UN BLASPHÉMATEUR
Les Blasphèmes de M. Jean Richepin s'annoncent comme un événement, sinon comme un scandale.
L'édition est superlDc; Maurice Dreyfous y a déployé un luxe auquel la poésie et les poètes ne sont pas habitués. Le format, le papier, les caractères, sortent du commun, et on a soin de nous avertir que ce chefd'œuvre typographique ne sera jamais réimprimé; si bien que voilà le public averti. S'il en redemande, il n'y en a plus 1 On pourra faire, au besoin, des publications populaires pour la foule, et des tirages de pacotille, afm qu'il soit permis aux petites bourses de savourer les vers de M. Jean Richepin ; mais les exemplaires d'amateur sont numérotés et distribués. On n'en reverra, dans le commerce, que si quelques-uns des donataires ont l'affreux courage de s'en séparer. Gomment, après cela, un poète peut-il être aussi sombre, aussi irrité que M. Richepin? Quelle raison a-t-il encore de pousser si loin l'esprit de blasphème et de révolte? Jamais on n'aura vu de désespoir si richement édité 1
C'est du désespoir pourtant, et du vrai; il n'y a pas
à dire, c'est de la malédiction, de la belle malédiction, une insurrection dans les formes non pas contre tel ou tel dieu, mais contre tous les dieux, contre Dieu lui-môme et contre Tidée de Dieu^ contre toute i^liilosopliie aussi bien que contre toute religion. Le poète se proclame nihiliste pur, et il s'efforce en effet d'être aussi complet que- possible dans le néant. Il n'en a pas tout à fait rétrenne; l'homme à la mode, Schopenhauer. a passé par là, et la fantaisie des romanciers ou des poètes naturalistes les porte visiblement, depuis quelques mois, à se réclamer de cet Allemand qu'ils connaissent tant bien que mal par M. Garo. La Joie de vwre^ de M. Zola, est déjà toute pleine de Schopenhauer* M. Richepin n'a pas voulu demeurer en reste. Non seulement ses Blasphèmes sont bien dans la note, mais son portrait, qui précède ses vers, y est aussi. Je n^avais jamais vu la figure du poète aussi renfrognée, aussi fatale; le dessinateur a exagéré encore le blasphémateur. Un nihiliste doit nécessairement avoir l'œil sauvage. Passons; ces détails, ces petites préparations, un peu trop artificielles, cette somptueuse édition, ce portrait menaçant, suivi d'une préface qui prend des airs de barricade, ne font absolument rien à lliffaire. Môme sans leur secours, les Blasphèmes sont une manifestation et pourraient bien marquer une date, sinon dans l'histoire philosophique, au moins dans le développement littéraire de noire lemj-)s (4),
(1) Je dois le confesser, ci je le confesse en toute hiimilitr, Je bruit qui s'était fait autour des i?/a«jjA(.'7/iet< de J\L Jean Kiche- J3in s*est éteint peu à peu, -et un second poème du même au-
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C'est par ce dernier côté,« je Tavoue, qu'ils m'attirent et me touchent; c'est la poésie qui m'en plaît. Je ne m'y intéresse qu'à demi comme blasphèmes. GerteSj ils justifient ce titre qu'ils ont pris, et on n'a jamais blasphémé plus fort; mais le public commence à s'y faire. Beaucoup d'autres, à l'instar de M. Jean Uichepin, se campent tous les jours devant le ciel avec des attitudes de défi, et envoient des cartels à Dieu; de telle sorte que ce genre de provocation, déjà usé et démodé après Alfred de Musset, tourne aujourd'hui au lieu commun poétique comme les anciennes tempêtes et descentes aux enfers de la vieille épopée. Ce n'est plus qu'un ingrédient d'école, et voilà pourquoi ce qui m'émeut chez Richepin, ce n'est pas le blasphème, c'est le talent.
On sait depuis longtemps qu'il en a, et beaucoup. Il en a, même quand il se tromjDc complètement, comme dans la Glu, ou à moitié, comme dans Nana Sahib. Il en montre dans sa seule Chanson des Gueux plus que tous les camarades. Il en déploie et en dépense couramment, à travers toutes ses tentatives, de
teiu% la MeVy n'a pas rencontré la même faveur. Malgré quelques échappées superbes, ou y a trouvé quelque monotonie. C'est peut-être la faute de Ja mer elle-même, monotone dans son écrasante grandeur. .Te tiens pour les Blasjyhémrs, avec toutes les réserves que j'ai faites dès le premier jour. L'étonnante virtuosité que le poète y déploie a, suivant moi, déconcerté la critique. Mise en déîiancc par ce perpétuel tour de force, elle a cru y voir pJus de rhétorique que de poésie. J'admets qu'elle n'ait pas eu tout à fait tort, mais alors il faut condamner en bloc toute l'école contenqioraine, qui en (>st plus que jamais à l'art pour l'art et, avec elle, le plus grand (.\q<, lyriques français.
