‹ Contre le flotChapitre 18 sur 31 · ARTISTES ET BOURGEOIS · texte numérisé non relu

ARTISTES ET BOURGEOIS

l'épicier qui a raison! » Et Flaubert lui-même a écrit : « J'ai été Ulche dans ma jeunesse, j'ai eu peur de la vie; tout se paye! »

Qu'est-ce que cela veut dire, sinon que le talent, que le génie lui-même a tort quand il essaye de vivre en dehors, de se soustraire aux obligations communes, et de faire bande à part, sans famille dans la grande famille, sans camarades dans l'humanité. Il faut fraterniser quand même. Est-ce que vraiment nous ne serions pas tous pétris de la même pâte? Quel est donc ce sens nouveau, ou plutôt cette philosophie, cette religion nouvelle, le mépris du bourgeois, l'horreur du bourgeois, que ne connaissaient point Molière et Corneille, des bourgeois! Je n'oserais pas aller si loin que George Sand, ni trancher, en faveur de l'épicier, la vieille querelle romantique de 1830; je ne prétends pas que Félix Potin soit un ange; je me contenterai de dire que la poésie n'est pas toujours où on la suppose, et que, par ce vent mercantile qui passe, il ne faudrait peut-être pas souffler beaucoup plus longtemps sur un épicier pour en faire un artiste que sur un artiste pour en faire un épicier.

A tout seigneur, tout honneur! Le seigneur, c'est le roman. Soit dit sans rancune, il nous envahit, il nous assiège. Il domine la production littéraire, comme le blé, qui fait le pain quotidien, domine la production agricole; on peut préférer autre chose, mais il faut en passer par là. Voici une douzaine d'échantillons dans tous les genres, depuis le drame jusqu'à l'idylle, et il serait bien facile de grossh^ le paquet. Si je comptais ce qui a paru de romans dans un seul mois, j'en trouverais au moins une trentaine, un par jour. Oui, ^'^la France offre aux nations, bon an, mal an, près de quatre cents volumes d'agrément, dont chacun, ou peu s'en faut, mérite l'honneur d'être nommé* La statistique prouve que nous restons, en cette matière, les principaux fourhisseurs du monde lisant. Les romans, c'est ce que l'on ht le plus. Les éditeurs le savent si bien que leur première question, quand vous allez leur proposer un ouvrage quelconque, est invariablement la môme : « Est-ce un roman? » Jugez si elle

glace les malheureux qui s'occupent encore de poésie, de critique ou d'histoire !

Cette vogue, cette popularité du roman est une invitation; c'est aussi un écueil pour les auteurs. En écrivant une de ces fahles, auxquelles le public prend tant d'intérêt, on est presque toujours assuré d'être lu; mais on se perd un peu dans la foule; on n'est plus guère qu'un épi dans la grande moisson. Il dcAn'ent difficile et rare de s'y distinguer, de percer, d'attirer personnellement les regards et de se faire aimer pour soi-même. Les romans plaisent parce qu'ils sont des romans, et, sauf quatre ou cinq illustres dont tous les échos redisent la gloire, c'est à peine aujourd'hui si le gros des lecteurs s'inquiète de savoir qui l'entretient ainsi, depuis tant d'années, de récits, de contes, d'imaginations et de chimères de toute sorte. Je connais beaucoup de personnes qui ne regardent presque plus la couverture du livre et qui vous prennent cela de confiance au cabinet de lecture, comme un pain de quatre livres chez le boulanger. Si cette abondance de production se prolonge^ il arrivera Un moment où les romans, même signés, deviendront anonymes. On ne demandera plus que dans les grandes occasions le nom de l'auteur.

Le piquant de l'affaire, c'est qu'il y a du talent partout, ou presque partout, un talent réeb qui se glissé ou éclate çà et là dans les pages les plus insignifiantes : ici, un portrait enlevé, ailleurs, un paysage senti et rendu, quelquefois une observation profonde, un de ces traits qui portent loin et se gravent, un de

ces aperçus féconds qui, perdus et noyés dans le livre que vous lisez, pourraient engendrer et soutenir un autre livre. Le talent court les rues, ou, si vous le préférez, il se promène sur les trottoirs, et,- quoi qu'on en ait dit dans certaines épigrammes devenues banales, beaucoup de gens le rencontrent. Le seul ennui, c'est que l'entrevue n'est pas d'assez longue durée.

Lorsque vous parcourez ainsi une douzaine de romans, très consciencieusement, l'un après l'autre, vous éprouvez la môme impression qu'en entrant au Salon de peinture. Beaucoup de toiles, et pour tous les goûts. Une habileté, une adresse extraordinaires ; du métier et de la main autant qu'on en peut souhaiter. Mais tout cela se brouille et papillote un peu à vos yeux. Vous êtes ébloui de cet amas de tableaux, de cette dépense de talent; il vous semble que tout le monde en a, ou en aura; mais vous n'êtes pas frappé par le coup de foudre, et vous cherchez, quelquefois en vain, un clou quelconque où accrocher votre admiration.

En revanche, vous avez de quoi asseoir votre estime. Ces romans, en vérité, ils sont tous mangeables. Aimez-vous les aventures, les longs voyages, les péripéties étonnantes, les grands coups d'épée, la vieille wmisqttetairerie? yen ai sous la main. Voici le Diamant rouge, par MM. Adolphe Racot et Georges Pradel. Il a paru dans les journaux, mais tous ceux qui voudront passer une heure agréable le reliront en volume. On suivra toujours jusqu'au bout du monde des romanciers à la recherche d'un trésor. La Toison

d'or de MM. Racot et Pradel se cache dans l'île de Ceylan, et elle est gardée par des héroïnes délicieuses qui vous séduiraient déjà, quand hien même elles n'auraient d'autre diamant que leur personne. Il n'en faut pas davantage pour stimuler les gens; surtout lorsque ce conte aimable, qui vous attire aux plus lointains pays, est écrit avec la rapidité d'un vaisseau qui s'éloigne ou d'une barque qui file.

Voici maintenant le 'Capitaine Bernard par un vétéran, M. II. Gourdon de Genouillac. Je vous assure que les nouveaux ne font pas mieux, et C{ue nombre de conscrits gagneraient à prendre exemple sur les anciens. Personne ne charpente plus solidement que M. Gourdon de Genouillac une de ces machines à grande émotion qui finissent presque toujours bien, puisque les amoureux s'y marient sur des monceaux de cadavres. Est-ce du Ponson du Terrail? Est-ce du Xavier de Montépin? Est-ce du bon ou du mauvais Maquet? Est-ce du bon ou du mauvais Dumas? Je l'ignore, mais on ne s'y ennuie pas. J'ose même dire qu'on s'y plaira toujours. Un roman où l'on se bat et où l'on aime sera longtemps encore, il faut du moins l'espérer, le plus français des romans.

Poussons plus loin, cherchons, dans cette pile de livres, quelques morceaux, sinon plus réussis, au moins plus léchés et caressés par leurs auteurs, quelques-uns de ces livres où un écrivain s'applique avec effort et bonne foi. La Cabanette, de M. Camille Debans, est un de ces petits qiiadri qui ont la mer pour cadre, et qui, par cette seule bordure, plaisent

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tout de suite aux clames, toujours empressées d'y prendre un bain. Cette Cabanette, qu'on appelle aussi Marianne de son vrai nom, a un charme pour ainsi dire salin. Ses malheurs, qui, d'ailleurs, ne tirent pas à conséquence , puisqu'elle se marie comme les autres au dénouement, et que ce mariage est même le second qu'elle contracte, dessine sur son front pur une petite auréole. On ne saurait trop féliciter l'au^ leur d'avoir mis en scène une héroïne très honnête : c'est courageux et dangereux : on n'en fait phis, je n'ose pas dire qu'on n'en veut plus.

Il m'est impossible de faire le même compliment à la Chrétienne, de M. Gh.-M. Flor O'Squarr. L'auteur est pourtant un homme d'esprit. Je crains qu'il n'en ait trop. Son penchant est évidemment de couper ses pages les plus sincères par des traits, pjar des réllexions et surtout par des moqueries. A certains moments, il se moque même de ses paysages. Ce genre, qui a été mis à la mode par le génie de lord Byron, est devenu glacial depuis que ce dernier est mort à Missolonghi, vers 1824. On l'appelle la grande ironie; elle déconcerte souvent le lecteur naïf, et qui se livrait. La Chrétienne dont il s'agit est une manière de sainte Thérèse, tout ardente et brûlante, qui tourne en un clin d'œil à la Madeleine de cabinet particulier. Cette façon de renoncer au mysticisme n'effrayera pas tous les lecteurs; mais la conversion m'a paru un peu rapide, et la transition entre la sainte et la fille insuffisamment ménagée. Quelle drôle de chrétienne!... On aime presque autant la Pauline de Polyeucte.

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Je rencontre maintenant sous ma main deux volumes difficiles à classer dans une catégorie connue, et qui ressemblent à deux fantaisies : la Voix d'or, par M. J. Ricard, et Crrr de bleu! par M. Victor Joly. La Voix d'or a un air de biograpliie, et Fauteur semble s'être donné pour tâche de raconter une histoire vraie, de flétrir une personne en chair et en os. Il s'agit d'une cantatrice, d'une voix d'or, qui n'est rien qu'une voix. L'auteur nous la présente comme un monstre d'égoïsme et d'ingratitude dont la gloire s'élève dans l'infamie et même dans le sang. Tous les amis qui l'ont tirée du néant et qui se sont sacrifiés jDOur lui faire un piédestal meurent pour elle et par elle. D'un signe, aussitôt qu'ils menacent de devenir gênants, elle les tue. Est-ce que vraiment ce modèle existe? Il est atroce.

Quant à Crrr de bleu! (très difficile à prononcer),' vous voyez cela d'ici, un nouveau chapitre du 101% une nouvelle édition du Colonel Ramollot. Le capitaine Cuvilly n'est pas inférieur à ses aînés; je m'empresse d'ajouter qu'il ne tient qu'une très petite place dans le livre et que Crrr de bien! n'est qu'une amorce. D'autres nouvelles, d'un genre tout difierent, où apparaît une certaine énergie tragique, vous procurent d'autres émotions que Crrr de bleu!

J'arrive à un livre j)lus corsé, je dirais volontiers plus fort, Madame Alphonse, par M. Maurice ïalmejT. Madame Alphonse! Ce titre dit tout! M. Maurice Talmeyr a peint une vieille actrice, une horrible ruine de comédienne usée et tarée, qui retrouve, par

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hasard, une fille longtemps perdue et oubliée, et qui, rayant retrouvée, n'a plus qu'une idée fixe : la ramener à son propre niveau. Les développements qu'on peut tirer d'un pareil sujet ne vous échapperont pas, et M. Maurice Talmeyr nous fait assister aux épisodes les plus critiques de cette épouvantable bataille entre le vice et la vertu. A certains moments on frissonne, car la résistance de la vertu ne tient plus qu'à un fil. Dans la citadelle où elle s'est retranchée, l'auteur prend soin de l'endormir, et l'assaut qu'elle va subir, ainsi désarmée, nous inspire les plus vives inquiétudes. Heureusement, tout s'arrange; le prince a des scrupules, et l'abominable M"'° Alphonse meurt folle après en avoir été pour ses frais.

Le roman de M. Maurice Talmeyr n'est pas rafraîchissant, mais il sort évidemment de la plume d'un habile ouvrier, presque d'un maître. Celui-là sait écrire, il sait ce que vaut une phrase bien lancée et un mot bien placé. Il ne justifie pas avec des adjectifs (1)!

J'ai gardé pour la fin les deux romans qui sont le plus en vue depuis une quinzaine de jours, Folle Avoine, par M"^^ Grévillc, et la Joie de vivre, par

(1) Le lecteur ne manquera pas de remarquer que la plupart des romans que je viens d'analyser sont déjà dans les oubliettes. — C'est le destin l II faut une proie au trépas. — Les romans, je l'ai dit, c'est la nourriture quotidienne, vite avalée, vite digérée, sans même qu'il en reste un semblant d'engrais littéraire pour l'année suivante. J'ai choisi ceux-là dans le tas. J'aurais pu en prendre au hasard vingt autres ; et j'y aurais trouvé une égale dose de talent, jointe à une égale frn";ilité.

