séparation, loin d'être un mal, serait un bien, si, au
(1) Samedi, 22 octobre 1904.
lieu d'être faite par le ministère de M. Combes, elle Tétait par... un autre, dont M. Deschanel définit à merveille l'énergique fermeté.
J'en demande pardon à mon ancien président : la séparation, même offerte par des mains remplies de si belles promesses, je n'en veux pas.
Je n'en veux pas, d'abord parce que je ne veux d'aucune. M. Deschanel pense que le Concordat de 1801 n'est « qu'un expédient ». M. Combes dit « un tampon ». Et toute la différence qui sépare les hommes, éclate assurément dans ces deux mots, sans que soit suffisamment établie celle qui distingue les idées. M. Deschanel ajoute que le Concordat « ne peut être le régime définitif de la démocratie au xxe siècle » et pour bien préciser qu'aucun autre n'y pourrait prétendre, il achève ainsi sa pensée : « Les religions organisées en service d'État, c'est là une idée du passé. L'avenir, c'est la neutralité de l'Etat en matière de religion ». Les applaudissements de l'extrême-gauche ont éclaté làdessus et je ne m'en étonne pas : toute la thèse de ceux qui veulent briser la tradition chrétienne de la France estcontenue dans ces quelques mots.
Non ! je ne crois pas du tout que l'État neutre en matière de religion, c'est-à-dire, apparemment, l'Etat [ne reconnaissant aucun culte religieux, n'en professant aucun dans les actes de la vie nationale, soit nécessairement l'État de l'avenir.
Je ne le vois, autour de nous, s'annoncer nulle part : il m'apparaît, au contraire, que notre athéisme officiel constitue de plus en plus une exception parmi les peuples.
La seule .nation du monde qui soit, à l'heure présente, une grande démocratie organisée, offre un spectacle tout opposé. L'année dernière, on inaugurait à Washington le monument de William Shermann, l'un des plus illustres généraux de l'armée des États-Unis, dans la guerre de Sécession.
Après la revue, devant le président Roosevelt découvert, en présence de l'immense assemblée, debout, tête nue et recueillie, le docteur Stafford, curé catholique de l'église Saint-Patrick, commença la cérémonie par une admirable prière, dont voici les premiers mots : « Dieu tout puissant et éternel, Père de toutes les nations, abaisse tes regards sur nous, et daigne nous bénir î »
Nul, parmi les assistants, démocrates aussi sincères assurément que M. Deschanel, ne crut, ce jour-là, renoncer aux idées de l'avenir. Et, si malgré la diversité des races et des confessions, de telles manifestations de la croyance en Dieu sont possibles en Amérique, et paraissent naturelles dans un pays cependant dépourvu de vieilles traditions, pourquoi, au nom de quel principe, en vertu de quelle expérience, seraientelles incompatibles avec la forme démocratique, dans un pays, façonné, comme le nôtre, par quinze siècles de christianisme, où la foi est
encore si vivace, où les habitudes religieuses sont encore si profondément enracinées ?
M, Deschanel a voulu parler en homme de l'avenir. L'ambition, sans doute, est légitime. Le vieux prince de Metternich disait : « Les hommes du lendemain sont les seuls qui comptent. Car la veille n'existe plus, il faut s'occuper du lendemain qui va être. Mais les Français sont les hommes du jour, c'est-à-dire du moment qui n'est pas ». Je crains que M. Deschanel ne soit un Français selon Metternich, et, même, que sa conception sociale, au lieu d'être illuminée par les lueurs de l'avenir, ne soit colorée parles derniers reflets du passé.
La cité idéale dont il a fait le rêve éloquent, qui « accueillera avec le même respect le doute d'un Renan et l'acte de foi d'un Pasteur », n'abrite déjà plus que de rares intellectuels. Elle convient de moins en moins à la démocratie avide d'affirmation, que le socialisme entraîne en s'offrant à lui comme une religion.
L'humanité, quelles que soient ses évolutions, aura depuis longtemps désappris la « Prière sur l'Acropole », quand elle continuera, ainsi que Pasteur, à se prosterner devant l'Infini.
Les luttes présentes, elles-mêmes, où s'effondre le dilettantisme des disciples de Renan, n'auront qu'un temps. Le vent de folie qui souffle sur notre pays passera comme la tempête. A travers des événements violents, ou par un
retour pacifique au bon Sens, la nécessité reparaîtra, comme il y a cent ans après les grands orages, de rétablir la paix religieuse, et c'est seulement dans un accord avec l'Église qu'une fois de plus elle pourra renaître. Qui sait ? M. Deschanel signera peut-être le futur Concordat !
En attendant, nous connaîtrons la grande épreuve de la séparation, telle que nos aïeux la connurent, en cet An III de la première république dont M. Deschanel a rappelé la mémoire. Il a paru dire que le coup d'État du 18 Fructidor l'avait seul empêché d'ouvrir une ère de liberté. J'espère l'avoir mal compris. Car la séparation de l'An III ressemblait, à s'}' méprendre, à celle que nous promet la prochaine collaboration de M. Combes et de M. Briand.
J'entends bien que M. Deschanel ne veut pas plus de l'une que de l'autre : sa séparation, à lui, doit être faite « dans la raison et dans la justice ».
Mais qu'est-ce que la raison ? Qu'est-ce que la justice ? Si, pour savoir ce que sera la séparation de M. Deschanel, il faut attendre que tout le monde soit d'accord là-dessus avec lui, avec M. Jaurès et avec le grand Convent, nous aurons le temps, auparavant, de conclure un autre Concordat.
M. Ribot l'a fait entendre à son éloquent ami avec le tact et le sens politique qui distinguent
toujours sa pensée. Il lui a dit, retournant contre lui l'exemple de l'Angleterre : « Les libéraux de ce pays ne mettent jamais une réforme dans un programme lorsqu'ils ne se sentent pas en état de la réaliser».
Et, comme, pour panser cette petite blessure, il concédait que la séparation pourrait, peutêtre, le jour où l'état des esprits le permettrait, se faire comme une mesure de pacification, il ajouta : « Mais si elle est faite en pleine guerre contre l'Eglise... »
M. Levraud, toujours prompt à la réplique, l'interrompit aussitôt :
« Ce n'est qu'ainsi, dit-il, qu'elle peut se faire ».
C'est le mot de la situation. M. Levraud a raison et nous aurons la séparation de M. Levraud .
C'est pourquoi je dis aux catholiques mes frères : Préparez-vous à souffrir, et surtout à combattre !