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quoi suffire à plusieurs réputations. Sa vie même, éparpillée et secouée sans cesse à tous les vents de la fantaisie, son activité fébrile, son ambition i^resque maladive dans tous les genres trahissent un homme doué, un favori de la nature, je ne veux pas dire, môme métaphoriquement, un enfant gâté des Muses, car ce semblant de m^^thologie me perdrait immédiatement à ses yeux. Ce qui est certain, c'est. que ses précédents ouvrages, ses nouveautés les plus réussies, n'approchent, à aucun degré, de cette éclatante révélation qu'il a appelée les Blasphèmes. Ce qui est incontestable, c'est qoie le Richepin d'hier, qui paraissait déjà entamé et presque en décadence, ne permettait plus de soupçonner, d'espérer le Richepin d'aujourd'hui, c'est-à-dire un grand poète. Ah! je sais à quel point on abuse de f épithôte, et je ne la risque, en vérité, qu'après y avoir bien réfléchi; mais il y a quelque fois plaisir, comme il y a péril, à prendre la responsabilité de certains mots. C'est pourquoi j'avoue que Richepin, à qui je n'ai jamais eu l'honneur d'adresser la parole, Richepin, dont les théories et les prétententions agacent tant de gens, Richepin, le blasphémateur, est un maître. Ames sensibles, protestez! Philosophes furieux, maudissez! Cœurs simples, fuyez! C'est un démon, mais c'est un maître! Et, s'il doit s'éteindre après cela, il aura eu son éclair!
A quoi bon citer? Et comment le pourrais-je? 11 y a du beau partout. Tel sonnet que je détacherais de l'ensemble n'en donnerait qu'une idée incomplète et rétrécie. Aussi bien aucun des sonnets que je rencon-
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tre çà et là dans le volume, « comme des fleurs de pourpre en l'épaisseur des blés », ne vaut les longs poèmes, entre lesquels on Fa intercalé, les grandes pièces, larges et puissantes, qui se déroulent avec une ampleur et une abondance inconnues à la poésie française depuis quarante ans. Un souffle y court, une vie y circule, qui nous ramènent aux Feuilles d'automne ou aux Harmonies.
Tout de suite, aux accents de ce lyrisme impétueux, vous pensez aux plus grands noms et aux plus grandes œuvres. C'est la même richesse d'imagination, le même relief de peinture, et, pour tout dire d^un seul mot, la môme continuité d'inspiration. Celui-ci a, en outre, une faculté maîtresse, un don supérieur, par où il égale et surpasse même quelquefois ses illustres devanciers. C'est une sobriété relative, une sûreté, une possession de soi-même, une précision dans Ténergie, qu'on aurait pu croire incompatibles avec tant de sève et tant de jet. Virtuose de premier ordre, il se joue des formes et des rythmes avec l'aisance étourdissante d'un Liszt ou d'un Paganini. Il rime comme Théodore de Banville; il possède à fond toutes les ressources de la prosodie la plus savante et comme qui dirait de Tescrime la plus raffinée. Il jongle avec les strophes. Petit mérite sans doute que cette habileté de main, cette dextérité qui va jusqu'au tour de force, quand la pensée n'est pas là, comme un balancier, pour soutenir l'équilibriste sur la corde raide de la versification. Mais, en vérité, elle y est, et c'est elle, c'est bien elle qui anime et vivifie ces vers sono-
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ros, qui enfle et pousse ces compositions savamment eiicliaînées, ces déductions tout ensemble passionnées et logiques, ces grandioses arclri lectures poétiques où la raison du philosophe se C(unhine à clia<|ue instant avec la rêverie du visionnaire, comme dans Tceuvrc d'un Lucrèce ou dam Dante,
On y retèvera sans peine une infinité de scories et <le taches, des dissonances atroces, et toutes les ordures du naturalisme. Le poète s'est évidemment donné pour tâche d'égaler, sur ce point, les plus fameux prosateurs de son école. Ces facéties déparent son œuvre, et la gâteraient peut-être s'il suffisait de quelques excentricités absolument déplorables pour anéantir une production de cette valeur. N'y donnez pas plus d'attention qu'il ne convient, n'y attachez pas une importance injuste; c'est pour la théorie; c'est une gageure de mauvais goût; c'est un défi qui laisse le talent sain et sauf. Malgré toute sa bonne volonté, le poète n'a pas réussi à tuer son enfant. Il ne faut pas se rebuter pour quelques pages nauséabondes. Il ne faut*pas même s'arrêter outre mesure à la brutalité du fond, ni à cette rage blasphématoire, où il entre sans doute un peu de parti pris et de système. M. Richepin ne supprime pas seulement Dieu, il supprime du même coup toute religion, toute vertu, toute liberté, toute morale. Il se vante de ressentir, de prêcher, de célé])rer
L'horreur de l'idéal et la soif du. néant.