M. Emile Zola. Je irai pas besoin de dire que ce sont deux livres fort différents, et plus que différents, les antipodes! Ils ont cependant, si je ne me trompe, un succès à peu près égal, ce qui prouve au moins que tous les goûts sont dans la nature. M'^^ Gréville doit être bien ennuyée qu'on lise M. Zola autant qu'elle ; et M. Zola bien indigné qu'on lise M"^*^ Gréville autant que lui. O^'ils y réfléchissent pourtant l'un et l'autre ! Cette faveur partagée n'a rien pour eux de désobligeant; les mécontents pourraient même la trouver excessive. On en faisait autant à George Sand et à Balzac!

Folle Avoine est une de ces histoires touchantes et bourgeoises, comme l'auteur excelle à les raconter. Un bon jeune homme, très inexpérimenté, s'éprend d'une fillette aimable et veut, comme le Huron de Voltaire, faire mariage tout de suite. On les marie, et ils ne sont pas heureux. Le mari se dérange, et jette sa gourme, après le sacrement. Il ne rentrera au logis, dégoûté et amendé, qu'après beaucoup de tristesses et de déceptions. Encore n'y retrouver a-t-il plus, dans sa plénitude première, le bonheur entamé. Sa femme, son adorable petite femme, l'aime toujours : seulement elle ne Taime plus comme elle l'aimait.

J'insiste sur cette dernière nuance, d'abord parce qu'un roman, quel qu'il soit, de M'^^^ Gréville est tout en nuances, et que celui-ci va quelquefois, dans cette manière de sentiments coupés en quatre, jusqu'à la plus extrême subtilité. La femme de Monsieur Folle

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Avoine^ c'est-à-dire de Pélix Romanet, ne Taime plus comme autrefois. Cela signifie, en bon français, ou en bon gaulois, qu'elle voudrait maintenant vivre avec Jui comme une sœur auprès de son frère, et rien de plus! Quel raffinement 1 Quant à moi, je n'ai sans doute pas la délicatesse nécessaire pour apprécier ces minceurs, mais je trouve M"^^ Romanet parfaitement folle, et toute cette partie du roman terriblement alambiquée. Cela tient sur une pointe d'aiguille, et l'auteur Ta bien senti, car, à la fin, madame se résigne, et sa résignation vous soulage ; son entêtement commençait à vous agacer !

Le nouveau roman de M'^^'^ Gré ville vaut tous les autres. Il se recommande par un style aisé, point prétentieux, et surtout par cette psychologie ténue et amincie qui ressemble à une broderie de femme. Les fils dans lesquels M'^^»^ Gréville prend son lecteur sont presque aussi fins qu'une toile d'araignée. Ses romans ont une autre grâce : ils ressemblent souvent à des traductions de romans étrangers. Ils ont un je ne sais quoi qui leur donne une saveur exotique. Je viens de lire trois histoires anglaises ou américaines, traduites par Gh. Bentzon : Madame Delphine, la Campanule et le Chagrin de ma tante Marguerite. Elles m'ont fait beaucoup de plaisir; un nouveau roman de M-'^® Gréville, une autre Folle Avoine, m'en aurait donné autant, et du même.

Nous voici à la Joie de vivre, de M. Emile Zola, et cette joie fait peur. Le roman du maître naturaliste s'étale au milieu de ces pâquerettes, comme un

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immense champignon vénéneux. Il n'est pas plus vénéneux que ses camarades, encore qu'il le soit assez. Je sais bien qu'on est parfaitement ridicule en disant ces choses, et en parlant de poison à des gens qui en absorbent en un jour plus que feu Mithridate dans toute sa vie; mais enfin il faut être sincère. Un moment Pauline et Lazare, l'héroïne et le héros du livre, m'ont fait trembler. J'ai cru que nous allions assister au mariage sous-civil de M^^*" de Sade et de M. Schopenhauer fils. Mais bientôt ces malades se sont calmés ; ils ne s'épousent d'aucune façon. Leur discrétion relative nous a permis de goûter les beautés du livre, non pas les paysages, qui sont ordinaires, non pas le drame, qui est ennu^^ux, mais de fortes scènes, puissamment menées, par exemple la scène de l'angine, où l'émotion suit bien son échelle, où Ton rencontre môme des délicatesses inattendues, et qui serait parfaite, s'il ne s'agissait, là. encore, d'une maladie. Trop de maladies, décidément, et trop de médecine ! J'avouerai pourtant qu'il j a dans ces pages beaucoup d'intensité et de concentration, encore que je ne sache pas au juste ce qu'on entend par concentration et par intensité, mais je sais que ce sont les mots à la mode.

J'aime aussi l'étroite fidélité de l'auteur à sa donnée première, à la forte philosophie qu'il a mise, dès le début, dans son livre, c'est-à-dire à cette joie de vivre, à ce bonheur d'être, qui suffit pour nous faire passer légèrement par-dessus tant de chagrins et de de niaux, A la bonne heure, voilà qui est sain et fort !

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Un malheureux goutteux, à qui la douleur arrache des cris horribles et qui n'a plus que le souffle, dit gaiement avant de se mettre à table : « Faut-il être bête pour se tuer t )> Et le livre finit bravement sur cette conclusion; c'est à merveille. Seulement, Mecenas, le galant homme, Tavait trouvée avant M. Zola, et en général, une des faiblesses de M. Zola, dans ses romans, est de découvrir des choses que beaucoup de gens avaient découvertes avant lui. Le naturalisme lui-même est une de ces Amériques !

La gravité des philosophes aura beau réclamer contre la frivolité de notre temps; jamais on ne lira Kant ou Leibnitz aussi volontiers que George Sand ou Paul de Kock. Il n'y a pas d'anathème ni de réprobation qui tienne : ce qu'on lit le plus, ce qu'on dévore, ce sont les romans. Entendons-nous bien cependant : je ne parle pas d'une certaine élite qui, sans dédaigner absolument les histoires romanesques, préfère ordinairement d'autres lectures et une nourriture plus solide; je parle de la masse du pubhc, de ce qu'on appelle le grand public; son 23lat favori, son perpétuel jDlat du jour, c'est le roman.

Il ne s'agit pas de savoir si cette préférence mérite d'être louée, et s'il ne vaudrait pas mieux, quand on veut assurer à son esprit une bonne culture, le façonner et l'habituer à un autre régime. Des per-

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sonnes honorcables sont persuadées qu'une intelligence fait preuve de sérieux quand elle recherche, comme M. Paul Bert, si Jeanne d'Arc fut un personnage historique ou un sujet hystérique. Ce sera comme il leur plairai Ce qu'on ne peut nier, c'est que le succès appartient aujourd'hui à la littérature d'imagination, et que celle-ci a décidément pris le pas sur l'autre. La statistique de la Hbrairie nous fournirait sur ce point les révélations les plus curieuses. Elle apprendrait aux philosophes, qui aiment à lever les br,as au ciel, dans quelle effrayante proportion le roman l'emporte sur tous les genres circonvoisins. Cette statistique est à faire surtout dans la saison, mars, avril ou mai, ou encore à la reprise, en octobre et novembre. Elle donne à la production des romanciers, un avantage, au bas mot, de 5 contre 1, C'est leur cote 1

Je trouve un peu ridicule, pour ma part, de s'insurger contre ce fait; mais je reconnais qu'il semble assez naturel de s'en étonner. Comment des fables peuvent-elles obtenir tant de succès dans le siècle même de la science? Comment peut-on prendre tant d'intérêt à des rêveries dans une époque de connaissances positives et d'applications pratiques? N'y a-til pas contradiction entre nos réalités et ces chimères?

Eh bien, non! Il n'y a pas contradiction; au contraire, il y a réciprocité inévitable, il y a réaction nécessaire, et ce qu'on serait quelquefois tenté de prendre pour une antinomie est évidemment une conséquence. Plus une époque est scientifique, plus elle

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aime les romans, plus elle en lit. C'est une des moitiés de notre esprit qui réclame ses droits.

L'esprit a deux pôles opposés, comme une aiguille diamétrique qui se meut sur un pivot et qu'on ne peut orienter dans une direction sans qu'une de ses deux extrémités aille immédiatement au point inverse.

Dans un temps où l'on ne rêve plus, c'est-à-dire où l'on croit ne plus rôver, le roman devient un besoin impérieux, parce qu'il est précisément le dernier asile du rêve. Et ce ne sont pas seulement les dames qui ne peuvent plus s'en jDasser; les hommes eux-mêmes, et, jDarmi les hommes, ceux qui se vantent de n'aimer que le vrai, ceux qui se flattent d'avoir dans le cœur autant de précision que dans l'esprit, sont les premiers à se garder un petit coin pour cette aimable distraction et diversion du roman.

Il y a dans la vie de Bonaparte une anecdote qui, tout enfant, me frappait beaucoup, et où je vis plus tard un véritable trait de lumière psychologique. Lorsqu'il s'embarqua sur Y Orient pour son expédition d'Egypte, il eut soin d'emporter à bord toute une bibliothèque, d'ailleurs composée à l'impromptu et au hasard, et il comptait sérieusement sur cette littérature pour tromper les ennuis de la traversée. Il s'aperçut bientôt qu'il n'y avait pas compté en vain, car il trouva un jour tous les personnages, déjà illustres, qu'il emmenait avec lui, plongés dans leurs lectures au point de ne pas même remarquer sa présence. Et alors, avec ce curieux besoin d'inquisi-

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tion qui était en lui : « Que lisez-vous là, Muiron? — Un roman, général! — Et vous, Bcrtliollet? — Un roman ! — Et vous, Desaix? — Un roman ! — Et vous Monge? — Un romani Tous, et même Monge, des romans! Bonaparte les plaisanta un peu sur ce goût; mais que lisait-il donc lui-même? Homère et Ossian, c'est-à-dire les deux plus grands romanciers connus, qui ont sur tous leurs rivaux cet avantage inappréciable, cette supériorité extraordinaire et essentiellement romanesque de n'avoir peut-être jamais existé ni l'un ni l'autre! Il lisait son roman, lui aussi, ce génie complet, qui a touché les deux pôles de la pensée et de la vie. Quand on creuse son étrange personnage, on s'aperçoit que Napoléon, l'homme du monde qui a le plus agi, est en même temps l'homme du monde qui a le plus rêvé.

Donc le besoin de lire des romans, ou même d'en faire, est bien dans la nature humaine; il est la nature et rhumanité elles-mêmes. Il explique cette effroyable consommation de livres fabuleux dont ne se doutent même pas ceux qui y prennent le plus de part personnelle, et y entrent pour un quotient considérable. L'approvisionnement quotidien de Paris et de la province nécessite une véritable halle aux romans qui s'emplit et s'agrandit tous les jours. Et remarquez que je ne parle ici que du volume qui s'étale à la devanture des libraires; je ne parle pas de l'exploitation en livraisons et en brochures périodiques; je ne parle même pas du journal, de ce petit journal à un sou qui en absorbe et en débite des quantités effrayan-

tes à deux ou Irois millions d'affamés, A l'heure qu'il est, vous ne trouverez pas en France une femme de chambre ou une bonne qui ne s'offre cela, tous les jours, comme son café, et qui ne se figure fort sérieusement être la Petite Mionne ou la Belle Julie. De la loge au salon, et de la portière à la marquise, on raffole du roman, avec cette différence qu'ici on préfère généralement Alexis Bouvier à Octave Feuillet, tandis que là on se donne le ton de préférer Mérimée à Pierre Zaccone. Mais, à cela près, c'est toujours le roman qu'on aime; c'est toujours la littérature d'imagination qui attire, qui séduit, et dont les quatre cinquièmes des lecteurs ne pourraient pas plus se passer que de pain.

