‹ Contre le flotChapitre 14 sur 31 · ARTISTES ET BOURGEOIS · texte numérisé non relu

ARTISTES ET BOURGEOIS

C'est le titre qui conviendrait le mieux aux Lettres de Flaubert à George Sancl; c'est leur véritable épigraphe. Elles sont fort curieuses; on y trouve mille détails caractéristiques et décisifs sur l'homme, sur sa vie, sur ses idées, sur ses ouvrages, sur tout ce qui intéresse ou passionne en lui; mais à tous les points de vue, littéraire, politique, biographique, personnel et intime, cette correspondance est dominée par le vieux préjugé romantique de 1830 contre le bourgeois. Elle en est même encombrée parfois jusqu'au rabâchage; et on éprouve quelque étonnement à voir renaître, sous cette plun^e de précurseur, la querelle classique, la guerre banale de l'artiste et de l'épicier.

Gustave Flaubert avait la conviction que ses contemporains, sauf trois ou quatre, étaient des philistins et des snobs, chez qui toute pensée allait nécessairement à la sottise, et tout raisonnement au truisme. A ses yeux Fart français, la société française, la France elle-même, marchaient à la ruine, et c'était du bourgeois imbécile, crétin, idiote que venait tout le mal.

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C'était la bêtise profonde, la bêtise immense en toutes choses de cet être abject qui perdait notre malheureux pays. Et cette idée de la France fatalement perdue par le bourgeois mettait Flaubert dans une rage qui fmit par passer chez lui à l'état chronique. Ceux qui l'ont approché savent que sa principale distraction consistait à fabriquer et à réciter des chapelets de phrases c\ la Prudhomme, une espèce de catéchisme du bon garde national, égal, ou même supérieur à ce qu'a fait de mieux, en ce genre, le divin Monnier.

Cette grande colère éclate ici (dans les Lettres à George Sand) en imprécations à jet continu. Jamais elle ne s'interrompt, ni ne se repose. « Quand je me mets à engueuler mes contemporains, je n'en finis plus! » dit Flaubert lui-même. Il sent bien qu'il y a là un peu d'excès, et, à bout de souffle, il Favoue : « Rien n'est sot comme les geignards! » Toutefois, il geint toujours, et avec une extraordinaire intensité.

Ces plaintes — un peu monotones et fatigantes — ne sont pas toujours injustes. Dans la politique, qui n'est pas son domaine spécial, il a souvent raison. La vilenie, qui fait le fond de cette science répugnante, lui inspire quelquefois des fantaisies éloquentes ou comiques; et il ne m'en coûte nullement de l'avouer, bien qu'il ait fort maltraité des personnes et des souvenirs dignes de respect. On voit passer et repasser à travers ses lettres une espèce de fantôme ridicule, auquel il donne le nom d'Isidore : c'est l'empereur Napoléon III. Isidore est malade! Isidore vieillit! C'est charmant.

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Je m'empresse d'ajouter que, s'il est sévère pour Isidore, il n'est guère plus indulgent pour ses sujets. Dès le début de cette correspondance, « il est écœuré par le populaire qui se rue sous ses fenêtres à la suite du bœuf-gras ». Il a écrit sur le suffrage universel plusieurs pages qui ont une certaine autorité dans sa bouche républicaine, et que je recommande c\ ceux qui croient encore que la voix du peuple est la voix de Dieu : — « La grande moralité de ce règne-ci sera de prouver que le suffrage universel est aussi bête que le droit divin, quoique un peu moins odieux. » — « Vous avez beau engraisser le bétail humain, lui donner de la litière jusqu'au ventre, et môme dorer son écurie, il restera brute, quoi qu'on dise. Tout le progrès qu'on peut espérer, c'est de rendre la brute un peu moins méchante! » — « J'écris maintenant trois pages sur les abominations de la garde nationale en juin 1848, qui me feront très bien voir des bourgeois! Je leur écrase le nez dans leur turpitude, tant que je peux! « — « J'ai vu les démocrates chez Victor Hugo, lequel continue à être charmant pour moi; mais quel entourage, miséricorde! »

Il n'en épargne pas, et chacun à son tour. Toute la société française y passe, avec un léger regain pour le bourgeois. Quand le bourgeois arrive, il fait un nœud à sa lanière. La vue de la bêtise humaine, et spécialement de la bêtise bourgeoise, lui arrache, à certains moments, des conclusions désespérantes auxquelles le patriotisme refuse absolument de s'asso-

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