LES DEUX RACES
A Foccasion des Lettres de M. Rouher, je veux essayer aujourd'hui de caractériser, sans me prononcer ni choisir entre elles, les deux grandes races d'esprits, les deux maîtresses catégories qui se par- . tagent le monde intellectuel, et qui en remplissent à peu près tout le cadre, au point qu'il ne reste à droite et cl gauche que des variétés, presque des exceptions, des subdivisions accessoires et des sectionnements de détail. On peut les appeler, et on les a appelées de ])eaucoup de noms, sans jamais les définir complètement, sans jamais rendre par une expression assez compréhensive leurs attributs distinctifs, ou leurs différences essentielles.
Quand j'aurai dit des uns qu'ils sont les actifs, et des autres qu'ils sont les amateurs, je n'aurai pas mieux résolu le problème, ni accusé nettement le trait principal, ni suffisamment dégagé les types. On m'entendrait peut-être mieux si je me bornais à répéter naïvement qu'il y a dans le monde, et spécialement dans le monde où on pense, où on parle, où
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on écrit, où on gouverne, des politiques et des poètes; je dirais volontiers, en serrant de plus près cette psychologie comparative, et en prenant mes exemples dans Je même milieu : des Périer et des Lamartine.
Ce qui est certain, c'est que ces deux grandes races d'esprits s'anttpathent. L'antagonisme latent qui les sépare s'est trahi quelques jours après la mort de M. Rouher, précisément lorsque la puhlication d'une douzaine de ses lettres a mis en relief tout ensemble les facultés pratiques et la négligence littéraire de ce puissant politicien, et marqué une fois de plus la différence qu'il y a entre les hommes d'action et les artistes. Jamais elle ne s'est révélée, jamais elle n'a éclaté sur un nom plus instructif, ni (s'il est permis de s'exprimer ainsi à propos d'un mort illustre) sur un plus démonstratif échantillon.
Vous n'avez pas oublié la querelle. Chose curieuse ! En dehors des petits froissements politiques et de famille qui étaient inévitables, cette polémique a été surtout littéraire, ou, du moins, elle a tourné tout de suite à la littérature. L'opposition s'est manifestée par des critiques ou des épigrammes contre le style d'un ministrcj qui fut spécialement un ministre du commerce, et on a sincèrement reproché à ce grand négx)ciant de ne pas savoir écrire. Vellem nescire litterasl disait Néron, le roi des amateurs. Les amateurs ont prétendu que cliez M. Routier, le souhait se trouvait tout réalisé, et, il faut bien le reconnaître, à un certain point de vue étroit, les amateurs ont eu
raison : M. llouher écrivait mal, ou plutôt il n'écrivait pas !
Sainte-Beuve lui fit un jour une méchante querelle sur le mot pléiade que le vice-empereur avait, suivant le critique, employé improprement, c'est-à-dire comme nous remployons tous, pour désigner une réunion nombreuse, une agglomération, à la même époque, d'hommes de talent ou de génie dans tous les genres. Qui de nous n'a parlé de la pléiade de Louis XIV ou de la Restauration? Sainte-Beuve expliqua très congrûment, en remontant aux sources et aux ét^miologies, que pléiade voulait plutôt dire petit comité, et qu'il n'y avait pas de pléiade au delà de sept. C'est vrai, mais avec son large esprit, Sainte- Beuve fut un pédant et un pointu ce jour-là, et quelques autres jours encore. Sa supériorité s'accommodait assez de ces petitesses. Il s'espaça une fois en deux longues pages pour démontrer à M. GuviUicr-Fleury, je crois, qu'on ne disait pas M. Lamartine, mais M. de Lamartine, ou Lamartine tout court. Là encore, il avait raison, mais quel pédagogue!
Cette pléiade est vraiment bien tirée par les cheveux. L'usage est roi; Horace l'a dit avant que Sainte- Beuve attaquât cette ro3'auté, et il faudra bien en passer par oii veut l'usage. Tout le monde dit aujourd'hui pléiade, dans le sens où Ta employé M. Rouher, et il y a bien d'autres mots, bien d'autres locutions vicieuses et fautes grammaticales que l'usage consacre tous les jours par ses inviolables décrets. Pour n'en citer qu'une, qui donc aujourd'hui connaît en-
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core la vraie et essentielle signification du mot de suite? X chaque instant, dans les papiers d'Etat, dans le style officiel, dans les discours ministériels, vous le voyez pris pour tout de suite^ tandis qu'il signifie expressément, dans la bonne langue, non pas qu'on a fait une cliose immédiatement, mais qu'on Ta faite continuement, sans désemparer. « J'ai lu votre volume de suite )), c'est-à-dire d'une lialeine, ce qui ne veut pas dire que je l'ai lu aussitôt reçu. « Il y avait là quatre fauteuils de suite! » dit M"° de Sévigné, c'està-dire quatre fauteuils alignés, quatre fauteuils de rang^ comme on dit encore à Bordeaux. Mais quoi! si l'usage prévaut, si Tusage ordonne, vais-je me gendarmer contre une incorrection que commettent tous les ministres de l'instruction publique, et que Voltaire (oui, Voltaire!) a déjà commise avant eux.
