BEL-AMI
stituer un jugement, à propos d'un livre d'une sérénité imperturbable, dont l'auteur note tout et ne juge rien. A l'exemple de Flaubert, M. Guy de Maupassant, qui a tant de conscience littéraire, se refuse absolument à avoir, ne fût-ce qu'un atome de conscience morale. Il collectionne, il enregistre des faits avec la curiosité d'un savant, il les groupe et les raconte avec l'iiabilelé d'un artiste; mais, à ses yeux, le bien et le mal n'existent pas. C'est une affaire entendue!
Rien de plus simple, d'ailleurs, que les aventures de Bel-Ami. Ancien sous-ofî de chasseurs d'Afrique, Bel-Ami vient à Paris pour y chercher fortune. Il n'est pas bachelier, mais il est joli garçon, c'est assez pour entrer dans le journalisme. Un de ses anciens camarades d'escadron, journaliste lui-môme, lui démontre éloquemment, par son propre exemple, qu'un peu d'aplomb y suffit. Deux jours après, le premier article de Bel-Ami paraît dans la Vie Française, où il est très remarqué. Ce n'est pas Bel-Ami qui l'a écrit, ce n'est pas même le camarade Forestier, c'est j^me Forestier qui fait les articles de son mari, et qui peut bien, par conséquent, faire les articles des amis de son mari. Bel-Ami mord peu à peu au métier, monte en grade, et finira par avoir des appointements sérieux. Ce n'est pas plus difficile que cela 1
Cependant, comme les appointements sérieux se font toujours un peu attendre, et qu'aussi bien ce cher Bel-Ami est une poche percée, personne ne s'étonnera si, à ses débuts, il se laisse payer quelques bocks par les-camarades, s'il emprunte au garçon de
bureau quarante sous pour dîner, si même il carotte légèrement, dans les mauvais jours, les aimables personnes qu'on rencontre aux Folies-Bergère. L'auteur nous apprelid que les plus intraitables, celles qui vous disent : « Va donc, muffïe! » s'humanisent immédiatement — et gratuitement — en faveur de Bel-Ami. Et pas seulement celles-là! Voici que des femmes du monde — ou peu s'en faut — s'en mêlent à leur tour, et comblent Bel-Ami de petits cadeaux.
Jamais sous-officier ne troiwa de cruelle.
Une M^^ de Marelle entre autres, Clotilde de Marelle, qui a pour sa moustache un goût prononcé, éprouve tout naturellement le besoin de lui venir en aide, et lui glisse de loin en loin quelques louis dans son gousset, voire dans ses bottines. 11 les trouve, s'indigne, et les garde. D'ailleurs, ce n'est qu'un prêt; il les remboursera certainement un jour* ou l'autre. De même le petit appartement de la rue de Gonstantinople, le nid de leurs amours, sûrement il en paiera, tôt ou tard, le loyer avancé jusqu'ici par la dame. Quand il aura emporté d'assaut la fortune, avec quel entrain il liquidera toutes ces petites dettes criardes ! Allezvous ordonner à un pauvre diable, qui pose des lapins à la grosse Rachel, de faire des cérémonies avec Clotilde?
Malgré la reconnaissance qu'il lui doit, il la quittera néanmoins, tout à l'heure, pour se marier. Qui, lui? Bel-Ami? Lui-même 1 II épouse Madeleine Forestier, qui lui fit ses premiers articles. Il a flairé en elle
Bi^:L-AMr. :218
une adresse consommée, une diplomatie victorieuse, une force enfm; et, comme d'autre part Madeleine est charmante, surtout depuis qu'elle est veuve, il n'hésite pas un instant à s'adjoindre cette force, dont il a hesoin pour atteindre les derniers sommets. Son ami Forestier Ta utilisée avant lui; raison de plus ! Si Forestier, incapable et malade, a pu déjà en tirer parti, quelles ressources n'ofîre-t-elle pas à un gaillard de sa trempe !
Cependant le ménage ne va point tout seul. Bel-Ami ne tarde pas à se convaincre (il s'en doutait déjà) que ■^{me Forestier devrait s'appeler M"^® Marneffe, étant donnés les moyens qu'elle emploie pour pousser ses maris. Ai-je besoin de dire qu'il n'en serait pas autrement scandalisé, si le jeu en valait la chandelle; mais -il s'aperçoit que Madeleine coûte plus qu'elle ne rapporte.