Voilà le Grand Prix couru 1 Voilà les gens à la campagne ou à la mer. Demandez-leur par ce temps de chien et par cet été boréal quelle sera la plus claire occupation de leur après-midi; demandez-leur ce qui traînera sur les pianos, sur les fauteuils, ou même sur les chaises de jardin, si les averses le permettent. Demandez-leur enfln sur quoi ils comptent pour lutter victorieusement contre la pluie, contre l'ennui; et pour venir à bout de leurs loisirs; tous vous répondront : les romans 1

Cette vogue universelle ne paraît pas près de finir, car le roman n'est pas seulement une ressource pour celui qui le lit, il en est une pour Fauteur qui l'écrit. Rien ne vous plaît mieux à écrire qu'un roman, en ce sens que ce genre est devenu, par la force des choses, une forme, un moule, un cadre, où vous pouvez mettre

tout ce que vous voulez, un déversoir des pensées les moins fabuleuses, les moins amoureuses et les moins romanesques. Vous êtes libre d'y introduire toute une philosophie, voire des chapitres scientifiques, et personne ne vous chicanera sur le prétexte. Le roman s'est changé en une sorte de vestiaire de la littérature, oh. chacun se débarrasse et se soulage de ce qui le gêne; encore une fois, on y met tout!

C'est une raison de plus de rechercher ce qu'il convient d'y mettre pour réussir. J'incline à croire qu'en le bourrant d'esprit, de style, d'observation, de passion et d'intérêt, on arrivera à faire quelque chose qui ne déplaira pas à tout le monde; mais comme ces divers ingrédients se trouvent rarement réunis chez le premier venu, et que même les plus favorisés n'en ont généralement à leur disposition que l'un ou l'autre, il n'est pas sans utilité de se poser une seconde question que voici : Quel genre de roman faut-il de préférence cultiver? Quel genre de sujets faut-il choisir? Par quels procédés aura-t-on le plus grand nombre de lecteurs?

Je ne dissimulerai pas que si l'on s'en rapporte à des exemples récents, le roman erotique, pornographique et aphrodisiaque semble avoir conquis beaucoup de suffrages. Des éditeurs, dont j'ai reçu la confidence, assurent que, pour certains livres inflammatoires-, un tirage minimum de quinze mille est assuré. C'est un bruit qui commence à se répandre, et comme il est toujours doux pour un écrivain, romancier ou géographe, de tirer beaucoup, je n'en

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vois guère qui ne fasse là-dessus quelque petite concession à celte reine du monde qui, en littérature comme en politique, s'appelle l'opinion. Sapho est, à ce point de vue, une véritable profession de foi. Je doute qu'elle exprime exactement les sentiments et les préférences littéraires de son auteur. Mais il faut bien s'accommoder au goût des lecteurs, comme c\ celui des électeurs. Il faut être élu, et lu !

La preuve que ce genre plaît à une partie du public, c'est que deux ou trois romanciers et un ou deux journalistes, dont le nom vient sur vos lèvres comme sur les miennes, le cultivent obstinément. On peut contester leur génie, mais on ne peut pas contester leur succès. Vous rencontrez, à chaque pas, de nombreux amateurs, surtout des collégiens et des vieillards, qui vous disent en claquant de la langue ; (( Dieu, que c'est joli! Et que ce X.., a donc de talent! »

Cependant j'aime à croire que ce public spécial est encore assez restreint, et d'ailleurs il a existé dans tous les temps. A toutes les époques, le gaulois, le croustilleux, l'égrillard, le pornographique, et autres variétés, entre lesquelles il n'y a guère que des nuances, ont fait leurs frais. Les libraires en ont le tarif chiffré sur une échelle qui va de cinq mille à vingt mille entre le simple égrillard et le pornographique pur. Mais rendons justice au grand public. Il aime, avant tout, les aventures romanesques; il aime le roman proprement dit, et pas du tout ces cochoniaiui que le pauvre Grenier appelait la litté-

rature porcine. Je le répète, mettez dans un roman de Tesprit, du style, de l'émotion; donnez-lui une forme neuve et piquante; évitez le banal et le convenu, et vous verrez!...

Après cela, non ! pas d'esprit, pas de style, pas de tour imprévu; un peu de convention, beaucoup de banalité, énormément de fausse sensiblerie : c'est encore plus complet et plus sûr !

Allons! encore un effort! Je me suis fait à moimême la gageure de m'acquitter aujourd'hui, en bloc, avec une cinquantaine de romanciers et de romans qui attendent patiemment, sur un rayon de bibliothèque, le petit mot, trop court, que la critique leur doit. Et, quand j'aurai fait cela, je n'aurai encore payé aux livres d'imagination qu'un léger tiers de ma dette. Il m'en restera le double à solder, ce qui exigera que je m'y reprenne encore à deux fois pour me mettre à peu près au courant. Et, quand j'aurai consciencieusement épuisé mon total, il en sera revenu d'autres, si bien que je perds l'espoir d'être jamais complètement libéré. Et notez que, malgré la meilleure volonté du monde et un grand penchant à introduire un peu de statistique dans la littérature, je ne puis parler de tout ce qui paraît. De combien, hélas 1 il s'en manque! Il faut trier, il faut choisir, ne présenter que ce qui est présentable. C'est encore un vrai monceau ! Qui donc

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disait que notre temps était, avant tout, positif et pratique? Le roman vous déborde, la fable vous inonde, et jamais on n'a tant rêvé :

Le pire de l'affaire, c'est que tout le monde a du talent! Oui, à la lettre, tout le monde en a. Je l'ai déjà dit et je ne cesserai de le répéter. Par un singulier phénomène qui mériterait, 'à lui tout seul, une étude, pendant que les géants disparaissaient, la moyenne de la taille a monté. Voici des tas, des piles de volumes, et sous toutes ces couvertures bariolées ou sous presque toutes il y a, comme on dit, quelque chose. Il y a un indice ou une promesse, un rien tout au moins où la louange peut s'accrocher pour le présent et l'espérance pour l'avenir. C'est affreux ! Vous allez me prendre pour un bénisseur : eh bien, non! Je ne me sens aucune vocation spéciale pour le maniement du goupillon littéraire; j'avouerai même que, dans cette pyramide de romans, j'en aperçois peu dont on ait le droit de dire — et surtout d'écrire — qu'ils sont excellents et parfaits; mais qui soutiendra que la perfection soit de ce monde ou de ce temps? Au besoin, j'en signalerais beaucoup qui sont médiocres, plusieurs même qui sont presque mauvais; pas un, je le répète, où ne surnage, dans cette médiocrité, quelque petite glane à recueillir.

Voulez-vous que nous les prenions au hasard de la plume, sans choix ni méthode? La bizarrerie du pélemôle aura peut-être, pour une fois, son intérêt.

Je rencontre d'abord les amuseurs, qui écrivent pour les petits journaux. Ce ne sont pas gens c\ dédaigner.

La foule les aime et elle a raison, puisqu'elle peut se les procurer pour un sou, et qu'une page de leur prose coûte trois fois moins cher qu'un morceau de pain. Avez-Yonslu La Petite Mioniie, de M. Emile Richebourg, et VOutrarjée, de M. Jules Mary? Avez-vous lu la Folie de Claude, de M. J. Dalsème, et la Fille des Camelots^ de Pierre Zaccone? Ah! je le distingue, celui-là, je l'appelle Zaccone tout court. Il est vraiment du bon temps et du bon jeu; il possède la vraie tradition Dumas 'et Sue. Il vous commence ainsi son histoire: « On était au 20 avril 1875; huit heures du soir venaient de sonner à l'horloge de la gare d'Orléans ; le train-poste chauffait, attendant le moment du départ. . . Peu à peu les wagons se remplirent; la présentation des billets eut lieu, et bientôt, sur toute la longueur' du train, il ne resta plus ouverte qu'une seule portière, à la poignée de laquelle pendait l'écriteau bien connu: coupé réservé. Ce coupé était vide...! » C'est fini; après cela vous ne pouvez plus vous refuser; il faut aller jusqu'au bout. Je ne sais pas, je ne veux pas savoir quel âge a Pierre Zaccone. Il me semble que je l'ai toujours connu, et cependant il ne vieillit pas !

Que celui qui n'a pas lu quelque scène de La Petite Mionne lève la main ! M. Emile Richebourg a la vogue; il fait monter de vingt mille; M. Jules Mary est doué pour le drame. Il se plaît et il excelle à raconter des choses tragiques. Son Outragée (vous voyez d'ici cette héroïne) fait partie d'une série noire intitulée les Damnées de Paris, Il manie la terreur avec infmiment

de dextérité. Son camarade Georges Pradel, qui publie, en ce moment, VHistoire Coutanceaux dans le Petit Journal, et la Princesse Jaune dans le Petit Moniteur, a aussi ces cordes sombres ; mais il possède en môme temps Fautre grand ressort, la pitié. Je leur chercherai à tous la même chicane. Leurs romans, jetés forcément dans le moule du feuilleton quotidien, se ressentent quelquefois de cette inévitable coupure. L'intérêt y semble un peu haché, et la curiosité trop fréquemment éveillée, si j'ose dire. Le petit appel final qui faisait si bien lorsqu'il était accompagné de la formule: à suivre^ devient inutile au milieu d'un chapitre. Vous n'avez plus besoin de vous dire : « Que va-t-il se passer? » quand, au heu d'attendre jusqu'au lendemain, il vous suffit de regarder dix lignes plus loin pour voir immédiatement ce qui se passe. Cette remarque s'applique à toute une catégorie de romanciers et de ronio.ns, elle s'applique à la Petite Cayenne de M* Alexis Bouvier. Bouvier, Richebourgl Richebourg, Bouvier! Voilà les favoris et les benjamins du peuple!

Après ces œuvres populaires, je me permets de recommander au public trois romans dont M. Jules Glaretie a fait la préface. Je ne les ai pas lus, je fa^ voue ; mais M. Jules Glaretie les a lus, et cela me suf-^ fit. Jô m'en rapporte absolument au sens et au tact d'un écrivain dont l'obligeance ne va pas jusqu'à apostiller des drogues. Le j^remier est intitulé AreJitures d'une femme galante, par M"^*^ Mary Sammer. Le second i3st le Petit-Pierre, de ce pauvre Paul Par-

LES ROMANS. KîT

fait, et, dans les quelques pages qu'il a consacrées à notre ancien camarade, M. Jules Glaretie a mis tout son cœur. Le troisième m'attire et m'effraye. C'est la Princesse Casse-cou^ de M. Auguste Erhard. Vous voyez sur la couverture une petite diablesse, plus que déshabillée, qui est à genoux sur la tète d'un vieillard visiblement atteint de gâtisme, et qui lui fouille dans la cervelle à une incalculable profondeur. J'estime qu'elle n'y doit plus rien trouver, mais cela vous donne le frisson. Ah 1 le pauvre vieux! Ahl l'horrible bète ! Il y a lieu de supposer que ce n'est pas un roman pour les pensionnats de demoiselles. Aussi bien n'en fait-on plus pour ces endroits-là I

J'en dirai autant de \a.Mal Mariée^ de M. Alexandre Boutique, et de la Ratée, de M. Henri de Kock, et pourtant cette Bâtée vaut qu'on la lise. Quant aux Boudoirs de verre ^ de M. Catulle Mendès, leur titre dit tout; c'est aussi vif que du Silvestre. Un philosophe de l'antiquité souhaitait que sa maison fût de verre, mais il n'entendait pas, je pense, que cette maison serait un boudoir. M. Catulle Mendès appartient à une catégorie d'écrivains affriolants qui ne cassent pas les vitres, mais qui les aiment transparentes pour mieux voir ce qui se passe de l'autre côté. Ces messieurs voudràii3nt que les choses les plus secrètes et tous les petits mystères de la vie aimable ne fussent protégés contre leur curiosité que par une glace sans tain ; cela les reg'arde, mais pourquoi sont-ils si jaloux d'y intéresser la nôtre?

Voici maintenant un certain nombre de livres —

des romans, bien entendu — qu'il me serait fort difficile de classer dans un genre spécial, et que je me contenté, pour ainsi dire, de cataloguer. Je crains que beaucoup n'aient passé inaperçus. Et pourtant quel effort, quel travail, quelle somme d'activité intelligente ; ont été dépensés par les auteurs pour un aussi maigre résultat! Je serais bien étonné si on avait beaucoup lu la Madame X... de M. Albert Pinard, et la Comtesse : Natalia^ anonyme; et Un Cas de divorce, de M. Ma-, thieu de Saint-Vidal, encore que l'à-propos y fût; et; même Fleur d'alfa, roman de mœurs espagnoles, par M. Marcel Frescaly, malgré plusieurs pages intéressantes qui vous y sautent aux yeux; et Bonne Nuit, de M. Alphonse de Launay. Ici pourtant je pourrais bien me tromper. L'auteur a sa cote, et la maison Dentu nous assure que Bonne Nuit est tout à la fois un livre de voyage et de chevet.

