‹ Contre le flotChapitre 11 sur 31 · LX RÉCLAME LITTÉRAIRE · texte numérisé non relu

LX RÉCLAME LITTÉRAIRE

déplaisait aux écrivains, et ils ont pris tout doucement l'habitude de la leur épargner complètement. Aussitôt qu'un camarade (et aujourd'hui nous sommes tous camarades) a fait une pièce ou un semblant de pièce, on lui casse l'encensoir sur le nez, et il n'est content qu'à ce prix.

Il n'y aurait que demi-mal à cette louange outrée, si le public, un public délicat et judicieux, inaccessible aux exagérations des comptes rendus, venait rétablir la balance et coter exactement la valeur de l'œuvre. Il l'a fait quelquefois. Des pièces soAt tombées tout à plat que la critique avait portées aux nues. Mais cela n'arrive plus guère maintenant. Le spectateur s'est habitué à recevoir des impressions toutes faites et à juger sur la parole d'autrui. Son libre arbitre lui pesait sans doute, et il y a insensiblement renoncé.

Voilà pourquoi il est devenu si important et presque capital, pour un écrivain, d'avoir une bonne presse et, le soir de la première représentation, une bonne salle. Le public se conforme presque toujours aux indications qu'on lui donne, j'allais dire : aux sommations qu'on lui fait. Le public ne casse plus d'arrêts. Même en cette affaire, l'initiative, l'envie de se faire un jugement à soi et d'imposer sa préférence ont fléchi devant une inconcevable paresse d'esprit. On dirait que nous n'avons même plus le courage d'avoir du discernement et- la force d'avoir du goût.

L'art se réveille, la littérature se ranime, le marasme cesse! — A quoi voyez-vous cela? — A la multiplication des coteries!

Il naît une école tous les jours. Samedi soir, par exemple, nous avons assisté à l'inauguration d'une école nouvelle et originale : Técole du théâtre sans pièce. Elle est fondée (1) 1 J'entendais dire de tous côtés autour de moi : « Croyez-vous donc qu'il soit nécessaire de faire une pièce pour faire du théâtre? » Je l'avais toujours cru. Il paraît que non. Le malin, l'homme fort, le véritable auteur dramatique méprise tout ce qui ressemble à une action, à une intrigue, à une pièce. Vive la simplicité! Ce système a ses fanatiques; d'autres systèmes ont leurs partisans; petites églises, petites chapelles, petites coteries, elles pullulent, elles grouillent, violentes, insolentes, exclusives, ennemies acharnées les unes des autres, admiratrices de leur propre nombril, et plus que dédaigneuses du

(1) Elle est même finie.

nombril voisin I... Voilà ce qui me remplit d'espoir, voilà ce qui me porte à croire que le marasme cesse ou va cesser. Au bout du compte, une coterie, c'est une opinion.

J'entends bien qu'elles n'ont donné jusqu'ici que des fruits inférieurs, et qu'elles tardent un peu à enfanter un chef-d'œuvre. Peu importe t Elles font un tapage d'enfer, comme si elles allaient tout renouveler, et l'on sent, à leur aspect, comme un petit vent printanier qui passe. On en est tout rajeuni I N'est-il pas vrai qu'on s'intéresse plus vivement que jamais aux choses littéraires, et que le goût qu'elles nous ont toujours inspiré tourne à la passion? Chez les coteries, c'est de la fureur. Elles découvrent un. grand homme tous les matins. Il faut en prendre et en laisser; même en en rabattant beaucoup, il reste acquis que notre curiosité, notre dilettantisme tout au moins, s'attache aux jouissances de l'esprit et qu'on se partage en sectes pour mettre plus d'entrain à cette petite prétention. Les uns sont pour l'ancienne mode; les autres pour la nouvelle. C'est bien le signe d'un certain mouvement littéraire, un peu confus sans doute, et désordonné, qui se répand quelquefois en manifestations puériles, mais qui se développe et se propage, à la grande joie de ceux qui ont encore dans le cœur l'amour des lettres. La coterie, c'est une ressource; la coterie, c'est le salut î

J'avoue que la plupart de ces petits camps Httéraires me paraissent manquer d'esprit critique. La foi n'en tient pas lieu. Au temps de Corneille et de

