LES DEUX RACES
ressentir. Elle est aussi plus grosse et jdIus massive. Il ne faut pas leur demander ce qu'ils ne peuvent avoir, il ne faut pas leur demander l'éducation fine et première, qui serait pour eux moins un secours qu'un embarras. On en connaît que cette fme et première a perdus !
Il y aurait là-dessus beaucoup d'autres choses à dire, il y aurait notamment à rechercher, en citant des noms, pourquoi tel homme, merveilleusement doué, n'a jamais pu être et ne jDOuvait jamais être un homme d'État; tandis que tel autre, également coiffé, mais pourvu de facultés différentes, n'a jamais été, malgré son envie, un semblant d'artiste. J'y reviendrai peut-être un jour, et je conclus, pour aujourd'hui, à la bonne franquette, avec une prudhomie que je ne dissimule pas : A chacun son lot ! Il n'est donné à personne de pratiquer en même temps, avec un égal succès, la science efficace du gouvernement et la fme culture des arts. Il n'est donné à personne — en ce monde — d'être à la fois un Périer et un Lamartine, un Rouher et un Renan.
Rassurez-vous, il ne s'agit pas de politique. C'est uniquement d'autorité littéraire que j'entends m'occuper aujourd'hui. L'autorité, ou ce qu'on appelle ainsi en littérature et en art, est une chose généralement déplaisante, agaçante et nuisihle, qui va me servir à poursuivre et à préciser certaine idée que j'ai sur la camaraderie et la réclame. J'en ai déjà parlé ici tout récemment avec la modestie qui me convient ; mais j'ai vu, à divers signes et il m'est revenu de plusieurs côtés, que cette invasion et cette mutualité de l'encensoir dans le monde des lettres commence à irriter ou même à affliger des esprits supérieurs ; j'ai su que je n'étais pas le seul à réclamer contre la réclame, chétif. C'est pourquoi j'éprouve le besoin de protester contre le rôle que Vautorité y joue, et contre la part très importante qu'elle y prend.
Il va sans dire que je ne fais fi de l'autorité ni en politique ni en critique (1). L'autorité, qui suppose la
(1) Et cependant j'ai entendu, de la bouche d'un homme très autorisé, cette définition de l'autorité : « C'est le droit qu'un écrivain acquiert, après quatre ou cinq articles passables, de dire ensuite, pendant toute sa yie, des sottises acln)irées. >>
discipline, ou au moins le respect, c'est notre thèse à nous, Imême dans cette république des intelligences dont la liberté sera toujours la première et la plus féconde vertu. Sans admettre qu'on jure sur la parole d'un maître, et encore moins qu'on divinise un poète quelconque avec cette impertinence que vous savez, au point que Victor Hugo pourrait dire, à l'heure qu'il est, comme tel empereur romain : « Je sens que je deviens dieu ! » nous avons un penchant très réel à nous incliner devant le génie. Aussi bien n'est-il pas donné à tout le monde d'avoir de l'autorité. On n'obtient ordinairement ce privilège qu'après une longue suiïe d'efforts, au cours ou même à la fm d'une existence consacrée tout entière à la culture de l'art désintéressé ; ou encore ipar un coup d'éclat, après un vrai triomphe, une vraie pièce, un vrai livre; et aussi par un à-propos, par une publication de circonstance, moyen inférieur, qui ne peut guère se prolonger, se renouveler, et dont la réussite peut devenir un fardeau. Dans ce dernier cas, l'autorité n'a point toute sa valeur; il y entre de la vogue et du raccroc, presque de l'iniquité. Parfois, beaucoup d'aplomb y a suffi. On citerait aujourd'hui tel critique à peu près éteint et oubhé, cantonné dans une spécialité presque invisible, où il s'essouffle à de rares intervalles sur des phrases tortueuses et des idées alambiquées, qui a joui pendant un certain temps d'une immense réputation. Il devait cette renommée extraordinaire à ses coups de massue qui avaient donné au public, voire aux confrères, l'illusion d'un homme fort. Et Gustave Planche
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lui-même, dans le même genre, qu'est-il devenu? Il est devenu mort et oublié. Il avait été célèbre. Incontestablement Tautorité fuit quelquefois des écrivains ou des juges qui la mériteraient, et va à des gens qui ne la méritent pas. C'est une loi de nature, c'est l'imperfection et l'ironie nécessaire des choses humaines. Il n'en reste pas moins vrai que l'autorité est une chose bonne en soi, et qu'il est désirable, même dans Je domaine indépendant où nos plumes s'agitent, que quelqu'un en ait, autrement dit qu'elle se marie quelquefois, dans une très légitime union, avec le talent.
