LA RÉCLAME LITTÉRAIRE
J'y reviens. J'y reviendrai toujours. J'ai acquis cette semaine, à mes dépens, la certitude que la critique littéraire décline dans notre pays, et que la réclame, la réclame violente, effrontée, hyperbolique, a envahi ce domaine comme les autres, qu'elle y règne despotiquement, et qu'elle en défend l'accès avec tant de jalousie qu'elle n'y laissera bientôt plus le moindre refuge à la vérité. Je suis allé voir coup sur coup deux pièces que la plupart des journaux avaient prônées, recommandées, admirées, apostillées, et qui sont à mille pieds au-dessous du bien qu'on en a dit, car l'une de ces pièces n'est qu'un poncif solennel, et l'autre une farce laborieuse qui se fouette inutilement pour nous faire rire. Une tragédie qui n'est pas tragique, et une comédie qui n'est pas comique, voilà ce qu'on m'a donné, pour mon argent, comme le nec plus iitra du théâtre contemporain.
Ce n'est pas la première fois que cette mésaventure m'arrive, et je m'en suis déjà plaint, ici même, avec la vivacité d'un spectateur qui regrette de s'être
dérangé mal à propos. On m'a répondu qu'en effet le mal s'aggravait chaque jour, que la réclame littéraire et dramatique s'étendait sur tous les journaux comme une immense tache d'huile; mais que c'était là un fléau inévitahle, et que, dans l'état actuel de nos mœurs, c'est-à-dire dans l'état actuel des relations entre le théâtre et la presse, il n'y avait aucun moyen de s'en préserver. La presse et la critique avaient cessé d'être lihres, non pas précisément en principe, mais en fait; elles étaient prisonnières, enchaînées au moins par des chaînes de fleurs, plus difliciles à secouer quelquefois que des chaînes de fer.
Je me refuse à croire que la critique soit aussi complètement domestiquée, et trop d'exemples me prouvent le contraire. Les noms viennent au bout de la plume, qui protestent contre cet impertinent reproche. Il n'est pas même nécessaire de désigner les lundistes, ou autres qui, en maintes occasions, se sont révoltés énergiquement contre les habitudes de flatterie qui commencent à se glisser dans la corporation et à dénaturer le genre. Mais le dépit qu'ils en témoignent et leur zèle à y échapper démontrent précisément qu'il y a là un mauvais pli pris et, si j'osais ainsi parler, un commencement de servitude, nullement volontaire, une complaisance, en tout cas, qui dépasse singulièrement les bornes de la politesse et de la bonne confraternité. La plupart du temps, on tombe dans la réclame pure, et on y est certainement tombé, avec un excès de badauderie et de gobage véritablement
extraordinaire, pour les deux pièces dont je parle, et que je ne désignerai pas autrement (1).
Or, j'ai la conviction de n'être pas le seul à m'en plaindre. Notre siècle est celui de la réclame; soit, c'est le second présent que nous a fait l'Amérique, et la France aujourd'hui s'en mêle à son tour avec entrain et succès.
Nous accomplirons bientôt, en matière de pufY, des prodiges c\ rendre jaloux ceux qui l'ont inventé. Il faut s'y résigner, c'est une affaire entendue, et nous nous y résignons; mais, en vérité, on en abuse. On oublie trop que la littérature, même dramatique, n'est pas seulement une industrie. Qu'un négociant me trompe à trente sous la ligne et me décide à absorber, sous un nom quelconque, une innocente farine de lentilles; qu'un autre me démontre, à la quatrième page d'un journal, que son chocolat blanchit en vieillissant, comme le genre humain, et que c'est sa supériorité sur tous les autres chocolats du monde connu, ces prospectus n'ont pas grand inconvénient. D'abord, beaucoup d'entre nous savent d'avance à quoi s'en tenir et ne mordent point à l'appât; et puis, si naïf que vous me supposiez, je ne suis guère volé qu'une fois ou deux. Lorsque la fécule ou le cacao ont produit leur effet, je suis fixé, et si je repique, évidemment ce n'est plus la réclame qui m'y détermine: c'est en pleine connaissance de cause, par une libre réso-
(d) Des deux auteurs qui les ont faites, l'un est académicien, et l'autre en passe de l'être.
lution de ma volonté, que je retourne au même fournisseur.
En littérature, c'est tout différent. La réclame arrive à faire des succès artificiels qui corrompent tout à la fois le goût des écrivains et le goût du pulDlic.
Il y a deux choses également et parfaitement certaines, au moins à mes yeux, et, si j'en crois certaines confidences recueillies ça et là parmi les amateurs, aux yeux de beaucoup de" personnages dont le jugement a de l'autorité : c'est qu'on joue en ce moment sur deux théâtres de Paris deux pièces également médiocres (je me borne à ce que j'en ai dit plus haut) et que ces deux pièces, sûrement, incontestablement médiocres, ont l'une et l'autre un énorme succès. On me dira, on me criera : Lesquelles? Encore une fois, je ne veux pas les nommer. Devinez, cherchez vousmêmes (1). La chose est tellement claire, tellement certaine que si vous voulez y mettre seulement un peu du vôtre, elle vous sautera aux yeux avec l'irrésistible puissance d'une fulgurante vérité. Remarquez bien que je ne dis pas : pièces mauvaises; je dis : pièces médiocres, infiniment au-dessous du langage dont elles ont été l'objet, et auxquelle je ne sais quel contrat d'admiration et de louanges obligatoires a assuré un triomphe scandaleusement disproportionné. Est-ce que vous ne voyez pas cela d'ici? Je sais bien qu'en ne les désignant pas par leur
(i). Aujourd'hui comme hier, et à telle heure qu'il vous plaira, on joue sur les théâtres de Paris au moins deux mauvaises pièces qui ont du succès. La chose est vraie en tout temps.