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Racine, beaucoup de gens soutenaient, avec une ardeur et une sincérité aveugles, que les vrais maîtres s'appelaient Pradon ou Chapelain, comme des nigauds convaincus soutiennent aujourd'hui que les vrais maîtres ne sont ni Balzac, ni Alexandre Dumas père, ni Emile Augier, ni Labiche, et qu'ils s'appellent... vous m'entendez bien! Cela prouve que les coteries sont bêtes, qu'elles l'ont toujours été, que leur sottise contagieuse recrute autour d'elle des adhérents et se communique aisément à une partie du public; cela ne prouve pas qu'une coterie ne soit point utile comme instrument de chaleur et de propagande littéraires. Elle excite, elle enflamme les gens; le temps les purgera !

Il ne faut pas trop leur en vouloir si, avec une outrecuidance comique, elles prennent des vessies j)our des lanternes. Ces falots imaginaires contribuent encore, tant bien que mal, à l'éclairage public. Dans les erreurs grossières, dans les stupéfiantes méprises d'une coterie, dans ses manifestes les plus insensés, il y a toujours matière à réflexion. L'observateur attentif démêle ce qui la fait déraisonner, et y trouve un avertissement de ne pas déraisonner comme elle. Ce n'est pas, après tout, la faute de l'école si le discernement du bien et du mal en littérature, si le sens littéraire, pour l'appeler par son nom, est une chose assez rare. C'est encore moins sa faute s'il a subi, chez nous, de longues et fortes atteintes, qui l'ont presque autant fatigué et dépravé que le sens moral, et si, incertains, dans notre société vieillie, de ce qui est

LES COTERIES. Oo

honnête, nous sommes encore bien plus incertains de ce gui est beau.

La coterie n'éprouve, je le sais, aucune incertitude, aucun embarras. C'est même ce qui la caractérise. Elle juge de haut, du premier coup, sans hésitation et sans appel. Autrement, elle ne serait pas une coterie. Veut-elle, cependant, me permettre de lui dire que son assurance ne la préserve pas nécessairement de l'erreur, et qu'il ne suffit pas toujours de juger hardiment pour bien juger? Personne n'ignore qu'elle voit, chez elle, des grands hommes et des chefs-d'œuvre partout. Elle met tous ses valets de chambre dans la gazette et, en même temps, elle se montre terriblement sévère non seulement pour les autres coteries, mais aussi pour les neutres, qui n'ont point de coterie, pour la pauvre littérature bourgeoise d'un Octave Feuillet, d'un Pailleron et d'un Sardou. Elle les répudie, elle les condamne tous en bloc. Elle les traite du haut en bas. Ils ne vont pas à la cheville de Bésuchet! Bésuchet est unoseur, par conséquent Bésuchet est un homme de génie. Bésuchet a une affiche, un programme, un drapeau; Bésuchet pousse des cris, Bésuchet tire des pétards; voilà un homme! Presque toujours, le jDétard de Bésuchet n'est qu'une fusée et son drapeau n'est qu'une loque. Peu importe! Bésuchet a ses gobeurs, qui vont répétant que Bésuchet 3st un prophète, que Bésuchet est un dieu.

C'est une des faiblesses de la coterie. Elle en a i'autres ! Généralement — je l'ai déjà dit, et j'aime à ui rendre une seconde fois cette justice — elle est

sincère. Elle croit vraiment aux farceurs qu'elle prône. Elle se met religieusement le doigt dans l'œil. Quelquefois aussi, elle est roublarde (1). Elle se forme non plus seulement par amour de l'art, mais par amour de la réclame. Elle se compose de quatre ou cinq camarades qui, après avoir mesuré la bêtise humaine, se sont dit : « Jetons notre nom aux quatre vents, et soyons de grands hommes ! » Trop gratter cuit, trop crier ne nuit jamais. Et alors on fonde une société d'admiration mutuelle dans laquelle nombre de badauds prennent des actions. Et la société prospère, administrée par des charlatans et soutenue par des jocrisses. Elle donne en dividende des réputations et des renommées. Quelquefois la foule suit I

C'est à peine si quelques récalcitrants, qui ont des yeux pour voir et une conscience pour prononcer, hochent la tête devant cette petite mascarade littéraire. Ils savent à quoi s'en tenir! On peut leur dire pendant cent ans que Bésuchet est le dieu du roman, qu'Angiboult est le dieu du théâtre, et que Beaudelaire est un grand homme (2). On peut même leur réciter la Charogne par cœur, avec la mimique la plus démonstrative, ils sourient et passent!