Où en suis-je de cette longue énumération? Je retiens ça et là, au passage, quelques œuvres et quelques noms qui mériteraient beaucoup plus qu'une mention honorable; mais on comprendra que je ne puis pas écrire un volume sur chaque volume, et qu'il faut nécessairement se borner. Rappelez-vous que je n'aurai expédié, après un tel labeur et d'aussi sincères témoignages de bonne volonté, qu'un petit quart de mon inventaire. Les Cocottes de mon grand-père, par Alfred Delvau; la Mimie, de Charles Deslys, attirent naturellement le regard. Barbe Grise, de M. Edmond Tarbé, a paru dans un grand journal parisien ; journal à succès, roman à succès. Les Misères du

cœur, de M. Paul Perret ressemblent à tout ce qu'écrit M. Paul Perret. On y retrouve, à sensible dose, rélégance et la distinction qui nécessairement ne sont pas une garantie de réussite tapageuse, mais qui demeurent une recommandation suffisante et une excellente note auprès du lecteur délicat et discret.

Les personnes qui aiment les histoires gaies liront avec plaisir, avec infiniment de plaisir, le Roman de Gaston Renaud^ par M. Marc-Monnier, qui n'en fait jamais d'autres. On dit qu'il ne faut jamais comparer les écrivains entre eux, parce qu'on ne peut comparer sans blesser. Toutefois, un rapprochement est permis. Le Roman de Gaston Renaud tiendrait honorablement sa place à côté du Roi des Montagnes, d'Edmond About. Un autre livre amusant, c'est Madame la Députée, de M. André Le Breton. Je crains le roman politique et je le fuis; mais Madame la Députée m'a réconcilié un peu avec le genre. Il ne me reste plus à mentionner que la Comédienne, de M. Arsène Hoiissaye, président de la ^ Société des gens de lettres. C'est l'histoire de Rachel, ' racontée par un témoin de sa vie; et j'aurais peut-être ' dû la garder pour une étude sur les ouvrages histo- "" riques, mais d'autres témoins m'ont assuré que c'était plutôt une œuvre d'imagination.

Que de livres! Et, je vous le répète, on lit, on absorbe tout. C'est à peine si cette production effrayante suffit à la consommation d'un public de dévorants, qui ont un appétit d'enfer et qui ne sont jamais rassasiés. La librairie ne dissimule pas qu'elle

parvient toujours à écouler ses stocks. C'est bien La halle aux romans !

Entln, j'en tiens un, ou la moitié d'un; je tiens, ou peu s'en faut, un livre neuf et original, un roman qui est une petite révélation. Gela s'appelle le Crépuscule des Dieux, par M. Elémir Bourges. Singulier titre et singulier nom! Elémir est bizarre. Connaissez- vous M. Elémir Bourges ? On me dit qu^il a fait naguère des articles dans le Parlement. Il fait actuellen:tent une chronique par semaine dans un journal très parisien. Cette chronique semble d'un écrivain et même d'un philosophe; on y découvre des profondeurs inattendues sur le boulevard. On ne la lit pas beaucoup; la moindre Frou-Frou, la moindre Pichenette plaît davantage : c'est là que j'ai deviné mon Elémir.

Son Crépuscule est une œuvre, ou presque une œuvre. Il a bien des défauts, sans parler de cette étrange étiquette, qui ne se comprend guère, le Crépuscule des Dieux. Qu'est-ce que cela pourrait bien être ? On se rappelle qu'il y a quelque chose de pareil dans certaine tétralogie de Richard Wagner; mais à Wagner tout fut permis, même la sottise. Chez Elémir, le Crépuscule des Dieux signifie la fin d'un monde. Il a mis en scène un de ces principicules allemands qui furent dépossédés par la Prusse après Sadowa, et il nous montre ce descendant des Othon s'é-

teignant à Paris, avec ce qui lui reste de famille, dans une sorte d'ignominie insouciante et maniaque, sous la domination des filles et des valets. C'est un portrait de plus ajouté à la galerie d'Alphonse Daudet; c'est encore un roi, ou au moins un duc en exil, et vous n'avez pas besoin d'une clairvoyance extraordinaire pour découvrir du premier coup, tant la peinture en est frappante, qu'il s'agit du feu duc de Brunswick, Les personnes qui ne le reconnaîtraient pas à sa perruque le reconnaîtraient à ses diamants. Il meurt en léguant toute sa fortune à la ville de Genève.

Le duc de Brunswick, protagoniste d'un roman, c'est maigre ! Aussi bien l'auteur s'est-il moins appliqué à faire un roman qu'une satire, et à extraire, pour ainsi parler, ce qui peut se cacher de bouffonnerie amère dans cette extinction d'un vieux et ridicule débris féodal. Il y a réussi. Ce fantôme de l'an mil, sur la place de la Concorde, joroduit vraiment son effet. Autour de lui se groupent un certain nombre de figures intéressantes. Quant à l'unité d'action, ne la cherchez pas dans ce défilé du moyen âge. Il est bien certain que l'auteur n'y a point visé, et je ne doute pas qu'il ne se tienne pour content si on lui accorde qu'il a fait, lui aussi, et voulu faire une espèce de symphonie m^^stique et crépusculaire sur la fin d'une race. L'idée, ainsi entendue et acceptée, a sa poésie et sa philosophie que l'auteur a combinées avec un dessin visible, et presque toujours avec succès. Encore une fois, c'est une œuvre, ou tout au

m CONTRE LE FLOT.

moins une forte promesse d'œuvres futures. Elle se recommande précisément par cette tentative hardie, par cette curieuse résurrection d'un symbolisme auquel le lecteur parisien ne semblait pas préparé.

J'en détache un portrait, le portrait môme du héros, dont personne ne contestera la ressemblance :

« Un soir, montant dans son coupé, il ordonna le plus grand train, et le cocher de lancer ses chevaux.

« — Pas si vite, crie Son Altesse,

« Et la voiture aussitôt ralentit.

(( — Plus vite ! commande le duc, puis le revoilà qui arrête, et ainsi de suite, par quatre ou cinq fois. Enfm, se dressant tout d'un coup, le pistolet dans une main, car il était toujours forcé de poignards et de revolvers:

« A pied! traître!... brute!... hurle-t-il; descends ou je te casse la tête ! — Et le coupé, fmalement, s'en alla au théâtre, au plus petit pas, conduit par le groom qui tremblait.

(( Installé dans une avant-scène, impassible et majestueux, avec quelque sorbet posé auprès de lui, c'était là, maintenant, chaque soir, que siégeait et paradait Charles d'Esté, et l'on en promettait la vue aux gens venus de la province, comme du Persan ou de l'Homme-orchestre. Ses yeux ardents, son nez immense, son visage d'un rose vif sous sa noire et mate perruque de soie, et les diamants dont il était tout constellé, excitaient les rires des femmes, tandis que les hommes, debout, ne se lassaient pas de lorgner la créature qui l'accompagnait, et qui, sur

chargée de bijoux, vêtue de satins éclatants, se tenait quelque peu en arrière, ayant ordre de ne parler que lorsqu'on l'interrogerait. »

Il paraît que les fantaisies de l'illustre toqué éveillèrent plusieurs fois l'attention de la police impériale, et qu'elles se montèrent, en diverses circonstances, à un ton qui nécessita des remontrances. Le bruit courut alors que Napoléon III lui-même, informé de certaines infractions trop en dehors des lois modernes, ne dédaigna pas de donner au duc quelques avertissements. Nous en retrouvons ici la trace dans une scène à trois personnages où M. Babinet joue un rôle, et qui commence d'une manière piquante :

{( Sa Majesté, prenant le duc par le bras et le menant devant un attirail de cuivres et de cloches de verre qui chargeaient une petite table, lui dit qu'au risque de l'ennui, il l'avait voulu régaler d'expériences curieuses touchant la coloration des diamants; que c'était M. Babinet qui lui en avait donné l'envie à lui-même, et cité le nom de Son Altesse comme d'un des meilleurs connaisseurs de pierres, et qui s'intéressait le plus à ces questions...; et là-dessus, on peut penser, force remerciements du duc. Ensuite, tous deux regardèrent les pierreries de la couronne, destinées aux expériences, et dont Napoléon tira quatre ou cinq écrins de sa poche. Il les déposait à mesure, parmi les papiers, les atlas, les modèles de canonnières et les sacs pour l'infanterie dont le bureau était encombré, puis, sans transition, tout à coup :

« - Vous avez beaucoup de parents, monseigneur ? demanda-t-il de sa voix pâteuse.

(( — Ah ! sire 1 s'écria le duc, que ne sont-ils tous au fond des enfers !

(( Sa Majesté tracassa sa moustache, comme souriant du compliment, mais avec un air si glacé et si important dans son silence que le pauvre duc changea de couleur.

« — Qu'y a-t-il donc, sire? Parlez ! parlez ! Je puis tout entendre ! »

Il n'entendit d'ailleurs que ce qu'il savait déjà, à savoir que plusieurs de ses parents infernaux outraient l'excentricité jusqu'au point où elle frise le Gode, et que l'empereur était obligé de négocier au dedans et au dehors, pour épargner à toute la famille certains ennuis.

Si je ne me trompe, les petits tableaux de genre que je viens de reproduire ont un certain mérite et font honneur au pinceau de M. Bourges. Je préfère cependant deux morceaux de maître qui s'élèvent, du premier coup, jusqu'à la grande peinture. C'est d'abord la mort de Claribel; retenez bien ce nom. Il a quelque chose de rare, comme tous ceux qu'on rencontre dans le livre de M. Elémir Bourges, y compris le sien. Mais quel délicieux portrait d'infante à la Velazquez ! Quel sentiment profond de la mélancolie des races dégénérées 1 Claribel, dernière fille du duc, fort négligée par son père, prend dans son abandon une importance extraordinaire, et il fallait un art consommé non seulement pour nous intéresser à la

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vie et c\ la mort de cette héroïne subalterne, mais pour donner un relief si original à une figure sacrifiée.

C'est ensuite le récit et le dénouement tragique des incestueuses amours de deux autres enfants du duc, Hans Ulric et Christiane. Il y a dans cette sombre aventure une espèce d'Iago femelle, qui la dirige et la conduit jusqu'au crime avec une puissance quasi shakespearienne. Vélazquez ! Shakespeare î J'espère que M. Elémir Bourges ne se plaindra pas.

Qu'il ne se félicite pas non plus outre mesure. Son roman, incomplet et parfois bizarre, ne saurait mordre beaucoup sur le grand public. J'y relève un défaut honorable, mais capital, que je résumerais volontiers ainsi : Trop de style 1 M. Bourges est évidemment un styliste, et même mi st}' liste raffiné. Il possède à fond toutes les ressources d'une langue qui a fait du chemin et singulièrement accru ses richesses depuis Villon. Il n'en veut rien perdre. Après avoir tout thésaurisé et catalogué dans sa mémoire, il semble décidé à n'en pas répudier une parcelle. De là des mots surprenants, des tournures déconcertantes, et, pour tout dire, une pointe d'archaïsme, comme dans les peintures d'un Moreau ou d'un Tissot.

Il m'arriva un jour d'écrire, avec préméditation, la phrase que voici : « La bataille est engagée; je sais bien qui je désire qui la gagne. » Elle fut fort critiquée, et plusieurs y virent un commencement de galimatias. A les entendre, il fallait dire : « Je sais bien par qui je désire la voir gagner ! » Ce qui est

lourd comme une montagne. On parla d'arbitres. J'aurais consenti, mais à la condition de les choisir. Si on voulait me donner About ou Sarcey, ou J.-J. Weiss ou M. Mézières, c'était bien; sinon, non. Toute la Société des gens de lettres m'aurait infailliblement condamné, et le public encore mieux.

