‹ Contre le flotChapitre 10 sur 31 · LA RÉCLAME LITTÉRAIRE · texte numérisé non relu

LA RÉCLAME LITTÉRAIRE

litre je tombe ainsi moi-même dans la faiblesse que je reproche à un certain nombre de nos confrères. Mais, que voulez-vous? On devient lâche quand on se voit seul. La pusillanimité relative dont je fais preuve en ce moment devient un argument de plus en faveur de ma thèse. Que vous dirai-je? Sans être de mes amis IDcrsonnels, l'auteur ou les auteurs m'inspirent infiniment de sympathie; je leur reconnais beaucoup de talent; ils en ont donné fréquemment des spécimens qui leur ont justement conquis la faveur et l'admiration publiques; ils peuvent légitimement aspirer aux plus grands honneurs et aux plus hautes dignités littéraires ; enfin, ils jouissent d'une renommée que je trouve parfaitement méritée — sauf cette fois-ci.

Et notez encore, je vous prie, que j'allais bon jeu, bon argent, sans aucune prévention; au contraire. Sur la foi des journaux, j'étais convaincu que j'allais prendre là un vrai plaisir, savourer ces fines jouissances de l'esprit auxquelles ces écrivains nous ont accoutumés. A peine étais-je mis en garde par quelques extraits et citations, insérés dans les comptes rendus, et qui m'avaient paru terriblement au-dessous de ce qu'on disait des deux pièces. Mais sans doute le critique avait mal choisi le morceau. J'arrive, je m'installe, je déguste déjà ce que je vais voir ou entendre, et je me trouve en présence de deux vieux imbroglios, de deux rapsodies absolument incapables, malgré la peine que se sont donnée les auteurs, de m'égayer ou de m'émouvoir. N'insistons pas. Je n'ai aucun goût à cette critique rétrospective; mais

j'affirmej sans faire la leçon à personne, que certainement, évidemment, sans hésitation ni discussion possibles, ces deux pièces sont tout à fait inférieures au bruit qu'elles font.

J'ajoute que, dans l'intimité, dans la familiarité des conversations littéraires, beaucoup de ceux qui les ont vues, et même les ont louées, ne se font pas autrement prier pour en convenir.

Gomment donc se fait-il qu'elles aient obtenu un succès attesté par le nombre de représentations inscrit sur l'affiche, et par la queue qui s'allonge chaque soir à la porte des théâtres où on les joue? C'est incontestablement la camaraderie, la réclame littéraire qui en est cause. On est parvenu à leur faire une vogue et à exercer sur le public, un peu réfractaire au fond et plus récalcitrant que son adhésion apparente ne le laisserait supposer, une sorte de victorieuse pression. On a, suivant une locution usitée en matière électorale, influencé son jugement et même son plaisir. Voilà qui est très fâcheux.

Les critiques indulgents se défendent d'être plus indulgents qu'il ne faut. Ils prétendent qu'en dépit des compliments qu'ils prodiguent aux auteurs, et des invitations qu'ils prodiguent au public, leur fmesse a toujours soin de cacher, dans un bout de phrase, un avertissement ingénieux et un conseil utile qui suffit à bon entendeur, et qui met leur sincérité à couvert. C'était vrai autrefois, ce n'est presque plus vrai aujourd'hui. Ces hommes aimables se sont aperçus que la vérité, même à dose homéopathique.

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