Je n'ai pas dissimulé, on en conviendra, les mauvaises habitudes, c'est-à-dire les mauvais côtés de le

(1) Qu'on me pardonne d'employer ici un adjectif qu'elle affectionne. En littérature comme en peinture, les écoles impressionnistes ne se gênent pas pour être roublardes, et pour s'er vanter.

(2) Tout récemment, M. Henry Fouquierl'a traité de fumiste mais M. Paul Bourget n'est pas de cet avis. ^

coterie; mais je n'oulDlie pas que je fais en ce moment un plaidoyer en sa faveur; et surtout je n'oublie pas ses mérites. Je l'aime comme un vieux débris des mœurs d'autrefois, et je salue en elle je ne sais quelle vague espérance de résurrection littéraire. Exclusive et ingénue, réclamière et insolente, enflée et -gonflée d'elle-même, borgne ou folle, n'importe! elle s'intéresse de son mieux à quelque chose qui en vaut la peine, et c'est assez pour qu'on lui pardonne ses prétentions les plus saugrenues. 7 Ainsi, voilà Beaudelaire, dont je viens de prononcer ^ le nom. Elle voit en lui le plus grand poète des temps anciens et modernes, et dans sa Charogne une manifestation supérieure à Phèdre. Va pour Beaudelaire ! Va pour sa Charogne! Je l'ai connu, Beaudelaire! Et jamais je ne croirai à la sincérité de sa Charogne. Aussi bien la sincérité ne suffit pas pour dégoter Shakespeare. On peut être sincèrement médiocre. La coterie l'est presque toujours, et son grand homme aussi. Elle s'emballe, ils s'emballent sur eux-mêmes avec une majesté risible... Eh bien, qu'ils s'emballent! Leur vanité me plaît; elle est héroïque ! Leur enthousiasme pour quelques idoles subalternes ou répugnantes n'en a que plus de prix. Ils croient, ils cherchent, ils adorent, ils s'égarent, ils déraisonnent; c'est le commencement de la sagesse ! Et c'est le commencement du bonheur. Je donnerais ce qui me reste à vivre pour presser tendrement et naïvement sur mon cœur la queue des navets devant lesquels la coterie s'agenouille tpus les matins. Malheureusement, il y a

longtemps que je sais que ce. sont des navets et des queues de navets !

Pour rendre cette chronique intéressante, j'aurais dû peut-être désigner par leurs véritables noms Bésuchet et Angiboult ; il ne faudrait pas m'en défier.

A la dernière page de son Andrée, après avoir résolu le difficile problème d'intéresser vivement le lecteur à une héroïne désagréable, et qui devient de moins en moins sympathique à mesure qu'on approche du dénouement, M. Georges Duru}^ nous la représente trônant, prétentieuse inspiratrice, au milieu d'un cercle de bohèmes tapageurs et de poseurs impuissants. Non contents de se décorer eux-mêmes du nom d'artistes, ces messieurs refusent naturellement toute espèce de talent et de valeur aux artistes sérieux ou illustres qui ont eu l'impertinence de ne pas s'inscrire sur les registres de leur coterie.

A défaut du public qui s'obstine à négliger les œuvres de ces génies inconnus, Andrée, du haut de sa vaniteuse ignorance, distribue la gloire à cette poignée de faquins qui font cercle autour de sa fortune entamée, de sa beauté fugitive et de sa coquetterie déçue. Elle préside aux pantalonnades dont ces jocrisses égayentla galerie, et son salon est si bien devenu le

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salon des refusés en tous genres que Tauteur, voulant caractériser d'un mot son personnage et son rôle, finit par lui jeter cette qualification sévère, mais juste : la Muse des ratés!