L'homme qui, pour Pascal, était un roseau, mais
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un roseau pensant, n'est plus, pour M. Ricliepin, qu'un animal darwiniste, c'est-à-dire déraisonnable, livré sans cesse à toute la bestialité de son instinct, et un peu moins capable d'éducation que les autres bétes. L'auteur des Blasphèmes tient à tirer cette conclusion. Il va tout au bout de son idée; il se pose en Byron revenu, résigné et calme. Son désespoir se flatte de ne plus souffrir. Son nihilisme, à l'en croire, lui suffit. Cependant, il éprouve le désir d'amener l'humanité tout entière à son niveau, de la mettre à son point, d'ôter aux hommes toutes leurs illusions, toutes leurs chimères. Il a déclaré à l'espérance une guerre sans merci, et il s'en explique très francliement dans cette curieuse préface qui, pour être écrite en prose, n'est pas sensiljlement inférieure à ses vers :
(( Même parmi ceux qui m'aimeront, combien peu oseront me suivre jusqu'au bas de cet escalier vertigineux qui conduit cl l'épouvantable et serein nihilisme ! Mais il faut en faire son deuil. Après tout, je, ne cherche pas ma joie dans le suffrage des timides ni des débiles : je la puise à la certitude d'avoir dit pleinement ce que j'avais dans la tête. Somme toute, je suis allé plus loin qu'on ne le ht jamais dans la franche expression de l'hypothèse matérialiste; j'ai poiissé à. sa formule extrême cette théorie du monde sans Dieu, que personne n'a le courage d'étaler et que tous mettent secrètement en pratique; je crois avoir dit le dernier mot de l'athée véritable, je suis descendu au lui fond de ma pensée et cela suffit à mon orgueil. »
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« Gomme toutefois on ne jouit absolument de sa pensée qu'à la condition d'être compris, j'ai tâché de rendre la mienne aussi claire que possible, et je lui ai donné tout ce que je possède de passion, de raison, de poésie, tout ce que j'ai acquis de science dans mon métier de dompteur de mots ! »
Nous voilà loin des précautions oratoires d'un Renan ! L'auteur a cherché le scandale, et il l'avoue. Eh bien, après ? Il veut absolument nous choquer, soit 1 Accablons-le de notre indulgence. En est-il moins poète ? Il y a évidemment plus d'orgueil que de méchanceté volontaire dans cette prétention au matérialisme absolu et à l'athéisme parfait. S'il y est arrivé, tant mieux ou tant pis pour lui ! Dans tous les cas, sa sincérité n'est pas en cause. Un farceur qui ferait cela pour la galerie serait le dernier des misérables. Richepin n'est qu'un petit Satan. Sa loyauté éclate même dans ses contradictions, même dans ses résipiscences; car il en a, il en est pourri, quoi qu'il en dise. Athée parfait 1 Hélas 1 il se vante ! A chaque instant, on le surprend qui doute même de son doute :
Au seuil de l'inouvrable porte Cognons des poings et du cerveau.
Pour moi jusqu'à ma suprême heure, Farouche, entêté, j'y demeure.
C'est là qu'il faudra que je meure, Là, devant l'obstacle abhorré, Devant l'éternelie barrière ; Et par menace ou par prière .Te veux l'ouvrir, et si derrière Il n'y a rien, je le saurai !
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Et c'est cela qu'on appelle un athée parfait ! C'est tout simplement un Musset de VEspoir en Dieu, Sa révolte n'est que la révolte ordinaire et presque banale contre les ténèbres de la destinée et les ironies de la vie.
Que ceux-là donc à qui cette affiche d'athéisme absolu pourrait déplaire ne s'arrêtent pas trop au jDrogramme. Le poète y manque assez souvent pour qu'on lui pardonne. Tous -les vrais amateurs de poésie, tous ceux qui savent lire n'importe quoi sans colère, tous les admirateurs du talent, ne se feront pas trop prier pour passer outre et pour rendre bonne justice à cet étonnant dompteur de mots. Ses Blasphèmes égalent souvent en beauté le début de Faust. Si l'on y voyait seulement passer l'ombre de Marguerite, ce serait un des quatre ou cinq grands poèmes de ce temps.