. Dès lors, le divorce est là pour tout arranger. Bel- Ami a déjà jeté son dévolu ailleurs. M"'^ Walter, une personne riche et puissante, la propre femme de son directeur, pourrait évidemment lui rendre plus de services, lui faire gravir un échelon de plus que ]^|me Forestier. C'est donc M^"^*^ Walter qui succédera à .Rachel, à Clotilde, à Madeleine, et à tous les autres échelons. Elle succède; mais, vous entendez bien que dans la pensée chaque jour plus large, dans l'ambition chaque jour plus haute de Bel-Ami, M'^^*^ Walter elle-même ne peut être qu'une étape. C'est M"^ Walter, c'est Suzanne qu'il convoite, et comme sa familiarité avec la mère lui offre toutes les facilités nécessaires
Mi CONTRE LE FLOT.
pour enlever la fille, il en use si bien qu'à un moment donné tant de scandale ne se peut plus réparer que par une satisfaction publique et officielle, par un grand mariage qui fait de l'irrésistible sous-off un des personnages les plus puissants de Paris. A la dernière ligne du livre, vous le voyez député et ministre. Il sera président de la République infailliblement.
Telle est l'histoire de Bel-Ami. Je n'en ai relevé, comme on pense, que les grands traits. J'ai omis une foule de détails intéressants. A peine ai-je indiqué au passage les principales figures que l'auteur a^découpées dans le vif de ce tout-Paris. J'en ai dit assez, toutefois, pour donner une idée exacte du tableau. Quelques délicats le trouveront sans doute un peu cru; x^este à savoir s'il est vrai.
Ici je me recueille et je réponds très sincèrement : (( Je ne sais pas! » J'espère que non. En fouillant au coin dans ma mémoire, j'ai comme un vague souvenir d'avoir connu autrefois une manière de Bel- Ami. Un de mes amis lui a écrit tout un livre, que Bel-Ami a signé, et qui lui a fait un semblant de fugitive renommée. Mais cela n'a pas tenu; mon Bel-Ami est mort malheureux. Il n'y avait, d'ailleurs, ni Glotilde, ni Madeleine, ni Walter, ni Suzanne dans son affaire; il n'y avait guère que la grosse Rachel^ ce qui m'autoriserait à penser que généralement Bel-Ami ne monte pas plus haut.
Faut-il donc croire qu'il est ressuscité, qu'il vit encore, qu'il vivra toujours et que nous avons un escadron de Bel- Ami dans le journalisme parisien?
BEL-AMI. :21o
Je me déclare très naïf, très ignorant de ces choses, et je ne puis dire si M. Guy de Maupassant a donné à ses peintures une portée trop générale; mais, en vérité, j'aimerais à en contester l'exactitude. Je ne puis croire que ce soit là tout le journalisme. Balzac nous l'avait montré plus grand, malgré ses côtés faibles. Emile Augier qui, dans les Effrontés, a mis en scène trois journalistes, Vernouillet, Sergine et Giboyer, a fait la part du feu et l'a faite très large ; cependant il nous laisse quelque espoir. Il n'écrit pas sur la porte de cet enfer : « Vous serez brûlés, vous qui entrez 1 )) Il nous montre qu'on peut en sortir sans tache, et n'est-ce pas le cas de crier à nos confrères : « Vous sentez-vous aussi complets, vous tous qui avez lu Bel- Ami! »
Ici, nous nageons gaiement dans un océan de boue, et Bel- Ami n'est pas le seul qui ait des nageoires. Quelle société ! bon Dieu ! Quel milieu ! quel monde ! Les égoutiers de Léonard sont des anges à côté de la galerie de M. de Maupassant. Pas un coin purl Pas une figure reposante! Eh bien, je ne vous dis que cela : les bourgeois vont avoir une crâne idée des journalistes 1
Autrefois ^ sur la scène et dans les romans, on opposait volontiers l'honneur à Targent, la pauvreté honnête à la richesse tarée, on abusait même de la joute et du parallèle. Aujourd'hui, entre l'honneur et l'argentj les romanciers aiment à introduire un troisième ingrédient, l'amour, qui complète la trilogie, et il n'y a guère de livre d'imagination où l'amour.
Fargent et Thonneur ne se livrent une furieuse bataille. Malheureusement, c'est presque toujours l'honneur qui est vaincu. L'argent triomphe, l'amour se soutient vaille que vaille; l'honneur capitule ou expire. Les deux autres se coalisent pour tomber sur lui à bras raccourcis et le battre à plates coutures. Ce qui donne du piquant à sa défaite, c'est qu'il n'a même pas l'air d'en souffrir. Il se rend avec désinvolture et meurt avec gaieté. Bel-Ami n'a jamais connu ni le remords, ni le repentir, ni même le regret; ce qui prouve que l'honneur a fait un joli chemin entre Corneille et son compatriote Guy de Maupassant.