La curiosité et même la malignité publiques ont cherché à mettre un nom propre sur cette étiquette. Elles en ont môme prononcé un ou plusieurs. Ce premier roman (1) de M. Georges Duruy passe pour être, comme le Nabab ou les Bois en exil, ou môme les Caractères de La Bruyère, un de ces livres à clef ou à cadenas dont chacun prétend deviner le mot. C'est une erreur, Andrée n'est pas un roman à clef, encore que l'on y rencontre et qu'on y reconnaisse du premier coup quelques célébrités à la mode, comme le fameux peintre Magnus Dupont; mais vous n'empêcherez pas les amateurs, intrigués par certaines analogies, de se demander: quelle est cette Muse?

On ne trouvera pas, ou plutôt on trouvera dix ressemblances pour une qui s'accommoderont tant bien que mal à cette figure imaginaire, sans que jamais on ait le droit de dire: « La voilât C'est elle! c'est bien elle I » On aura beau passer en revue les salons littéraires ou artistiques dont il y a quatre ou cinq à Paris, il manquera toujours quelque chose à la similitude absolue, par la bonne raison qu'Andrée n'est pas une personne, mais un type.

Seulement, à côté de la Muse, qui est un idéal, il y

(1) Depuis, il en a fait un second, le Garde du corps, qui a dépassé, en le confirmant, le succès à'Andrée.

a les ratés, qui sont bien des individus. Ces ratés, qui sont-ils?

Ici encore, à ceux qui seraient tentés d'appliquer des noms sur des visages, on peut répondre : à quoi bon? Tout le monde les connaît. Ce n'est pas un tel ni un tel, c'est une légion, c'est une race, la grande race des incapables transformés en teigneux. Ils se subdivisent en plusieurs catégories, et la variété est le seul mérite qu'on ne puisse leur refuser, puisqu'il y a même les manques de l'industrie et du commerce. Mais l'espèce dont il est question dans le roman de M. Duruy est la plus nombreuse et la plus compréhensive de toutes; elle a des ramifications dans le monde entier. C'est la vaste et universelle confrérie, la grande franc-maçonnerie des illustres Fritouillards et des divins Ghapoulots qui ont juré de révolutionner l'art, tous les arts, cinq ou six fois par an. Elle fait chaque jour d'importantes recrues, et elle ne perd jamais un homme. Une fois qu'on y est entré, on n'en sort plus. C'est l'Internationale des ratés 1

Je n'y comprends pas ces écoles jeunes, bruyantes, exclusives et superbement outrecuidantes, mais encore respectables, qui ont vraiment une doctrine. On y bat la campagne, on y divague a plaisir, on y dit des énormités; mais la sincérité sauve tout, et on pardonne volontiers un peu d'excentricité à la jeunesse qui a la foi et qui travaille. On admire ses espérances démesurées, et on n'éprouve aucun besoin d'ironie devant cet amas d'idées fausses ou vagues, cette absence complète de jugement et de critique, ce

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fanatisme yiolent et nuisible, ces intelligences à peine entrebâillées qu'aveugle l'esprit de système et auxquelles il suffira peut-être de mûrir pour s'ouvrir, Avec elles, il y a encore de la ressource, pourvu qu'elles consentent à honorer les maîtres et à reconnaître des supériorités. Il n'y en a plus, quand un vieux bohème, un vieil échappé de plume ou de palette qui se croit probablement très spirituel, vous dit avec une grande affectation de sang-froid : « Je passais ce matin devant la maison du photographe Donnât... . I »

Ceci, c'est la grande bretèche, c'est l'innombrable clan des ratés. Poètes incompris, romanciers invendus, musiciens inécoutés, peintres et sculpteurs inexposables, on les reconnaît tous au même signe, à la même cocarde, au même cri de ralliement : « A bas l'étude! » Étudier et savoir sont choses absolument indignes de ces inspirés, qui craindraient de gâter, en travaillant, ce qu'a fait pour eux la nature. Ils n^oublieront jamais rien, car ils n'ont jamais rien appris. Ils ont le jet, ils ont la sève, du moins ils le disent, et ils se garderaient bien de profaner, de stériliser tant d'avantages dans la fréquentation des professeurs. Quiconque a eu la faiblesse d'entrer dans un atelier ou dans une école ; quiconque a accepté des leçons et fait un apprentissage est, à leurs yeux, un homme perdu. Il tombe immédiatement au rang infime des estropiés, des mutilés, dont on a arrêté l'élan et l'essor. Tant pis pour les lâches qui ont subi cette domesticité artistique ou cette castration littéraire I

Il ne sortira jamais de cette tourbe un homme de talent. Ils ont étudié, ils ont admiré, ils sont finis !