Je me rappelle ici ce bon Ernest Feydeau, fauteur de Fanny. Quand il était directeur de Y Époque, il nous jurait ses grands dieux que le mot capacité lYavait jamais signifié que contenance^ et, avec une grande sûreté de lui-même, lorsque par hasard, l'un de nous risquait ce terme proscrit : « Messieurs, criait-il, je vous prie instamment d'écrire en français! )) Je lui apportai dix exemples des bons siècles^ et notamment de ce môme Voltaire qui en a, même en "gTammairc, pour tous les goûts.
Si j'insiste, c'est que je suis au cœlir dé mon sujet; et que Sainte-Beuve terminait précisément sa petite leçon à M. Rouher par cette conclusion désolante i
« Voilà ce qui arrive quand on manque d'éducation fine et première ! »
Qu'est-ce donc, s'il vous plaît, que cette éducation fine et première^ qui manque aux Rouher et que les Sainte-Beuve possèdent au suprême degré? C'est, j'en conviens, ce qu'il y a de meilleur au monde, c'est l'exquis de l'exquis et le fm du fui, c'est la dernière fleur des lettres. C'est une éducation complète, une éducation d'artiste,, de connaisseur et d'amateur, qu'on n'acquiert qu'à la longue, par un travail suivi et quotidien, par une lente et patiente dégustation, par une subtile et minutieuse comparaison qui vous fait dire du premier coup : « Ceci est du Laffitte 70 ; ceci est du Margaux 74 ; » et mettre ainsi non seulement le nom, mais l'année sur le cru, et distinguer entre les crus les plus voisins, et les années les jdIus semblables, et marquer même des différences, et comme des places dans le même cru. C'est une possession absolue de toutes les ressources, de toutes les nuances, de toutes les habitudes et aussi de toutes les phases et transformations de la langue, une science profonde et sûre de la propriété essentielle et radicale des mots, de leur acception vraie et originelle, une espèce d'intimité avec eux, qui vous permet de ne les employer qu'à bon escient, c'est-à-dire avec audace ou discrétion suivant les cas, de les restaurer, de les rajeunir, de les créer, et d'être ainsi tour à tour un archéologue ou un précurseur.
Et cette délicatesse infinie, un savant fin et premier la porte non seulement dans le choix des termes.
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mais, qu'on me passe l'expression, dans la coupe des idées. Il y a des anatomistes qui vous trouvent dixhuit morceaux dans une caille ; le savant fm et j)remier affme, émince de la même façon jusqu'à la dernière ténuité une phrase ou une i^ensée déjà fluettes par elles-mêmes, et les sublime parfois (ce qui est un abus) jusqu'à l'évaporation . Sainte- Beuve, si vraiment extraordinaire, en tenait. Il était abstracteur de quintessences et gourmet de moelle à l'excès.
Voilà l'éducation fine et première, qu'on devrait plutôt appeler l'éducation dernière, car on ne l'acquiert que par un effort et une application de toute la vie, et cela même n'y suffit point, si l'on n'a, par surcroît, un certain sens, un certain tact au bout des ongles, le flair et l'instinct du lettré. Ceux à qui la nature a refusé ce don spécial ne s'en doutent même pas et traitent volontiers de pédants, ou au moins de précieux, ceux qui s'en doutent. Il est certain qu'il y a telle phrase, telle page qui passe pour belle, qui a de la renommée, et qui, aux yeux delà fine et première,, est absolument médiocre, subalterne, ne compte pas. sans qu'on ait d'ailleurs le pouvoir ou l'espérance de faire com23rendre pourquoi, soit à celui qui l'a écrite, soit à ceux qui l'admirent. Sa misère n'est pas visible à l'œil nu, ni à l'œil profane; c'est une misère en habit noir, elle tient à des riens qui sont tout, et qui ne peuvent être aperçus que par les initiés.