J'ajoute qu'elle est souverainement utile à ceux qui la possèdent. Ils peuvent en faire profiter le petit monde de thuriféraires qui grouille autour d'eux, poser ceux qui les flattent, improviser presque des réputations et des célébrités. Réciproquement, ils ont le pouvoir d'anéantir un adversaire, de tuer un débutant, et on ne voit pas toujours qu'ils s'en soient fait faute. Janin et Sainte-Beuve, pour ne parler que des disparus, n'avaient-ils pas ainsi un certain nombre d'assassinats sur k conscience? Et pas le moindre remords que je sache; au contraire. Ils avaient agi dans la plénitude de leur droit, et il n'aurait pas fallu leur chercher chicane là-dessus, car ils vous auraient prouvé, en vous adjoignant à leur carnage, qu'ils étaient dans le cas de légitime défense, et que, quand on a de l'autorité, c'est pour s'en servir.
Vous voyez que je ne méconnais pas les avantages de l'autorité. Vous voyez surtout que je ne conteste pas sa puissance. Il n'y a pas d'arme pareille entre
,les mains d'un duelliste adroit. Elle vivifie a* u elle asphyxie à volonté ce qu'elle touche. Elle perd ou ressuscite, comme dit le poète, et on s'en rend bien compte, car nous observons chaque jour, parmi les jeunes écrivains (j'en connais dont le nom chatouille ma plume), un penchant plus marqué à se mettre sous sa protection, et à flatter ses caprices, pour obtenir la permission de grandir à son ombre. J'en sais qui passent leur temps à s'entremettre pour maintenir la paix entre les gens de lettres, et arranger à l'amiable leurs petites querelles journalières^ espérant de cet office quelque petite récompense, ou commission, un jour ou l'autre. On m'en cite un dont le métier est encore plus spécial, car il ne travaille que dans le gros; il pourrait écrire sur sa carte ; X... raccommode les académiciens brouillés. Il ne raccommoderait pas de pauvres diables sans autorité et sans crédit.
Cependant un homme, un académicien, un lettré qui a eu de l'autorité autant qu'écrivain peut en avoir, me disait un jour, en manière de boutade : « N'ayez jamais d'autorité 1 » Et comme je lui répondais entre les dents que j'y arriverais sans effort : — « Eh bien, tant mieux pour vous, ajoutait-il avec une sorte de rage ; pas d'autorité ! jamais d'autorité ! L'autorité, c'est la mort des lettres ! »
Il s'exprimait ainsi à la suite d'un grand article qu'il venait de pubher dans un journal très lu et où il avait vanté un grimaud ; ce qui lui faisait dire, avec des saccades de colère recrudescente : a L'autorité, c'est l'obligation de dire majestueusement des bêtises î y>
Et il reprenait encore : « Alceste n'avait aucune autorité, autrement il ne se fût jamais permis de renvoyer au cabinet le sonnet d'Oronte. Philinte, au contraire, était un critique en vue, qui avait de l'autorité, et voilà pourquoi la politesse, la justice même, lui faisaient un devoir d'être un vil complaisant, de louer des sottises, d'adoucir enfin un arrêt qui, dans sa bouche, eût été un arrêt de mort. »
Le fait est qu'il devient assez difficile, quand on se sent de l'autorité, d'exprimer sa pensée -tout entière et jusqu'au bout; elle porte trop ! Si vous êtes un honnête homme, irez-vous désespérer un apprenti même incapable ? Si vous êtes un homme bien élevé, irezvous, d'un seul mot sincère, mais qui devient gros en tombant de vos lèvres, froisser vingt amis et déconcerter mille lecteurs? Oserez-vous jamais rompre en visière à une réputation faite, à une admiration reçue ? Voici, par exemple, cette Dame aux camélias qu'on vient de reprendre avec tant d'éclat (1). Supposez qu'un critique qui a de l'autorité n'en pense pas tout le bien que tout le monde en dit. Supposez, par impossible, qu'il n'y voie, en cherchant bien, qu'une œuvre médiocre, d'un niveau tout à fait subalterne, tout juste intéressante pour une certaine candeur de sentiment, par une certaine fleur de poésie, plus maladive que fraîche. Dieu sait que ce n'est pas moi qui parle ainsi. A mes yeux, la Dame aux camélias est un chefd'œuvre, précisément parce qu'elle renferme un grain
(1) Janvur 1884,
LAUTORITÉ. m
de poésie, parce qu'elle a vu le jour dans un temps où Alexandre Dumas faisait encore des vers.
