ARTISTES ET BOURGEOIS. 1P
pour tout ramener à son objectif, vous vous en rendez aisément compte. Au reste. Flaubert lui-même s'en vante. Il raille les indulgents, les larges comme il dit; il raille Sainte-Beuve et Renan; il accuserait George Sand elle-même, s'il Fosait. On devine une pointe d'ironie dans les compliments qu'il lui fait de sa sérénité : « Nous périssons, dit-il, par l'indulgence, par la clémence, parla vacherie. » Quant à lui, il se proclame impitoyable, et il essaye vraiment de l'être. Il rend des arrêts de mort (heureusement non définitifs) sur Lamennais, sur Louis Blanc, sur Proudhon, sur Louis Veuillot. Tous bourgeois! A la guillotine!
A côté de ces enfantillages, on relèverait aisément chez lui bien d'autres préventions, des théories fausses ou contestables, des contradictions, des excentricités, des lacunes. Je n'éprouve aucun besoin d'y insister. Il importe assez peu, en vérité, que Flaubert, si impressionnable, si nerveux, se soit donné une peine atroce pour se faire une théorie littéraire, une poétique absolument contraire à son tempérament. Il s'est positivement usé à jouer le sang-froid et Tindifférence, à faire l'impassible, à s'isoler, à s'absenter de son œuvre, il s'y rendre invisible comme Dieu dans la nature, c'est sa propre expression. Plus d'abandon l'eût sans doute mieux servi et nous y aurions gagné un ou deux chefs-d'œuvre dont sa lutte contre son instinct nous a privés. Mais l'abandon, le naturel, l'émotion, c'est bourgeois! Cet homme, si vraiment doué et si vraiment fort, a mieux aimé s'exténuer à chercher le style par des procédés de travail quasi
^iO CONTRE LE FLOT.
chinois ou japonais, qui, à ]a longue, devaient nécessairement répuiser et faire de lui, hélas ! un pignocheur de génie.
Cette correspondance n'en est pas moins remplie de jugements qui me ravissent, parce qu'ils portent souvent sur des points qui me tiennent à cœur, et où je suis très fier, je ne le cache pas, de m'ètre rencontré avec un écrivain de cette valeur et de cette autorité. En voici un, par exemple : « A ce propos de livres, lisez donc Fromont et Risler, de mon ami Daudet, et les Diaboliques, de mon ennemi Barbey d'Aurevilly. C'est à se tordre de rire. Cela tient peut-être à la perversité démon esprit, qui aime les choses malsaines; mais cet ouvrage m'a paru extrêmement amusant; on ne va pas plus loin dans le grotesque involontaire. » Et cette remarque si profondément juste. « Les livres obscènes ne sont immoraux que parce qu'ils manquent de vérité. Ça ne se passe pas comme ça dans la vie ! » Daignez vous en souvenir : votre serviteur n'a jamais dit autre chose; Tobscène est faux!
Quelle que soit la critique de Flaubert et quoi qu'elle vaille, on ne s'en réjouit pas moins de prendre sur le fait, à chaque page, un artiste honnête, sincère, vraiment épris, vraiment désintéressé, un peu amant de l'Idéal (c'est lui-même qui l'avoue), un adorateur passionné, irrité, un prêtre (il s'en vante)