‹ Contre le flotChapitre 17 sur 31 · ARTISTES ET BOURGEOIS. U · texte numérisé non relu

ARTISTES ET BOURGEOIS. U

de la pure Beauté, qui doit, je pense, être la sœur jumelle de l'Éternel Beau.

C'est seulement lorsque Flaubert est amené à se juger lui-même comme écrivain, ou à s'analyser comme philosophe, que cette haine du bourgeois dérange, sans rémission, la rectitude naturelle de son esprit. Positivement, elle lui ferme les yeux, elle lui bouche les oreilles; elle lui obstrue la conscience; elle lui masque la vérité, sans compter, d'autre part, qu'elle tourne au dada et à la scie, ce qui est toujours désagréable. Vous ne sauriez croire à combien d'erreurs de critique, et je dirai même de conduite, elle l'a entraîné. Que ses admirateurs, que ses amis ne m'en veuillent pas de cette franchise nécessaire. Nul ne comprend mieux que moi, nul ne respecte davantage le culte qu'ils ont pour cette fière et noble intelligence, que la vie littéraire a déçue, qui n'a pas donné tout ce qui était en elle, tout ce cju'on avait le droit d'en attendre, et qu'une sorte de fatalité — sans doute la semelle de plomb dont il parle en maint endroit — a arrêté sur le grand chemin de l'apothéose. Mais je crains qu'il n'y ait dans leur zèle un peu d'excès; je crains qu'ils ne servent pas toujours très habilement sa mémoire, en s'obstinant à nous le faire avaler quand même et tout entier.

On nous a assez ennuyés autrefois avec l'abus des Récamier, des Swetchine et autres dames à la mode. Sainte-Beuve disait à cette occasion : « Il y a des indigestions d'esprit 1 » Les amis de Flaubert auraient tort s'ils arrivaient à nous donner, même de loin, le

1 i"! CONTRE LE FLOT.

sentiment de ce malaise. La plupart de ses ouvrages ont déjà disparu et ne ressusciteront pas. Qu'importe qu'il n'ait fait qu'une œuvre durable, une œuvre immortelle ! Qu'importe qu'il ait été l'homme d'un livre homo unius libri? Madame Borm-ij ne suffit-elle pas k sa gloire? C'est un livre puissant et générateur. C'est la source d'un fleuve. Balzac avait été le Rhin; Flaubert, avec celte seule Bovar}^ a été le Rhône. Dites donc, à présent, que je ne l'admire pas!

Ce n'est pas une raison pour ne pas voir ses défauts, et surtout son grand défaut, ce mépris du bourgeois, qui le poussa, lorsque le succès trompa son effort, à transformer tout le public en bourgeois, et à regarder Paris comme la patrie des snobs. Si son roman ne réussit pas, si sa pièce tombe, il n'y a plus que des épiciers dans Paris. On est sourd et aveugle cl son génie. Et qui donc, s'il vous plaît, avait fait la fortune de Madame Bovary, sinon ce môme public parisien, cette même foule de bourgeois, d'épiciers, de philistins, de snobs ? Ici, l'orgueil blessé emporte Flaubert à des objurgations, a. des protestations, à des malédictions que je ne veux point appeler ridicules, mais dont cette correspondance met en lumière la criante injustice et la fâcheuse puérilité.

A qui la faute, si l'inspiration de Flaubert, qui ne fut jamais très abondante, s'était peu à peu desséchée à ce travail de marqueterie, à ce jeu de patience de la phrase, qui finalement le tua? A qui la faute, s'il mettait trois mois, de son propre aveu, à écrire trois lignes, à éviter une répétition, une assonance? A qui

ARTISTES ET BOURGEOIS. l/*3

la faute si, martyr d'un procédé faux, « il connut les affres du style » et se consuma jusqu'à la moelle dans cet enfer? A qui la faute, enfin, si la vie est absente de ses derniers livres, si un froid mortel y règne comme dans une salle de collections scientifiques, si le volume a un air d'herbier sec, et l'observation une apparence de vérité moisie?

Il sentait bien lui-même son injustice; mais plus il la sentait, plus le dépit tournait à la fureur. L'homme en lui, sous cette impression de colère continue, a horriblement souffert. La haine du bourgeois s'était changée en névrose à l'état aigu, et la maladie, chaque jour aggravée, lui otait le sens vrai des choses, lui cachait la vraie méthode et la vraie conduite de la vie, lui interdisait de revenir à la simplicité, à la sagesse des bonnes gens. On voit bien à ses réponses que George Sand l'en avertit; mais il est trop tard ! Flaubert en mourra !

En réalité, c'est le bourgeois qui se venge; Flaubert meurt du bourgeois. Plutôt que de faire quelque chose comme les autres hommes, plutôt que d'entrer dans la grande confrérie et de s^iffilier modestement c\ cette race d'idiots qu'on appelle le genre humain,plutôt que de vivre sur cette terre qui, suivant un mot de son ami Littré, n'est qu'une planète inférieure, et d'avoir une communauté, une accointance quelconque avec ce bourgeois endurci qui est l'homme, il manque sa vie. On en surprend vingt fois dans ses meilleures pages la confession désolante, sous la forme la plus familière: ^ rs'om de Dieu! comme on

lu CONTRE LE FLOT.

est bête! » — « Me voilà plus vache que jamais ! » — « Vous allez appeler votre ami sacré cochon! » Et malheureusement on suit, jusqu'à la fin, jusqu'au dernier soupir du malade, la progression de cet incurable orgueil. Un jour, Bouilhet lui dit: «Il n'y a pas d'homme plus moral, ni qui aime plus l'immoralité que toi. Une infamie te réjouit! » C'est bien cela ! Il tient à mépriser l'humanité, et il tressaille de joie quand il a trouvé une excuse.

Flaubert a d'abord été un solitaire, puis un misanthrope, qui eut un moment son Auvergnat dans Louis Bouilhet, et qui faillit le retrouver dans George Sand; puis un désespéré. Il meurt désespéré, dans un trou noir, comme il le dit, dans le désert, dans le vide. La vie, calomniée par lui, s'est faite machine pneumatique pour l'asphyxier.

Je sais le souvenir que l'amitié lui garde et ne veux pas le profaner. Je sais qu'il fut généreux, fier, loyal, délicat et, malgré les' apparences, bon. Je sais que cette àme trop subtile fut une âme d'élite. Mais je demeure stupéfait d'une lacune aussi étrange, et je n'en reviens pas quand il me faut constater à quel point ce réaliste fut un contempteur de la réalité.

L'homme, en Flaubert, a été bizarre jusqu'à la manie. C'est une faiblesse, dont nous suivons ici la trace pendant dix années. Avec sa prétention d^étre un homme à caractère, il en manqua. George Sand vieillie, et qui, dans ses derniers romans, avait radicalement changé son point de vue primitif, s'est écriée un jour : « Entre l'artiste et l'épicier, c'est

Page 1