Je suis bien sûr qu'il n'en fait plus maintenant, et qu'il ne refera plus jamais, jamais, celte élégie dramatique. Supposez, quoi qu'il en soit, un amateur, un critique, à qui elle déplaise, et qui n'y aperçoive très distinctement et très sincèrement qu'une mauvaise pièce. Aura-t-il le droit et le pouvoir de Je dire? Oui, si c'est un écrivain sans conséquence. Non, si c'est un gros bonnet. Et, en fait, qu'arrivera-t-il ? L'écrivain sans conséquence le dira peut-être : le gros bonnet ne le dira pas. Voilà l'autorité !
On ne veut pas la compromettre, on ne veut pas l'exposer aux discussions, et le droit que s'arroge le premier étourdi venu de se jorononcer avec franchise sur un ouvrage de l'esprit, les trois quarts du temps elle ne vous le donne pas, elle vous l'ôte. On craint d'être appelé homme à paradoxes et fantaisiste, envieux et pédant ; on redoute la coterie qui vous accusera de jeter injustement et brutalement le poids de votre autorité dans la balance, pour égarer l'opinion et perdre l'œuvre. En un mot, on estime, en se repliant sur soi-même, qu'on a passé l'âge d'être sincère et hardi.
C'est pourquoi le lettré colérique dont j'ai parlé concluait ainsi en parodiant fort prosaïquement le grand Corneille :
Priez Dieu de n'avoir jamais d'autorité, Pour conserver encor quelque véracité.
Le sixième et dernier volume de la Corres/jondance de George Sand a été mis à contribution par tous les chroniqueurs. Ils en ont donné nombre d'extraits inté- . ressauts. Je voudrais à mon tour y prendre, pour les reproduire, quelques jugements exclusivement littéraires, qui nous montrent chez George Sand l'esthéticien et le critique. C'est une forme sous laquelle on n'est pas habitué à voir l'auteur du Marquis de Villemer et de Mauprat.
Ce critique littéraire un peu inattendu que j'essaye aujourd'hui de dégager et de suivre, pour ainsi dire, au vol, dans ce sixième volume, y a plusieurs correspondants dignes de lui, entre autres Charles Edmond, Alexandre Dumas fils, et surtout Gustave Flaubert. 11 se livre et s'abandonne en toute intimité avec eux, mais principalement avec le dernier. Celuici, plus agité, plus chercheur et fouilleur que les deux autres, plus échauffé sur la littérature et tout ce qui s'y rattache, est vraiment l'enfant gâté, le confident de tous les bavardages, l'interlocuteur préféré de toutes
GEORGE S AND CRITIQUE. m
les causeries à bâtons rompus. C'est surtout dans les conseils qu'elle lui donne, et même dans les semonces qu'elle lui adresse, qu'on découvre la vraie tendance et la vraie pensée de M"*'^ Sand. A part certaines concessions qu'elle fait évidemment a l'amitié, et certains ménagements qu'elle garde pour ne pas blesser et ne pas décourager un homme aussi impressionnable que Flaubert, on la voit ici, au jour le jour, dans sa libre nature et dans ses goûts essentiels : on saisit très exactement son penchant le plus personnel, et à quelle catégorie d'artistes elle appartient.