Je suis sûr que M. Elémir Bourges me comprendra.

Dans tous les temps et dans tous les pays, il y a toujours eu un Père des lettres, c'est-à-dire uq monsieur qui les défend, qui les protège, et devant lequel on ne peut pas causer littérature sans qu'il demande la parole pour un fait personnel. La littérature, c'est lui! N'y touchez pas, ou il interpelle! Tantôt c'est un roi, tantôt un seigneur de moindre importance, quelquefois un simple manant, qui consent à se dévouer pour remplir cet office et faire ce personnage.

Le Père des lettres, aujourd'hui, ce n'est pas tout à fait François P^; ce n'est pas non plus tout à fait le sire de Framboisy ; c'est quelque chose entre les deux : une manière de Cyrano contemporain. Vous connaissez ce type : il y a, Dieu merci, assez longtemps que ses manchettes, ses jabots, ses cravates et ses redingotes vous procurent une douce gaîté. Il fait à la fois du dandysme littéraire et vestiaire ; il a trouvé le moyen d'accoupler en lui Philaminte et Brummel. Il nourrit bien véritablement, et il manifeste avec un grand sérieux la prétention d'être, par-dessus le marché, le

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ns cojN'tre le flot.

père, le protecteur, le législateur, le réformateur des lettres; le gardien du Parnasse, enfin! Vous auriez cru que la fonction était supprimée; il l'a rétablie, et il Texerce. Homme modeste, comme vous voyez!

Je dois reconnaître qu'après avoir pratiqué pendant vingt-cinq ans, un bâton à la main, ce noble et tutélaire métier, qui consiste à morigéner les écrivains, et spécialement ceux qui plaisent au public, il avait paru, dans ces derniers temps, y renoncer. Il avait attrapé, çà et là, tant la gent littéraire est une ingrate engeance, quelques bons horions à la suite desquels il avait pris le parti de rentrer dans sa coquille. Des amis, de vrais amis, des observateurs sagaces étaient parvenus à lui faire entendre que les facultés spontanées l'emportaient en lui, comme dit Renan, sur les facultés réfléchies, et c[ue, sans égaler Pierre Zaccone, il réussissait mieux dans les œuvres d'imagination que dans la critique : « Faites des romans, cher maître, lui criaient-ils de toutes parts, faites des des romans ! )> Et il s'était, en effet, renfermé dans ce genre où l'on m'assure qu'il triomphe. Il avait même quitté, ou perdu, le feuilleton de théâtre qu'il faisait dans quelques journaux. J'ai entendu dire par ses admirateurs eux-mêmes c[u'il y était devenu impossible; je ne sais pas pourquoi. Le fait est qu'il retourna tout entier â ses héros et à ses héroïnes. Il vient même de publier, dans une feuille quotidienne, un roman suiDcrbe. Un bon jeune homme est aimé de deux femmes, la mère et la fdle. Naturellement, il les a toutes les deux, comme le dit le Père des lettres.

La mère est enceinte, la fille est enceinte, la chienne est enceinte, toute la maison est enceinte. C'est délicieux 1 II y a un moment où il devient absolument impossible de comprendre que le même accoucheur puisse suffire à tant de besogne. Le Père des lettres y suffit ; c'est merveilleux, c'est prodigieux, c'est sublime (1) I

Pourquoi le Père des lettres ne se cantonnerait-il pas dans ce genre fleuri, comme dans un asile? On avait le droit d'espérer que, fier des nouveaux lauriers qu'il vient d'y cueillir, il y abriterait décidément sa vieillesse. Il trouverait là tout ce qu'il faut pour la ragaillardir, et spécialement l'idéal après lequel il a toujours couru : le pimenté dans l'immaculé. Eh bien, non! Même dans cette fraîcheur, il s'impatiente, il s'ennuie. Le besoin d'admonester, de professer^ de faire la leçon aux confrères, l'arrache à cette pure retraite, et il reparaît plus docteur, 23lus magister et plus férulier que jamais. Ses instincts de maître d'études ont repris le dessus; il faut absolument qu'il nous donne^ non pas seulement quelques bons conseils, mais une législation entière, un code complet. Il trouve qu'en son absence on a outragé la littérature, et il arrive, armé de pied en cap, pour la venger. Les plus innocentes causeries littéraires, des conversations absolument

(I) Je pense qu'on a reconnu M. Barbey d'Aurevilly. L'excuse de ce portrait un peu sévère, c'est d'être une riposte. L'original, usant d'un procédé qui lui est familier, m'avait paternel-^ lement interdit, avec un sans-façon de propriétaire, un domaine qu'il considère exclusivement comme le sien : la critique. J'ai pensé qu'une pointe de gaminerie était permise à son égard;

familières et intimes clans des journaux et sous des plumes qui ne professent jamais^ et qui fuient le pédantisme comme la peste; des propos en l'air sur les choses ou les livres de la semaine Font mis hors de lui, et le Père, transformé en gendarme, a solennellement dressé procès-verhal. Et maintenant, c'est fmi ! Vous ôtes prévenus, il est là, il veille, il défend Tacces du domaine puhlic, comme si c'était son domaine privé. Il s'est cloué sur le ventre un écriteau sur lequel on ht : « Chasse réservée ! » Les lettres, c'est son hien, c'est sa chose, on n'entre pas! N'essayez même pas de lui ghsser poliment que cette attitude est excessive, irritante, qu'elle lui fait tort ; au moindre mot, à la plus amicale ohservation, il se met sur son quant à soi, il prend la mouche!...

Ici, je demande la permission d'ouvrir une petite parenthèse, (c II prend la mouche », ai-je dit. C'est, vous le reconnaîtrez, une expression hien simple et presque hanale : « Il prend la mouche ! » Je ne vois pas d'autre manière de dire qu'un animal quelconque est omhrageux et sous l'œil. Eh hien ! je saisis le mot au vol pour vous donner, en passant, un petit spécimen du style cher au Père des lettres. Supposez qu'il veuille exprimer la même idée, m'adresser le môme reproche, et dire aussi de moi : « Il prend la mouche! » Croyez-vous qu'il s'en tienne à cette tournure si simple et si connue, à cette locution une et indivisible? Oh! non! Les grands hommes, les Pères des lettres ne se contentent pas de ces formes vuh gairesj bonnes tout au plus pour les petites gens

comme nous. Il partira donc ainsi (Attention, c'est lui qui parle) :

(( Notre homme prend la mouche (rien de la police) « ou, moucheron lui-même, le moucheron; et, quand {( je dis qu'il la prend, il serait plus juste de dire qu'il (( est pris par elle, comme une araignée stupide (ce (( n'est pas celle de Pellisson, qui était intelligente) « qui — vengeance de la mouche et de toutes les (( mouches — prend longtemps, jusqu'à ce qu'elle « soit prise à son tour et ne puisse plus se dé- (( prendre! »

Je jure que c'est le style du Père t Aussi bien, vous l'avez reconnu; il faudrait ajouter au morceau, pour le compléter, quelques tirets, deux ou trois inversions, et surtout des italiques. Sous ma plume, pourtant si fidèle, il ne produit pas encore tout son effet. Je vous en fournirai tout à l'heure d'autres échantillons. C'est simple comme du Rollin, élégant comme du Fénelon, fort comme du Bossuet !

Ce qui met le comble à la gloire du Père, c'est qu'il est seul, ou presque seul, à cultiver ce genre. Son école ne compte pas beaucoup plus de trois ou quatre élèves, et si indignes du maître 1 Les croquants dont nous apprécions volontiers la prose, Renan, Paradol, Weiss, About, et tant d'autres, dont la platitude ne nous déplaît pas, n'écrivent pas comme le Père. Mais tenez, sans chercher si loin. Voltaire luimême n'y eût jamais réussi I

On comprend sans peine que, doué comme il l'est, il ne puisse permettre à personne d'exprimer une idée,

à côté de lui, sur les romans. Songez doncl II en fait! Son tort est de s'emballer sans lire. Généralement, il comprend juste le contraire de ce que vous avez dit. Vous avez parlé ironiquement, il prend la chose dans le sens direct et pour argent comptant. Vous avez raillé doucement, sans insister, et, autant que possible, sans faire la leçon à qui que ce soit, le petit marchandage littéraire à la mode, il n'y voit goutte, il vous accuse de soutenir et d'encourager les marchands. Vous avez fait l'éloge des désintéressés, vous avez défendu de votre mieux la liberté et la dignité des lettres; en un mot, vous êtes avec lui, vous êtes son allié ; il n'y voit goutte, il tire sur vous, il vous attribue des sottises qui vous mettraient presque à sa hauteur. Il ira, au besoin, jusqu'à vous rappeler que la race vraiment littéraire est une élite, et que le suffrage de cette élite vaut mieux que le suffrage universel. Vous vous en doutiez, n'est-ce jDas?

Vous vous en doutiez, mais vous avez commis un crime. En parlant des romanciers, vous avez omis le

•Pèrel Vous ne Pavez pas nommé î Vous avez oublié de proclamer qu'il est le plus grand écrivain du siècle, et de tous les siècles.

C'est la vérité qu'il l'est; mais enfin on ne pense

-pas à tout! Il l'est, car jô l'ai entendu dire par quelques initiés. Il a ses fanatiques^ qui font les yeux blancs en prononçant son nom. Ici, parlons tout à fait sérieusement. J'en connais cinq ou six, qui sont de

. mes amis, que j'estime infiniment, et que je tiens pour des gens du meilleur esprit. Je respecte et res-

pecterai toujours dans ce Gustave Planche festonné le respect que lui témoignent ces gens que j'honore. Ils m'ont mis un jour le nez dans toutes ses beautés, j'en ai été ravi. Je me suis trouvé en présence d'un homme qui me donnait de la langue française, je l'avoue, une idée que je n'avais pas encore, et que, vraisemblablement, je n'aurais jamais eue sans lui. Gela devenait quelque chose de rare, de précieux, de mystérieux, de radieux, une sorte de tapisserie explosible, où le mirobolant et l'abracadabrant se disputaient, dans un duel à mort, non pas l'admiration des contemporains, toujours un peu insensibles à ces inventions prodigieuses, mais les faveurs de la postérité. On médisait : « Goûtez-moi ça! Mâchez-moi ça! C'est supérieur! C'est parfait! C'est divin! » J'en suis convenu tout de suite, j'en conviens encore. Je ressemble à un malheureux qui a eu le dessous dans une rixe et à qui l'autre crie en l'étranglant : « Rendstoi ! » Je me suis rendu 1

Et maintenant, je tiens à faire honneur à ma parole, je n'en démordrai plus : c'est divin! Ouvrez plutôt le dernier volume du Père des lettres, Memoranda (mai 1883). Il y a là une excellente préface de Paul Bourget.