Qu'est-ce, d'ailleurs, que le talent? Nos bons ratés dédaignent absolument d'en avoir. Ils n'ont que du génie, et ne peuvent nous le passer à moins. Tous ont des ailes qu'un maître n'a jamais coupées. Tous sont des aigles qui prendront leur vol,., demain!

Soyons juste: quelques-uns ont même essayé de s'envoler hier. Deux ou trois, avec un grand effort et après une longue réflexion, se sont résignés à livrer aux regards d'un public grossier un livre, un tableau, une symphonie, un groupe. Ils ont consenti à planer un moment dans l'espace, regardés d'en bas par la foule, barbare et vile! Mais quoi! La bourgeoisie, l'odieuse bourgeoisie, cette reine du siècle, n'a pas voulu, ou plutôt n'a pas pu les apercevoir. Ils étaient trop haut, et sa vue est trop faible! L'œil débile de ces épiciers ne pouvait suivre, dans l'azur, cette audacieuse percée d'artistes, droit au soleil 1 Ils recommenceront — si toutefois ils recommencent — dans des conditions plus fières, sans se soucier autrement du jugement des hommes. Il leur plaît de rester invisibles à l'imbécillité humaine, de dominer leur temps, qui ne s'en doute pas, et de léguer à l'avenir leur vengeance et leur gloire.

Rien ne leur était plus facile que de s'abaisser jusqu'à leur époque, de se mettre, comme tant d'autres, à son médiocre niveau, et de conquérir, en se diminuant eux-mêmes, une célébrité d'un jour. Mais, pour qui les prend-on? Jamais l'orgueil des ratés ne fera

une pareille concession aux basses préférences du public. Les ratés exigent que le public s'élève jusqu'à eux. Leur vanité et leur paresse attendront aussi longtemps qu'il le faudra pour savourer cette inévitable revanclie. Dût-elle leur écbapper à jamais, peu leur importe d'avoir leur jour, les ratés ne travaillent que pour la postérité, ou plutôt ils se reposent sur elle, ce qui n'est pas tout à fait la même chose. En réalité, ils ne font rien ou presque rien, et quand ils risquent, de loin en loin, quelque tentative bruyamment annoncée par toutes leurs trompettes, il arrive généralement que cette fumée sans feu ou ce feu de paille sans conséquence, aboutissant à une nouvelle déception des connaisseurs, se dissipe et s'éteint dans une ironie méritée. En quatre ou cinq jours, la blague française en a raison.

Les ratés s'en consolent par un procédé bien simple et qui sera toujours à leur portée. Il consiste à s'admirer soi-même et à débiner le reste, car l'esprit de coterie a des bornes, et les ratés ne s'épargnent même pas entre eux. Réunis pour démolir tout ce qui réussit en dehors de leur église, ils se séparent sans peine aussitôt qu'il s'agit de se soutenir réciproquement. Leur fraternité va rarement jusqu'à défendre un camarade dans l'intimité. En public et sur l'affiche, c'est différent 1 Ils se font des réclames et des sabbats d'enfer. Avez- vous lu les poèmes de l'illustre Fritouillard? Avez- vous vu la toile de l'immortel Chapoulot? Le premier a inventé la poésie; le second a inventé la peinture. Il n'y en avait pas avant eux, il n'y en aura

LA 3IUSE DES RATÉS. -lOo

plus après. Ils ont mis Racine et Viennet, Raphaël et Gabanel dans le même sac 1

Un trait bien particulier de leur génie, c'est qu'il leur manque invariablement à tous, peintres, sculpteurs, musiciens, écrivains, artistes de tout genre et de tout poil, un rien, un petit rien, le môme petit rien : c'est à savoir le dessin, ce fameux dessin qui est la probité de Tart. Par exemple, je ne le nie pas, ils ont tous la couleur! Tous coloristes! sans exception! Et pas un dessinateur; arrangez cela! Heureusement, ils ne s'en préoccupent guère, et Dieu sait s'ils font fi de cette probité trop verte qui n'est qu'à la main des petites gens !