Ce qui frappe tout d'abord en elle, c'est ce fin discernement, cette vue nette des effets et des causes littéraires, cette science, pour ainsi parler, du bien et du mal, qui est la critique même. Faculté très rare chez les créateurs et qui excite assez facilement leur dédain, même quand il la possèdent. Cependant, elle nous surprend moins chez George Sand, génie raison- r. nable et de parfait équilibre, que chez les grands agités. On sent bien qu'en pleine inspiration, en plein vol, elle ne perd jamais complètement le sang- froid qui juge et mesure. Elle a, dans ses jdIus vives explosions, je ne sais quel petit moniteur interne qui l'avertit et la dirige, une perspicacité calme, et toujours du coup d'œil. Lisez cette lettre à M. Dumas fils sur une fameuse Lettre de Junius, que le spectacle du drame politique arracha, au mois de mai 1871, à Fauteur applaudi de tant de fictions romanesques, et qui lui permit de faire du bruit en pleine Commune : « Comme vous allez au fond des choses et comme vous savez mettre
m CONTRE LE FLOT.
des faits où je ne mets que des intentions I Et puis comme c'est dit ! Développé et serré en même temps^ vigoureux, ému et solide. » N'est-il pas vrai que c'est Ijien Dumas ?
Je continue : « Vous souvenez- vous que je vous ai dit, après Diane de Lys, que vous les enterreriez tous? Je me souviens, moi, parce que mon impression était d'une force et d'une certitude complètes. Vous aviez Tair de ne pas vous en douter, vous étiez si jeune ! Je, vous ai peut-être révélé à vous-même, et c'est une des bonnes choses que j'ai faites en ma vie. Je ne me piquais pas, je ne me pique pas encore d'une grande science des agencements scéniques ; ce qui me frappait, c'était un accent de vérité forte dans les situations et les sentiments où les autres n'échappent jamais à la convention. Vous avez fait de rudes progrès depuis ce temps-là. Vous êtes arrivé à savoir ce que vous faiteSj et à imposer votre volonté au public. Vous irez plus loin encore, et toujours plus loin. »
Voilà une flatteuse jDrophétie. Elle n'empêchera pas George Sand, à six mois de date, de formuler contre la Visite de noces les plus franches et les plus fortes réserves. On a plaisir à rencontrer, sous une pareille plume, au lieu des compliments ordinaires et de la banalité courante, une véracité si cordiale, et il me semble qu'elle ne fait guère moins d'iionneur à celui qui reçoit le paquet qu'à celle qui l'envoie : « J'ai enfin reçu la Visite. Je n'aime pas beaucoup la pièce; bien qu'elle accuse toujours plus de talent et toujours autant d'esprit. Je la trouve un peu bizarre
comme donnée, ou du moins comme prétexte; car le séducteur est vrai, l'ami est charmant, la petite mariée vraie aussi dans sa bêtise : mais la dame a trop d'esprit, elle fait trop bon marché de sa dignité, puisqu'elle a conservé de la dignité. Cette scène où elle reprend le monsieur, par une comédie qu'une honnête femme ne saurait pas jouer, me fait craindre qu'elle ne soit très rouée, et, quand elle secoue son mouchoir, ce qui est ingénieux au possible et doit faire beaucoup d'effet, je crains que ce ne soit inutile, et. qu'elle ne fasse ensuite tout ce qu'elle s'est vantée d'avoir fait, . . » Attrape !
Pour la Princesse Georges, la critique qui veille sous l'enthousiasme si gobeur de M"'^' Sand — le mot est d'elle — se montrera beaucoup plus accommodante et se répandra même, à bon escient, en effusions admiratives : « Je veux vous dire qu'elle est excellente, la pièce, excellente et superbe, pleine de vérité, de passion et de cœur! » Et s'efforçant de réagir contre certaine impression un peu désagréable que la dureté de la pièce avait paru produire sur le public : (( Pourquoi, dit-elle, veut-on s'en aller content de tous les personnages et certain de leur heureux avenir? Vous ne vous êtes pas engagé à montrer une aventure agréable, vous avez fait un drame poignant avec les éléments les plus simples, les situations les plus connues, et vous avez fait avec cela une chose tout à fait neuve. Le dénouement est ingénieux et je n'y trouve rien à redire. Qu'est-ce qu'une balle allant à son adresse eût prouvé? Qu'ils sont bêtes, ces Pari-