Sans compter qu'à la suite de la préface, le Père, lui-même, a daigné écrire des choses mémorables . memoranda. Je voudrais vous en faire déguster quelques-unes, et je n'ai que l'embarras du choix :

(( Avant de quitter Paris et de m'en aller en Nor- « maildie, je m'étais promis de faire de mon voyage

« un MeMorandum pour celle que je nomme FANGE (( BLANC; je Tai commencé, mais il est resté à la « seconde page. — Sont-ce les absorptions par la face mille, les visites, les interruptions de toute sorte, si « naturelles quand on revient dans son pa3^s après long- « temps, qui m'ont empêché de continuer ce Menio- « randîim?... Il y a eu de cela certainement; mais ce (( n'a pas été toute la cause de ce délaissement d'un (( projet qui m'avait plu, parce qu'il plaisait à Y Ange « blanc. — La cause est plus profonde. Elle tient à l'état (( même de mon âme et des choses. — Avec VAnge « blanc, tout tourne à la lettre. Un Mémorandum des (( choses passées — cette sépulture de chaque parce celle de vie, car, ici, nous nous enterrons en détail « — s'efface sous l'omnipotence des sentiments... c( L'amour est trop exclusif, trop impérieux, trop ja- (( culatoire: il parle trop à la seconde personne pour (( qu'avec'lui le i!/6moran6^'?^?/2 soit possible, etc., etc. » C'est le triomphe de l'italique, du souhgné, du jaculatoire et de l'ange blanc. Un peu plus loin, l'auteur raconte qu'il est allé sur le Cours la Reine, « Cette pro- (( menade belle comme celle dont elle porte le nom, et, (( comme elle, condamnée à mort. Pour cette seconde « reine (la reine des promenades), le coup de guillo- (( tine sera un viaduc 1 » Ailleurs, le mémorandiste se plaint des bourgeois qui ont « détruit des saules qui (( pleuraient bien de l'autre côté de la rivière, et qui « semblaient l'avoir dégouttée de leur chevelure 1 » Faites bien attention : dégouttée (en italique) est le clou ! Poursuivons : « Suis allé seul faire une visite à

« M. B.,. — que je n'avais pas revu depuis ma jeuce nesse, — il était sorti (pas de veine !) ; — puis, avec (( Trébutien, visité MM. Le F... — Causé là avec assez « de fringance. — Revenu à l'hôtel (moi) et lu le livre (( de LIefele (Ximénès) sur lequel je dois articler... » Encore un détail : « Levé à sept heures, — soins de « toilette jusqu'à huit. — Le coiffeur, — puis assis à « ma table, — et travaillé, en prenant le café, comme « à Paris... » Il faut convenir que le coiffeur est une perle. En voici d'autres : « Ahl ici, ce n'est pas comme (( dans l'Évangile, où il est écrit si tendrement : « Bienheureux ceux qui pleurent! » Les pleurs des saules de Caen ne les sauveront pas! « Le moulin (( qu'on entend encore sur ce pauvre bout de rivière « dessaulée et esseulée, on ne l'entendra bientôt plus ! )> Ici, c'est (( une courbe qui fait penser au sein, issant (( des eaux, d'une femme plongée et couchée dans la (( mer... » Le jour même où le mémorandiste a fait cette trouvaille, un bonheur lui était arrivé, dont il ne voudrait pas nous refuser la confidence : « Je suis « allé acheter une limousine, semblable à celle des {( charretiers bas-normands, et dans laquelle je veux « envelopper mon dand^^^sme cet hiver. Je la ferai « doubler de velours noir, comme Jean Bart avait fait « doubler d'or sa culotte d'argent, et elle aura une c( moins meurtrissante destinée ! »

Il faut se borner. Restons sur le sein issant et sur la limousine; mais c'est malheureux; il y a là un écrin qu'on n'abandonne qu'à regret. Nous y puiserons peut-être encore un jour ou l'autre. C'est une

boutique de bijouterie. On rencontre pourtant des lourdauds, fermés et réfractaires à cette magie, dont l'intelligence, hermétiquement bouchée, n'aperçoit là dedans que du galimatias triple. « C'est du Byron i^etouché par Gagne! » me disait l'un d'eux. J'en ai vu, oui, hélas I j'en ai vu, qui blaguaient ces transports ineffables et ces beautés immortelles. Ils soutenaient que l'esprit français y perdait quelque chose de sa clarté, et même de sa santé. Ils s'écriaient : Gathos! ô Belise! ô Molière! Ils allaient parfois jusqu'à parler du Père des lettres avec la plus désobligeante liberté. Ils oubliaient complètement la révérence qu'on doit à de pareils génies, précurseurs, initiateurs et prophètes. Mais le Père des lettres est au-dessus des morsures de l'envie. Ce petit serpent ne mordra pas sur l'acier de son buse.

AjDrès les extraits que nous venons de citer, il faut évidemment tirer l'échelle; il faut tout pardonner. Et tant pis pour qui n'admire pas! Méconnaître votre pensée, calomnier vos intentions, insulter votre caractère, vous décréter d'imbécillité, vous rayer de la Hste des gens de lettres est pour le Père l'affaire d'une pirouette ; mais, à cela près f la politesse qu'il y met suffit à faire passer l'indiscrétion qu'il y apporte. Il vous fustige avec une grâce! On en redemanderait! C'est fm, spirituel, et d'un tour exquis! C'est la Régence même ! Ce sera d'ailleurs tout ce que vous voudrez, car cet original est tout ce que l'on veut, excepté original.

L'heure a sonné de rendre aux frères de Goncourt l'exacte justice qu'ils méritent. Jules est mort depuis quatorze ans, et Edmond, en publiant un roman qu'il nous donne comme son dernier livre (serment d'écri- \^ain, peut-être!), l'accompagne d'une préface qui ressemble à un testament littéraire. On lui pardonne volontiers de s'y juger lui-même avec une certaine faveur, s'il veut bien reconnaître, de son côté, que c'est une manière de solliciter la discussion et de provoquer les jugements contradictoires.

Elle est fort mélancolique, cette préface; elle a un accent d'outre-tombe qui émeut et qui désarmerait, si l'on ne devait au moins une parcelle de vérité à ceux qui affectent de s'enterrer d'avance pour y avoir droit. Oui, c'est une page récriminante et sombre, toute remplie d'une amertume que l'auteur ne cherche plus à dissimuler. On y remarque un grand découragement, et, pour tout dire, une sorte de dépit d'avoir été supplanté par d'audacieux usurpateurs dans la voie qu'on avait soi-même ouverte ; la douleur d'un

Christophe Colomb devmant qu'il ne donnera pas son nom à l'Amérique; enfin un sic vos non vohis éploré qui s'attaque visiblement à la renommée fructueuse de Vespuce-Zola.

On y démêle, ce qui est plus grave, dans quelque bout de phrase où le préfacier s'oublie, un doute de soi-même et de sa durée, une défiance de sa propre valeur, d'autant plus sensible que, pour se fuir et se vaincre, elle tourne immédiatement à la présomption, et que l'appréhension de mourir bientôt (littérairement) conduit l'auteur à se décerner un brevet d'immortahté. Il a une manière à lui de briser sa plume qui signifie clairement : « Va notre outil, tu as assez fait pour ma gloire t »

Si quelque chose manque à cette opinion, ce n'est pas la sincérité. Il est parfaitement certain que M. Edmond de Concourt pense ce qu'il dit, et qu'il le, pensait déjà du vivant de son frère, car l'aveu en ressort nettement des observations consignées dans un journal littéraire dont il nous donne des extraits, et qu'ils ont autrefois rédigé en commun. Les deux frères avaient la conviction indivise — il y a plus de quinze ans — que leur œuvre pouvait, dès lors, braver les atteintes du temps.

Cette assurance déplaira. Je connais des gens qui* en ont été scandalisés tout de suite, et qui se sont demandé si vraiment il était permis de parler de soi en termes si chauds. Une préface à des lecteurs, disaient-ils, n'est point une réclame à des électeurs. On ne peut pas s'y offrir comme un cheval à vendre, avec

un bouchon de paille où vous savez. A quel degré d'outrecuidance fallait-il donc que les gens de lettres fussent arrivés pour se couronner publiquement de leurs propres mains et monter ainsi au Gapitole sans en être absolument priés?

Ehl mes amis, vous en verrez, vous en avez vu bien d'autres! M. de Concourt n'est pas le seul ni môme le plus hardi à se proposer spontanément à l'admiration publique. Un certain nombre de goujats se passent tous les jours la même fantaisie. Et d'ailleurs, à qui la faute, s'il s'y est senti enclin? La coterie et l'entourage lui ont tant répété qu'il était incompris et sacrifié, qu'à moins d'être un saint, il devait finir par se considérer comme une victime. N'oublions pas que des admirateurs zélés et d'illustres patrons, dont fut Sainte-Beuve, ont longtemps monté la tête aux Goncourt. Les LeW^es à la Princesse témoignent, en maint endroit, de la faveur et de l'appui que les auteurs d'Henriette Maréchal trouvaient dans une petite église, où la critique s'effaçait devant l'amitié, au point de prôner cette pièce comme un chef-d'œuvre, et d'attribuer sa chute aux préventions bourgeoises d'un public de Philistins? Quoi d'étonnant que l'espérance des deux frères se soit raccrochée à cette bran- *clie, et que l'amour-propre du survivant s'}'- appuie, aujourd'hui encore, comme sur un bâton? Avoir pour soi Sainte-Beuve, Gautier et la princesse Mathilde, c'est plus qu'il n'en faut pour se croire en droit de mépriser le suffrage universel.

D'autres, avec des cautions moins solides, accusent

tous les jours FindifTérence ou Finjustice de leurs contemporains. Que de grands hommes méconnus, ou soi-disant tels! La mode y est et y fut toujours un peu. Corneille, le grand Corneille lui-même, offusqué de la gloire naissante d'un rival applaudi, n'essayaitil pas de se rassurer par quelque fanfaronnade? Il y mettait, je l'avoue, beaucoup de simplicité, beaucoup de noblesse, et il avait derrière lui le Cidi Horace^ Cinna, Polyeiicte et divers autres ouvrages qui peuvent supporter la comparaison non seulement avec la Fimstin, la Fille Élisa et Chérie^ mais avec Germinie Lacerleux et Manette Salomon.

Du cèdre à Fhysope, un penchant nous porte, lorsque la fortune trahit notre effort, à nous plaindre de l'ingratitude des hommes. M. de Concourt s'en plaint; passons l'éponge — une éponge sans fiel — sur cette blessure saignante qui vient de se découvrir si ingénument. J'épargnerai, pour ma part, à l'auteur de Chérie^ ces épigrammes, ces ironies qu'il paraît redouter, et qui seraient véritablement trop indiquées devant une si étonnante apothéose. « Ce journal, dit-il, est notre confession de chaque jour, et cette confession peut être considérée comme l'expansion d'un seul moi et d'un seul;>. » M. de Concourt se trompe; il y a là du moi pour deux; mais passons!

Le point capital, en matière d'apothéose, est de savoir dans quelle mesure elle se justifie. Même en en rabattant beaucoup, s'il reste, après cette défalcation nécessaire, de quoi composer un bagage présentable, il faudra pardonner quelque chose à l'illusion litté-

raire et se tenir pour content. L'inventaire réel paraît d'autant plus facile à établir, quand il s'agit de ces deux frères inséparables et, suivant leur propre expression, inséparés, que la mort de l'un et l'abdication — au moins provisoire — de l'autre ayant arrêté leur total, et clos leur bilan, on peut mesurer sans erreur l'influence qu'ils ont exercée ou cru exercer sur la littérature actuelle, et la place exacte qu'ils y ont occupée, je dirais volontiers qu'ils y garderont.

Dans cette fameuse préface de Chérie qui est devenue le terrain de la bataille, l'auteur a essayé lui-même de chiffrer, pour ainsi dire, l'actif des Concourt, et il en fait trois parts distinctes : 1° la restauration de l'art du xvm° siècle, spécialement en ce qui concerne le meuble, autrement dit la substitution du Louis XV à nos commodes d'acajou; 2° l'invention du bric-à-brac japonais si fort en vogue aujourd'hui; et, enfin, 3° la création du roman naturahste qui est sorti tout armé du cerveau des Concourt avec Germinie Lacerteux,

Je glisse, encore une fois, sur cette singularité, pour ne rien dire de plus, qui consiste à se classer et à se payer ainsi d'avance, à dire carrément : « Voilà ce que m'accordera la postérité! Voilà pourquoi je suis et resterai quelqu'un ! » C'était un soin qu'on laissait autrefois à la postérité elle-même ou tout au moins à la critique contemporaine; et, en vérité, il est grand temps qu'un législateur littéraire quelconque, un bon conseiller — si tant est que notre époque soit encore capable d'en supporter un, — il est grand temps qu'un juge autorisé, point pédant, fort d'une réputation lé-

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gitime, fort surtout de son désintéressement et de son expérience, un maître, un Renan, un Taine, que sais-je? un autre Sainte-Beuve, un critique enfin, digne de ce nom, vienne rappeler à ses confrères qu'on ne se sert pas ainsi soi-même, qu'il faut attendre le consentement du public, et que ceux qui avancent la main avec cette assurance pour anticiper sur la distribution s'exposent à se faire taper un peu sur les doigts. Il est grand temps qu'on remette à neuf les anciens instruments destinés à cet usage. Où est-il, le critique? Quand viendra-t-il? On l'appelle, on l'attend. Je me réserve d'expliquer procbainement pourquoi son intervention est indispensable. Il eût peut-être évité à l'auteur de Chérie certaine déconvenue après laquelle celui-ci a couru spontanément. Cela dit, compatissons aux chagrins de M. Edmond de Concourt et examinons sa prétention avec équité.