Le dessin, peuhl cela s'enseigne et cela s'apprend! Je crois bien qu'on peut dire sans paradoxe — et si je me trompe, nos éminents critiques d'art me rectifieront — que les grands dessinateurs ont, pour ainsi parler, créé leur dessin eux-mêmes, qu'il y a là aussi une forte part d'originalité. Mais enfm, si l'on n'apprend pas le coup de génie qui fait les grands dessinateurs, on apprend au moins l'art de dessiner correctement. Voilà ce qui exaspère les ratés. Tout ce qui exige un peu d'étude et d'apprentissage amène une gouaillerie sur leurs lèvres. Leur instinct rebelle, leur originalité insurgée, leur génie en révolte n'admet pas ces règles misérables dans lesquelles un vil professeur prétend les emprisonner. Pas de dessin, pas de style, pas même de grammaire ! Ils rompent d'un seul coup de boutoir toutes les toiles d'araignée de l'École! Oh! M^cole! Voyez-vous d'ici cette chose.

inepte et infecte, où Ton fait du métier, où l'on s'acharne à apprendre ce qu'il faudra savoir, où l'on se pénètre des éléments indispensables, l'École! Croyezvous que cette invention contre nature, que cette monstruosité répugnante soit faite pour eux? L'École tue, et ils prétendent vivre! Allez-vous les étrangler avec son lacet? Allez-vous river sur eux ses chaînes mortelles? Ou plutôt, que parlez-vous de lisières et de chaînes ! Ce sont encore des comparaisons trop nobles. Leur sauvage indépendance a brisé depuis longtemps cette coquille pourrie! Eux, des élèves? Ils repousseraient même le nom de maîtres, comme inférieur à leur ambition. Ce sont des astres vagabonds et irréguliers, qui déroutent tous les calculs! Ce sont des êtres premiers, d'où l'on part à nouveau, et qui inaugurent une phase de l'humanité. Ce sont des initiateurs ! Ce sont des créateurs ! Ce sont des comètes !

M. Georges Duruy nous explique, dans Andrée, qu'ils sont, par-dessus tout, des ratés. Ils ne veulent pas entendre parler d'école, mais ils sont eux-mêmes la grande et éternelle école de l'avortement. Ils sont la montagne en travail qui accouche d'une souris, quand par hasard elle accouche. Ils se donnent des airs de volcan, et on ne voit jamais sortir de leur cratère qu'une lave, — ou bave — obscure qui peut engloutir des réputations, mais qui ne leur fera jamais une renommée.

Leur idée fixe, née d'une jalousie féroce, consiste à démontrer que les studieux, les corrects, les piocheurs, dans tous les arts, n'ont jamais rien produit.

Oh! il y en a, il y en a beaucoup de ces appliqués, de ces forts en thème, de cette graine d'école qui, en effet, n'a jamais produit et ne produira jamais une œuvre. L'étude et le métier n'y suffisent pas. La grammaire et la rhétorique ne font ni un poète ni un peintre. Et qui donc le conteste? On n'oserait même pas renouveler cette vieille querelle de pédants si on ne s'efforçait en môme temps de l'embrouiller par des équivoques. Qui donc soutient que l'école enfante le génie?

Seulement, notre esprit ]}ourgeois. notre bon sens subalterne fait ce raisonnement bizarre : Si, ajDrès avoir travaillé, étudié, sué, bûché, pioché pendant quinze ou vingt ans, avec des facultés ordinaires, on peut encore n'être qu'un fruit sec, jugez de ce qui arrive quand on n'a jamais étudié. Si l'étude longue et sérieuse ne donne pas le don et la flamme, croj'czvous qu'on trouve la flamme et le don au fond d'une chope? L'ignorance et la paresse feront-elles ce que le travail et la science n'ont pu faire? Et s'il ne suffit pas de connaître à fond tous les secrets de fart pour devenir Raphaël, Mozart ou Racine, croyez- vous qu'il suffise de les ignorer pour devenir Shakespeare, Beethoven ou Delacroix?

La Muse des ratés le leur dit sans doute, mais elle les trompe, et, ratée elle-même, elle ne sera jamais que la Muse des ratés!

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