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siens des premières représentations ! Ils veulent faire les pièces eux-mêmes. Ce serait du propre! »
On peut contester certaines parties du morceau, et surtout le petit anathème qui le couronne; mais il est bien difficile de ne pas accepter le fond des idées et de n'en pas tirer argument pour apprécier les fuies facultés critiques et l'étonnante justesse d'esprit de George Sand. On a parlé autrefois de l'école du bon sens; pour son compte, elle n'en tint jamais école; mais elle fut réellement, môme aux époques les plus troublées, le bon sens dans l'art, un bon sens illuminé çà et là des éclairs de la plus noble philosophie. EUe s'en explique elle-même dans une dernière lettre à Alexandre Dumas : « Cher fils, je me désintéresse de toutes les théories quand l'art me parle. Aucune théorie d'ailleurs ne me h\che, quand même elle ne me Yapa§... Mais Fart est au-dessus des discussions quand il se montre, et j'accepte tous ses points de vue, pourvu que le beau l'éclairé. La pièce {La Femme de Claude) est belle et très grande... Les deux premiers actes sont merveilleux. J'aime moins le troisième, non à" cause du dénouement — le meurtre — que je vois différent, et peut-être plus brutal encore, mais parce que Claude, étant un idéal plus grand que nature, ne devrait pas, selon moi, se démentir. Tuer est un acte de justice humaine, Claude est au-dessus de cette justice-là. »
L'amant de l'idéal, qui s'est rendu célèbre sous le pseudonyme de George Sand, reparaît ici à toute sa hauteur, mais c'est un amant qui voit clair, qui dé-
fend très habilement sa cause, qui démêle avec autant de délicatesse que de suite, et qui dit avec une extrême autorité ce qui le choque et lui déplaît dans les pièces de M. Alexandre Dumas. J'extrais pareillement d'une longue et admirable lettre à Gustave Flaubert un jugement d'une grande portée et qui va tout de suite au bout des choses, une sorte d'arrêt défmitif, en un seul considérant, où elle marque d'un trait irrévocable la différence qu'il y a, non pas seulement entre Gustave Flaubert et George Sand, mais entre tous les George Sand et tous les Flaubert : « Tu vas donc te remettre .c\ la pioche? Moi aussi; que ferons-nous? Toi, à coup sûr, tu vas faire de la désolation et moi de la consolation. Tu rends plus tristes les gens qui te lisent. Moi, je voudrais les rendre moins malheureux! » C'est absolument magistral d'observation et de profondeur. A-t-elle assez bien saisi et rendu cette amertume, cette désolation et, d'un seul mot, cette navrante ironie de Flaubert, sans laquelle Flaubert n'existerait pas; s'est-elle assez fortement analysée et pénétrée ellemême, avec son invincible et irrésistible sympathie! Désolation, consolation, ironie, sympathie, ce sont les deux grands ressorts; ce sont les deux pôles de la vie et de l'art.
Elle les croit inséparables, tandis que Flaubert, entiché de son indifférence systématique, tient absolument à les séparer. Elle proteste, à chaque instant, contre cette mutilation, contre cette suppression violente de l'une des deux moitiés de l'idéal. Qui a tort? Qui a raison? Je ne me permets pas de décider; mais
lao CONTRE LE FLOT.
ce qui éclate au travers de ces pages curieuses, ce qui déborde ici à chaque ligne, c'est précisément ce respect, cette adoration du grand art, de l'art complet, qui ne se cantonne point dans un système ou dans une école, qui ne retranche rien de la nature, qui ne sacrifie rien de la vérité. Elle voudrait y convertir ses amis, et le public lui-môme, contre lequel nous la voyions enrager tout à l'heure, mais qu'en dépit des fureurs intermittentes qu'il lui cause elle n'a jamais désespéré de ramener, par Fexemple, par la forte leçon et le vivant spectacle des grandes œuvres, cl cet idéal qui paraît un peu oublié et sacrifié aujourd'hui.