Sur les deux premiers points, le mobilier Louis XV et le japonisme, tout ce qu'il voudrai J'admets, sans autre chicane, que les deux frères ont introduit le japonisme dans l'art et restauré le Louis XV dans l'ameublement. Je ne crois pas qu'on leur élève des statues pour cela. Je crains même, surtout pour le Louis XV, qu'on ne leur conteste la priorité; mais, il faut qu'ils en prennent leur parti, cette curiosité d'amateurs n'a, pour la postérité, aucune espèce d'intérêt.

L'introduction du naturalisme en France, la création du naturalisme dans notre pays semble avoir plus d'importance. Malheureusement, nous entrons ici à pleines voiles dans le malentendu.

On nous crie : Germinie Lacerteiix! C'est un mot d'ordre. Soit! mais Germinie Lacerteux est de 1865 et Madame Bovary est de 1857. Voyez et jugez! Les dettes vous condamnent. Prétendrez-vous que Madame Bovary n'est pas un roman réaliste, naturaliste, et que l'honneur de Fépithète n'est due qu'à Germinie? A qui le ferez-vous croire? Tout ce qu'on peut raisonnablement soutenir, c'est que Germinie va encore un peu plus loin que Madame Bovary dans ce que vous appelez la nature. Mais alors ce n'est plus qu'une question d'échelle. La différence ne vaut pas la peine d'en parler, et c'est Flaubert qui aurait le mérite de l'invention, s'il y avait quelque mérite à. inventer ce qui a existé depuis Homère. Sans compter qu'avant Flaubert, et au-dessus de lui, on cite quelquefois un certain Balzac qui a bien apporté aussi sa petite pierre c\ l'édifice.

Donc, laissons la priorité, laissons la date, et cherchons ce que vaut en elle-même la théorie récemment formulée par M. de Concourt, le système du roman plat, sans épisodes, sans péripéties, sans scènes, le système du roman dépourvu de « ce bas amusement » qui n'attire que les sots.

Découper au hasard dans la vie humaine, et spécialement dans la partie animale de l'humanité, une tranche saignante, et la servir telle quelle et toute crue au lecteur, sans parer aucunement la marchandise, voilà bien le romancier Concourt, comme le dernier des Concourt nous le défmit aujourd'hui. Eh bien! est-ce notre faute si ce procédé sommaire n'a-

I9i COiNTRE LE FLOT.

muse pas tout le monde, et si ce roman sans queue ni tête, cette masse informe et pantelante nous plaît moins qu'une série de scènes logiquement graduées, avec une exposition, un développement progressif et un dénouement?

Est-ce notre faute, d'autre part, si nous aimons la viande légèrement lavée, suffisamment cuite, et même quelque papillote à la côtelette? Certaines plaies, certaines scories nous répugnent. La peinture du vice, je le reconnais, ne nous choque pas outre mesure, mais nous n'en recherchons pas les aspects immédiatements répulsifs. Notre délicatesse naturelle en fuit la malpropreté et les manifestations trop grossières. Nous admirons rénergic{ue tableau des malheurs de Germinie, et pas du tout Germinie violée dans un caboulot sur des serviettes sales !

C'est toujours la même équivoque dont vous abusez contre notre instinct. On ne vous dit pas de renoncer à peindre des débauchés, ni même des scènes de débauche ; on vous demande seulement de cacher ce que tout le monde cache, d'user de la prétérition dans certains cas, de ménager au moins nos yeux, et de ne pas diriger invariablement votre principal rayon de lumière 'sur un objet qui est une ordure.

Prenons cette Chérie qui n'ajoutera que peu de chose à votre gloire. Vous nous dites que la théorie vous défendait d'en faire une ûIIq insexuelle. Eh bien! cet insexuelle est à lui tout seul une révélation. Vous aviez vingt mots pour exprimer la même idée, mais

LES GONCOURT. l9o

il vous fallait absolument tirer l'œil sur Timage, sur le sexe. Tout le procédé est là I

Il va sans dire que, dans cette voie de curiosité alléchante, on trouve promptement des imitateurs, pour qui l'imitation semble être un plaisir plus que littéraire. Vous en avez trouvé cent pour un. Je parcourais tout récemment un j^etit recueil de poésies intitulé Rimes de Joie, ]3ar M. Théodore Hannon. Une pièce de M. Théodore Hannon porte en épigraphe cette phrase tirée des Sœu7''s Vatarcl de M. Iluysmans :

« 11 souhaitait de faire du navrement un repoussoir aux joies. Il aurait voulu étreindre une femme accoutrée en saltimbanque riche, l'hiver, par un ciel gris et jaune, un ciel qui va laisser tomber sa neige, dans une chambre tendue d'étoffes du Japon, pendant qu'un famélique quelconque viderait un orgue de Barbarie des valses attristantes dont son ventre est plein. » Et le poète part là-dessus pour mettre en vers le Japon et le saltimbanque ! Vous voyez d'ici la filiation : Goncourt engendra Huysmans, qui engendra Hannon et une kyrielle d'autres mandarins plus ou moins lettrés, pour qui l'heure du berger ne peut sonner qu'à un cadran japonais' ou, au pis aller, à une pendule de Boule. Voilà 'des raffinés !

Au fond, le Japonais et le Boule sont aussi artificiels que la fougère, Fherbette et la coudrette des idylles florianesques. C'est un genre à part, mais c'est un genre, et la bonne nature n'y regarde pas d'aussi près ! Appeler cette mode réalisme et naturalisme, c'est proférer positivement un non-sens et

loti CONTRE LE FLOT.

patauger volontairement dans le plus pitoyable malentendu.

Maintenant, pour pendant à cet énorme malentendu, voici une contradiction non moins énorme. On nous vante le style, on nous iDrêche le style ! La préface nous répète à satiété que, s'il y a des romanciers sans imagination, il n'y a pas de romancier sans style. Et quel style! Oh! on prend grand soin de nous le décrire : le plus cherché, le plus maniéré, le 'plus travaillé des styles. On vous le dit en propres termes : l'épithète rare, le mot précieux, le bijou artistement ciselé, l'orfèvrerie la plus fme, le tourment perpétuel, la tension continue, la maladie du style, telle que ce pauvre Flaubert l'a eue et analysée, la souffrance, la torture du style, le désespoir et le martyre du style... Et c'est cela que vous appelez le style! Et c'est cela, c'est cette négation même de la nature et de la vie que vous recommandez à vos élèves comme le salut du roman naturaliste !

Votre prétention de ne soigner que le mot et la phrase ressemble au ridicule effort d'un calligraphe qui ne se contente pas de notre écriture courante, qui orne et enjolive des majuscules, qui dessine des plumes de paon et des^ nids d'oiseaux dans des M gothiques. Qui donc peut apprécier ces arabesques bêtes? Non ! votre style endimanché, votre style à panache n'est pas le style ; c'est la méthode Ghouilloux du style!

Le style lui-même I Ah ! parbleu, à qui le ditesvous ? Nous l'aimons et le goûtons autant que le plus

enfiévré des stylistes. Croyez-vous, par hasard, qu'une page vraiment belle, c'est-à-dire simple, nette, vive, et nullement entortillée, nous laisse froid 1 Le style, c'est l'inspiration, c'est le mouvement, c'est l'entrain, c'est la verve; c'est l'art de donner à la pensée, avec le mot propre, le tour juste, le tour unique ! C'est le don de la couler instantanément dans le seul moule qui lui convienne, et de la rendre ainsi vivante aux yeux. Ce n'est pas le talent de vider un sujet et un vocabulaire en cinq minutes. On écrirait des volumes sur cette vieille et éternelle question du style, où, malgré certaine ironie un peu lourde, Noël et Chapsal n'ont rien à voir. Il y a plusieurs styles, beaucoup de styles, et, en cela, vous avez raison; il y a presque autant de styles que de vrais écrivains; mais ce que M. de Concourt défmit dans sa préface n'a jamais été le style; c'est un amusement, un jeu, une gageure, un plaisir de collectionneur, le bibelot et la chinoiserie du style 1

Que reste-t-il donc de cette préface, ou plutôt de cette manifestation littéraire du dernier des Concourt? Un malentendu et une contradiction, panachés d'affirmations contestables et de fantaisies absolument individuelles.

Et de leur œuvre ? Il reste davantage. Il reste une velléité, une tentative, quelques pages intéressantes, perdues dans l'océan naturaliste, comme des microbes dans un marais. Il reste surtout — je m'empresse de le reconnaître — l'honnête et pure réputation de deux vrais littérateurs, la nobje collaboration de

deux intelligences jumelles qui ont sincèrement aimé et cultivé les lettres. Ne nous gâtez pas cela! Résignez-vous à cette part honorable. Si ce n'est pas assez pour prendre ces grands airs d'avenir et ces attitudes vers la postérité, vous avez le droit de dire à tout le voisinage et à toute la descendance : « Montrez-nous mieux! »

M. Gonquet publie une nouvelle édition des OEuvr^es de Stendhal, et il y met tout le luxe que comporte un si grand nom. Le papier est superbe, et le tyjDe aussi. J'espère que ce sera pour lui une bonne affaire. C'est pour moi une occasion de dire timidement ce que je ' pense du plus beau génie des temps modernes. Vous entendez assez que ce n'est pas moi qui l'appelle ainsi, mais il y en a d'autres, beaucoup d'autres! Et même beau génie est, à leurs yeux, un peu faible. Le sentiment que leur inspire ce Stendhal ressemble à de l'adoration. Jugez donc! Un homme qui a écrit Le Rouge et le Noir, ce livre divin ! Le troisième et dernier volume vient de paraître chez M. Conquet. J'estime qu'ils se pourléchent. Je leur demande humblement la permission d'expliquer pourquoi je ne me pourléche plus.

Ah ! je ne me fais point d'illusion I Je sais combien est nombreux et puissant le parti littéraire auquel je m'attaque. Stendhal a pour lui une armée et la mode ! Des noms que j'honore, des talents que j'admire, les

critiques les plus justement huppés, Mérimée, Taine, Weiss, qui encore ? La plupart de mes meilleurs amis, toute rÉcole normale, toute la jeune génération naturaliste, toute la jeune génération psychologue dont Paul Bourget est le chef, aussi déterminé que déterministe, se dressent ensemble devant moi pour me crier : « Ne touchez pas à Stendhal î Stendhal est sacré ! Stendhal est roi I Stendhal est dieu t »

Je croyais même que Sainte-Beuve en était, et j'avoue que je reculais d'horreur à cette idée. Sainte-Beuve a, suivant moi, une autorité supérieure qui tient à la nature même de son esprit : il n'a jamais été, il ne pouvait pas être un gobeur t Sa présence parmi les Stendhaliens m'étonnait et m'épouvantait. J'ai su depuis, mieux renseigné, qu'il n'admettait point ce fétiche, et qu'il disait aux plus épris : « Vous en rabattrez 1 » Ils n'en rabattent guère, mais cela m'enhardit ! On peut encore, je pense, ne pas aimer Stendhal et n'être pas pendu !

Les fidèles voient en lui un créateur, un inspirateur, le plus suggestif des écrivains, ce qu'ils appellent un homme-source. Le culte qu'ils lui rendent repose sur trois livres principaux, sur trois réservoirs de génie, où peut s'abreuver tout un monde, et d'où est sorti tout un océan : r Amour, La Chartreuse de Parme, et Le Rouge et le Noir, Je prends le public à témoin, et je le supplie de les lire. S'il y trouve du plaisir, je me rends ! S'il n'y trouve que de l'ennui frelaté, eh bien 1 je suis bon prince, je ne triomphe pas pour si peu; j'admets qu'un chef-d'œuvre puisse n'être chef-d'œu-

STENDHAL. i>01

' vre que pour les lettrés, pour les gens du métier et laisser la masse du public indifférente; mais alors j'invite les lettrés à relire^ sans parti pris, ces œuvres géniales, ces productions maîtresses qui sont la gloire de l'esprit humain : U Amour ! La Chartreuse de Parme! Le Bouge et le Noir; autant dire le Nil, le Mississipi et l'Amazone !