Cette vue d'une pauvreté non soupçonnée, chez des écrivains en crédit, arrachait à Paul-Louis Courier,
parlant du xvr siècle cl du suivant, son fameux ana- Ihème : « La moindre femmelette de ce temps-là, écrivait mieux le français que nos illustres. » Et du moment qu'il n'en faisait qu'une question de langue et de stylé, une habileté à jouer de Tinstrument-, Paul-Louis Courier avait raison. Pour m'expliquer tout à fait, je vais dire une énormité : Tenez, le plus grand des poètes, le maître des maîtres, Victor Hugo lui-même manie et comprend mille fois moins bien la prose française que M"^*^ de La Fayette. Il est trop de son temps, il écrit avec dés adjectifs, cjui sont de la mauvaise bourre de coton. Les autres, ceux de Courier, charpentaient. Ils étaient solides et fortement articulés. La prose de Victor Hugo a de molles enflures de baudruche. C'est monstrueux, n'est-ce pas? C'est comme cela! Courier les a imités de fort près, de trop près, ces robustes charpentiers du xvn^, et, soit dit en passant, il a eu tort. Son originalité y a péri ou souffert. Il les a observés et suivis en copiste, en pasticheur; d'où il résulte que, malgré sa réputation légèrement artificielle, et malgré Tadmiration, d'ailleurs indiquée et toute naturelle qu'il inspire à M. Léon Renault, il arrive parfois à vous fatiguer et restera, dans la mémoire des hommes, moins comme un écrivain de génie que comme un bibeloteur de style. Quoi que vaille, au demeurant, cette une et première, on devine aisément, on sent tout de suite qu'elle n'est pas à la portée des Rouher, qu'elle est au-dessus d'eux, ou au-dessous, comme on voudra, que cette science d'expertise et d'alambic, cette chimie
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littéraire n'a rien de commun avec leur rude intelligence; qu'en un mot les Rouher appartiennent à une autre classe d'esprits, et qu'ils ont autre chose à faire. Un mécanicien sur sa machine ou un pilote sur son vaisseau ne s'amuse pas à friser des plumes ou à gaufrer des fleurs.
Soit dans ses lettres, soit même dans ses discours étudiés, M. Rouher parle une langue vive, pressante, quelquefois harhare, toujours expressive, qui va droit au but, môme à travers la grammaire et la syntaxe. Elle a toujours du nerf et de l'accent, toujours une piquante et originale saveur.
Quand il signale telle antithèse abrupte, quand il ordonne de se désolidariser, il est bien lui, et, en vérité, voudriez- vous qu'il fût autrement? Tite-Live, qui était de Padoue, avait ses patavinités; M. Rouher, qui était de Riom, a eu ses auvergnades.
En résumé, il faut toujours en revenir à la vieille sagesse proverbiale de nos pères, trouver bon l'arbre qui donne son fruit et ne pas demander des cerises au pommier. H est excellent qu'il y ait des hommes d'action et des artistes, des contemplatifs et des affairés; il est nécessaire — pour prendre deux hommes de notre temps à la plus grande distance possible l'un de l'autre, et comme aux deux pôles de la vie supérieure et distinguée, — qu'il y ait des Rouher et des Renan. Ce sont, je le répète, les deux grandes catégories, non pas de toutes les sociétés, mais de la société contemporaine; ce sont les deux moitiés du monde connu.
die CONTRE LE FLOT.
Les premiers auraient bien tort de reprocher aux autres leur rêverie, leur paresse, leur répugnance ou indifférence à l'action, leur mépris des affaires, leur éloignement pour le tapage de la vie courante, leur curiosité égoïste, leur passion exclusive des choses de l'esprit, leur distraction volontaire, leur subtilité, leur morgue, leur dédaigneuse philosophie. Ces philosophes, après tout, n'ont été amenés là que par un dégotlit profond des laideurs et des vulgarités environnantes; ils ont choisi la meilleure part, et elle ne leur sera point enlevée. Je disais en commençant, que je ne voulais pas opter entre les uns et les autres; je crois pourtant que ces assembleurs de mots et de phrases ont plus contribué , de leur art, au plaisir de l'humanité que ces politiciens, parmi lesquels il y a tant d'outrecuidantes brutes, n'ont contribué à son bonheur. Je maintiens aux artistes leur rang sans approuver leur trop fréquente prétention d'être seuls et de régner seuls dans Tunivers.
A leur tour, ils auraient tort, eux, rêveurs, poètes, guitaristes et bergers de Florian, de reprocher aux conducteurs, aux bergers des peuples, aux poimén laôn (c'est le cas ou jamais de citer du grec) leur ignorance inévitable des jolies choses que nous aimons, des mille gentillesses linguistiques, syntaxiques, artistiques et grammaticales. Ces hommes importants ont à faire une épaisse besogne qui leur défend nos fmes jouissances. Ils voient le monde, sinon de plus bas, au moins en plus gros, en bloc et dans la masse, et leur psychologie doit nécessairement s'en