Elle n'y renonce pas; elle croit que l'initiation est possible, elle ne veut pas qu'on abandonne à luimême ce grand public qui foit les grands succès : « J'ai déjà, écrit-elle à FlauljerU combattu ton hérésie favorite qui est que Ton écrit pour vingt personnes intelligentes et qu'on se fiche du reste. Ce n'est pas vrai, puisque l'absence de succès t'irrite ou t'affecte f » L'argument est sans réplique. Pour elle, ce qui l'affecte et l'irrite, c'est uniquement que le sens du style se perd dans notre pays, et que la langue nationale s'en va : « Dans cinquante ans^ dit-elle à Charles Edmond, le sens du français sera tout transformé; c'est inévitable; c'est l'œuvre du journalisme, qui écrit au jour le jour et qui habitue le public à ses procédés. Je comprends ICs saintes colères de Scherer. Qu'y faire? Rien. Patienter, comme en tout, et espérer qu'une bonne réaction succédera à une mauvaise... »
Je crois que ces citations suffiront pour donner au lecteur une idée de George Sand critique. Il aura certainement observé qu'elles portent l'empreinte de la plus parfaite sincérité. Les lettres, où nous les avons prises, ont été généralement écrites au courant de la plume, quelquefois sous Fempire d une impression légère ou d'un sentiment fugitif, toujours dans un élan spontané. La théorie n'y domine pas. Pas de thèse, pas de système, et aucun parti pris, encore que la vieille et éternelle lutte de l'objectif et du subjectif se réveille à chaque page de cette involontaire esthétique. On devine bien de quel côté est George Sand. Elle veut qu'on mette dans une œuvre httéraire non pas seulement son talent, mais toute son âme. son fond et sa forme; elle veut qu'on s'y jette tout entier, cœur et sang, entrailles et pensée, comme dans une bataille décisive que l'artiste livre à toute heure au public d'aujourd'hui et au public de demain. Elle entend qn'il vous y cherche, vous y sente, vous y trouve. Elle ne croit guère à la prétendue froideur^ du pur artiste, elle n'admet pas la neutralité, l'indifférence; elle exige une émotion et une foi; Elle fait, de très haut, la leçon ù, tous lès objectivistes et à Flaubert lui-même : «x Tu aimes trop la littérature; elle te tuera et tu ne tueras pas la bêtise humaine. Pauvre chère bêtise, que je ne hais paSj moi, et que je regarde avec des yeux maternels; car c'est une enfance, et toute enfance est sacrée. Quelle haine tù lui as vouéô! Quelle guerre tu lui fais! t Et dans une atitre lettre dé premier ordre : « Cette
volonté de peindre les choses comme elles sont, les aventures de la vie telles qu'elles se présentent à la vue, n'est pas bien raisonnée, selon moi. Peignez en réaliste ou en poète les choses inertes, cela m'est égal; mais, quand on aborde les mouvements du cœur humain, c'est autre chose. Vous ne pouvez pas vous abstraire de celle contemplation; car l'homme, c'est vous; et les hommes, c'est le lecteur. Vous aurez beau faire, voire récit est une causerie entre vous et lui. Si vous lui montrez froidement le mal sans lui montrer jamais le bien, il se fâche. Il se demande si c'est lui qui est mauvais ou si c'est vous. Vous travaillez pourtant à l'émouvoir et à l'attacher; vous n'y parviendrez jamais si vous njêtes pas ému vous-même, ou si A^ous le cachez si bien qu'il vous juge indifférent. 11 a raison : la suprême impartiahté est une chose antihumaine, et un roman doit être humain avant tout. S'il ne l'est pas, on ne lui sait point gré d'être bien écrit, bien composé et bien observé dans le détail. La qualité essenlieUe lui manque : l'intérêt. » Voilà bien l'acte d'accusation; voilà le procès de Flaubert et de tant d'autres impartiaux, qui ont cessé de plaire aussitôt qu'ils ont renoncé aux scènes violentes, et sont tombés dans le détail insignifiant, comme Flaubert dans son Education sentimentale. Les impartiaux sont condamnés à peindre des choses tragiques, horribles, ou tout au moins malsaines, pour réveiller quelque peu par la brutalité presque physique du spectacle ceux que leur impartialité laisse froids.
Je pourrais multiplier les extraits de cette Correspondance. J'en ai dit assez pour caractériser la méthode littéraire de George Sand, telle qu'on la recueille, éparse dans ses lettres et dans beaucoup d'autres de ses écrits. Je recommande les conseils qu'elle y joint. Ce n'est point un catéchisme littéraire, car le dogme, c'est-à-dire le pédantisme, en est absent : ce sont de simples indications pour se diriger dans la voie du grand art, et même quelquefois du petit métier; mais elles viennent à jDropos, toutes pleines d'une expérience qui n'est certainement pas prétentieuse et d'une sagesse qui, je l'espère, ne paraîtra pas surannée. «