Je m'étais plongé jadis, sur la foi de l'école, dans cette trinité, et j'avoue que j'en avais éprouvé tout de suite un peu de fatigue; mais je sais qu'il ne faut pas toujours s'arrêter à ces premières impressions. On a des cases qui se ferment à un moment donné dans le cerveau, une défaillance passagère, un sens qui tout à coup vous manque, et qui reviendra; on a, pour tout dire, des minutes d'aveuglement. Aussi bien, j'appréciais, comme un autre, cette petite phrase sèche, coupante, sifflante et tranchante de Stendhal, sans la préférer pourtant à celle de Voltaire.

Et puis tant d'adhésions et d'admirations, déjuges si vraiment fins et forts, ne laissaient pas que de m'influencer un peu. Un livre hors ligne de ce même Paul Bourget, ses Essais de psychologie contemporaine (Baudelaire, Renan, Flaubert, Taine, Stendhal), où il met Stendhal un peu au-dessus, je pense, de La Rochefoucauld et de Racine; — une série de pages d'une analyse à la fois subtile et profonde, dans lesquelles ce jeune et fringant pessimiste, mêlant la critique littéraire à l'observation psychologique la plus intense pour aboutir à une sorte de désespoir tranquille, que j'appellerais volontiers le quiétisme noir de Paul

Bourget, semble se réclamer beaucoup moins de Scho- \ penhauer que de Stendhal 1 — ses autres romans ou poèmes, Vlrréparable^ Edel, etc., où Ton sent non pas certes l'imitation, mais la suggestion continue — puisque le mot est à la mode — de cet hypnotiseur avant la lettre; — d'autres considérations encore, et surtout cette vogue durable dont jouit Stendhal sur le papier, me mettaient en défiance et me rendaient prudent contre moi-même. J'ai donc revu le gaillard, comme on dit, j'ai relu à satiété V Amour ^ La Chartreuse de Parme ^ Le Rouge et le Nou\ et, j'ai honte de l'avouer, l'impression persiste...

Vous savez comment Stendhal a eu la prétention de réduire l'amour en théorèmes. Cette idée seule me le rend suspect. Il faut avoir l'esprit de système terriblement développé pour se flatter d'enfermer une passion comme celle-là dans des formules. Hâblerie, fanfaronnade, pose! Le paradoxe craque de toutes parts. Vous vous rappelez cette fameuse cristallisation dont parlent encore avec enthousiasme quelques badauds et gogos littéraires. Elle tombe en poudre au souffle du bon sens. Imagineiz-vous d'ailleurs quelque chose dé plus sec, de plus glacial que ces soi-disant pï'écipités psychologiques, et toute cette mauvaise chimie? Personne n'est plus impropre ati roman que ces abstracteurs de quintessences, parce que le roman^ le bon roman, n'est pas un alambic ; c'est la vie môme où 11 faut nécessairement que tout se personnifie et se concrète. Si Balzac n'avait jamais fait que la Physiotogie dit mariage., il ne serait pas Balzac t

Toutefois, je ne déteste pas la Chartreuse: je la préfère de beaucoup à son illustre pendant. J'3^ trouve une sorte de floraison printaniôrej de sensualité italienne qui peut plaire; une pointe de passion vraie et sincère chez le comte Mosca; de belles et aimables dames en qui s'incarne agréablement la renaissance des petites cours d'Italie après la chute de Napoléon, un train de récit rapide et enlevant, et pas trop de prétention à la profondeur, pas trop d'agaçant pédantisme. Malheureusement, ce n'est jamais cela qu'on y loue. Vous ne pouvez pas parler à un littérateur de la Chartreuse de Panne sans qu'il vous réponde à l'instant même : « Oui ! cette fameuse bataille de Waterloo! Hein ! quelle puissance! On ne la voit pas, on la sent ! » Le morceau est classique, et aussi l'exclamation, même chez beaucoup de gens qui n'ont jamais lu cette légendaire bataille. On ne la voit pas, on la devine! Ils ne sortent pas de là. On la voit dans les Misérables, et je vous jure qu'elle vous produit un autre effet que simplement sentie et devinée dans la Chartreuse.

Ce qui les frappe, ce qui les empoigne — j'entends ceux qui vraiment la connaissent et l'admirent — c'est le naturalisme naissant, c'est la familiarité du détail intime se détachant en relief sur l'horreur de " la mêlée. C'est le cavalier tué « qui avait les pieds sales »; c'est le maréchal Nej^ rouge et gros, qui patauge dans les flaques d'eau du petit bois. Mais ne voyez-vous pas, admirateurs ingénus, qu'il n'y a là qu'un artifice de facture, un procédé, et qu'on a fait

beaucoup mieux, avant ou après ? Pour le passé, le nom de Mérimée me dispense d'autres preuves; depuis, nous avons revu toutes ces petites ficelles, singulièrement corrigées et améliorées, chez des hommes spécialement doués pour les faire valoir, entre autres chez MM. Erckmann-Chatrian. Je vous engage à rehre la bataille de Lutzen dans le Conscrit c?e 1813, et l'attaque de la jeune garde, avec le sergent Pinto, qui ne voit, lui aussi, qu'un coin du tableau; et ce petit homme, le cou enfoncé dans les épaules, qui monte éclairé par le reflet des baïonnettes. Je cite de mémoire, mais c'est bien un des plus beaux Napoléon qu'on ait faits. Cherchez-le où il se trouve, et j'incline à croire que vous parlerez moins de la fameuse bataille de Waterloo que de la Chartreuse de Parme! Il est vrai que, depuis quelque temps, on y ajoute là fameuse reiraite de Masséna en Portugal, par M. Thiers. C'est ce satané Weiss qui leur a mis cela dans la tête. Et va pour la retraite de Portugal! L'ont-ils lue?

J'arrive au gros morceau, à la pièce de résistance, au bouquet du feu d'artifice. Le Rouge et le Noir. C'est ici probablement que nous allons rencontrer le maître dans toute sa maîtrise, les fouilles, les découvertes extraordinaires, la vraie mine, le grand secret d'une psychologie nouvelle, le fm du fm de l'âme moderne. Eh bien ! voici le fm du fm : Julien Sorel, un gamin de dix-neuf ans, qui, cherchant son idéal, hésite entre Napoléon et Tartuffe. Il est ambitieux, il est sournois, il a une volonté de fer, à dix-neuf ans!. Précepteur dans une maison honnête, il tombe amoureux

fou d'une femme mariée, et, avec un sang-froid magnifique, il règle d'avance les étapes de sa petite entreprise : « Au dernier coup de dix heures, je lui embrasserai la main! » — « A deux heures sonnant, j'irai frapper à la porte de sa chambre à coucher... ! » Ce n'est pas un amant, c'est un chronomètre, c'est Chérubin horloger. Tant de précision et une volonté de dix-neuf ans, si sûre d'elle-même, étonnent un peu le lecteur inexpérimenté. La vraisemblance n'y est pas, et nous commençons à nous défier de ce prétendu physiologiste, de ce soi-disant logicien de l'amour qui se pique d'en noter, minute par minute, la main sur le pouls et sur le cœur du malade, les plus fugitives impressions.

Si votre Julien Sorel est une exception, une espèce de champignon vénéneux et rare, poussé en une nuit dans votre imagination enfiévrée, alors ne me parlez plus de logique, de psychologie, de science interne, de science exacte, car M. Paul Bourget lui-même ne s'y reconnaîtrait pas. S'il s'agit au contraire d'un type réellement vu et observé, convenez qu'il est bizarre. Ce n'est pas un type, mais un cas, que vous n'avez pas pris dans le plein de la nature humaine et dont le développement singulier échappe absolument à notre vérification, à notre contrôle. Roué et fort comme cela, à dix-neuf ans I Et l'amour même, l'amour puissant et sincère, ne le retourne pas, le coup de foudre ne le renverse pas î Allons donc !

J'ai dit que l'écrivain consignait minutieusement, une à une, comme sur un carnet, les moindres émo-

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lions, douces ou pénibles, de ses personnages. C'est diminuer beaucoup Fart de raconter et le réduire presque à rien. Ce procédé aboutit à un pointillé si menu qu'il en devient agaçant et désagréable. On aimerait mieux quelques grands traits et quelques grandes lignes. Mais laissons là le conteur, le pur artiste, pour nous attacher exclusivement au psychologue. C'est lui qu'on prône, c'est lui que je conteste; voyons ce qu'il vaut.

La psychologie de Stendhal, si je la juge par son roman, semble partir de ce principe qu'il n'y a pas dans l'être humain deux sensations de suite qui ne se contredisent et ne se combattent. Non seulement la seconde ne ressemble pas à la première, mais elle en est nécessairement la négation et l'antithèse; d'oi^ il résulte que l'âme la moins compliquée est toujours et cl tout instant un chaos. Lui seul prétend s'y débrouiller; mais qui me prouve que ces séries de sensations contradictoires, qui se succèdent avec une rapidité vertigineuse, sont exactement saisies et scientifiquement analysées par l'observateur? Je n'en sais rien, ni lui non plus î Ses déductions vous paraissent si bizarres, si invraisemblables, en si parfaite opposition avec la donnée ordinaire; Tétat d'âme de ses héros, diagnostiqué par lui, â quelques minutes d'intervalle, vous semble si peu en rapport avec ce que! vous auriez supposé, si différent de ce que, suivant vous, il devrait être, si anormal, en un mot, que vous craignez qu'il n'y entre quelque gageure, et que tout cela n'ait été noté de c/iic.

Julien Sorel passe du chaud au froid, de l'amour à Torgueil, de l'ambition au désintéressement, de l'égoïsme au sacrifice, de l'hypocrisie à la franchise et de la joie à la douleur avec tant de facilité et de désinvolture, et surtout avec une si complète absence de logique, avec une si évidente insolence de paradoxe, qu'il n'arrive jamais à nous persuader. On se persuade uniquement que Stendhal se moque du public. Faitesen l'expérience; prenez Sorel, prenez ses deux maîtresses, M""^ de Rénal et surtout M^^^ de la Mole, à tel moment qu'il vous plaira; essayez de vous rendre bien compte, en vous plaçant dans la pleine logique des faits, du sentiment qu'ils doivent éprouver et de la conduite qu'ils doivent tenir ; puis, tournez la page, et le défi éclatera. Vous verrez que, cinq fois sur six, le psychologue leur fait éprouver un sentiment différent de ce que vous attendiez, et tenir une conduite contraire à votre prévision. Vous concluez qu'il s'en moque, qu'il a simplement voulu s'amuser, qu'il aurait aussi bien mis la joie où. il a mis la douleur, et réciproquement; et que toutes ces sensations subtiles, si minutieusement recueillies, si scientifiquement comptées et notées au dire de ses admirateurs, peuvent être jetées pêle-mêle dans un chapeau, reprises ensuite au hasard, et appliquées à des situations diamétralement opposées, sans surprendre ni déconcerter davantage le lecteur de bonne foi. La vérité est que ce ne sont pas des observations, ce sont des hypothèses, et généralement paradoxales ; des affectations, des poses à la profondeur; encore une fois, des gageures!

J'aurais bien autre chose à dire, car j'ai à peine effleuré le sujet. Avec un monsieur si coté, il faudra peut-être, un jour ou l'autre, y revenir. J'ai des pages . de démonstrations à son service. En attendant, j'invite ceux qui l'aiment à le relire, et, si ce n'est pas un sacrilège, à le discuter. Ils retrouveront en lui un peu de cette vilaine âme de faquin qu'il a prêtée à son héros principal, à Julien Sorel, véritable pion, pou de collège ou de séminaire, amalgame répugnant de tout ce qu'il y a de plus jaune dans l'envie. Ils en arriveront peut-être à se demander si leur idole n'a pas été un peu surfaite. Ce qui me paraît bien certain, c'est que Stendhal, qui, durant toute sa vie, a joué au mystificateur, fait encore de nombreuses victimes après sa mort.

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