Je ne me dissimule pas qu'on peut le trouver effroyable; mais encore une fois c'est un maître livre; c'est une œuvre, et un réveil de poésie sur lequel on ne comptait plus. Quels vers ! Quel coup de trompette 1 Quelle diabolique fanfare ! Il faut remonter au delà, au-dessus de M. Leconte de Liste, de M. Sully- Prudhomme lui-même, jusqu'à Musset, pour rencontrer quelque chose d'aussi fort; jusqu'à Lamartine et Victor Hugo, pour découvrir quelque chose d'aussi
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soutenu. Quant aux Parnassiens, il les pulvérise! On niaccuse quelquefois de parti pris contre messieurs les naturalistes, et ce que j'ai reçu cFinjures — anonymes— à ce propos est véritablement incroyable. On méfait tort. Quand j'en surprends un, par hasard, qui a du talent et qui parait sincère, il faut voir quelle joie j'éprouve de cette heureuse exception. C'est pourquoi je suis désolé, mais ra^n, par ces Blasphèmes. J'enrage d'admirer M. Richepin; il me vient des démangeaisons de protester contre la canaillerie de son œuvre; je lui chercherais volontiers querelle pour Tavoir ornée de ce portrait ravageur, avec des yeux de Nana-Sahib qui me rappellent le prince Djalma d'Eugène Sue; enfm, sa supériorité m'exaspère; elle est, comme on dit aujourd'hui, troublante et agaçante au premier chef; mais, si je ne suis pas victime de la plus étrange illusion, si la longue léthargie de la poésie française n'a pas égaré mon jugement, je crois pouvoir afhrmer, sans hyperbole, que nous avons là presque un équivalent, singulièrement inattendu, des grandes manifestations antérieures; et qu'on dira que, grâce à ce diable d'homme , grâce à ses Blasphèmes, notre siècle poétique finit bien. On ajoutera, et je n'y contredirai pas, que notre siècle philosophique finit dans la
boue.
A quoi bon gémir et se révolter ? Toutes les malédictions et tous les anathèmes du monde, toutes les tristesses et toutes les colères ne peuvent rien contre le talent. Élevez un bûcher, mettez-y le feu, brûlez le
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livre, brûlez l'auteur; ou, si vous craignez que la police ne s'y oppose, signez-vous toutes les cincf minutes devant cette provocation atroce, 'devant cette éclatante glorification de l'athéisme et du nihilisme; cl défaut du bras séculier, qui peut-être se récuserait, unissez-vous pour exterminer — moralement — par je ne sais quelle conspiration de la terreur et du silence, le blasphémateur qui vous a scandalisés. Accablez-le du poids des excommunications majeures ; refusez-lui l'eau et le sel; allons, ferme, les mains levées : Vade rétro, Satanas ! J'essayerai d'être avec vous; mais nous ne ferons pas que ce serpent ne plaise; nous n'empêcherons pas que ce scandale ne soit un beau scandale, et que les amateurs de jDoésie n'y prennent goût. Est-ce notre faute si l'abominable Jean Richepin, en frappant la terre du pied et le ciel du poing, a fait jaillir de nouveau une source qu'on croyait épuisée ? Est-ce notre faute si elle se précipite comme un torrent dévastateur, entraînant dans sa course folle les derniers débris des religions, mais roulant aussi de l'or, des diamants et des pierres précieuses. Est-ce notre faute enfm si elle nous éblouit avant de nous submerger ?
J'avouerai, si cela peut vous faire plaisir, qu'elle a le caractère d'un fléau. Je reconnais que tout est brutal dans ces poèmes étranges, que leur auteur a effrontément baptisés blasphèmes, tout, le fond et la forme, et la forme encore plus que le fond. Voulezvous que j'y voie une fanfaronnade? Je le veux bien. Les braves contre Dieu m'ont toujours paru lé^-è-
remeiit bravaches. Il ne faut pas tant de courage qu'on croit, dans le temps où nous vivons, pour se poser en athée parfait, pousser la négation à l'extrême, et conclure au néant. L'attitude est engageante, la prétention rencontre des encouragements, on est toujours assuré d'avoir des admirateurs, et même, çà et là, des complices. L'heure appartient aux insurgés, et lorsqu'on fait de l'insurrection, l'on n'en saurait trop faire. Avec Richepin, c'est entendu : il n'y a plus de Dieu, plus d'âme, plus de religion, plus de vie future, plus de justice, plus de liberté, plus de morale; il n'y a même plus de sphinx à interroger, plus de problème à chercher, plus d'énigme à deviner; il n'y a plus rien qu'une machine fangeuse qui se meut dans le vide et dans le néant, et que, par habitude, on appelle l'homme.
Voilà l'idée; elle n'est pas précisément neuve, mais elle est consolante, et je me demande s'il ne faudrait pas élever une statue à ce philosophe hardi qui supprime d'un seul coup toutes les trompeuses illusions, toutes les chimères décevantes, tous les divins mensonges qui faisaient autrefois le prix de la vie. On écrirait sur le socle: A l'Assassin de r Espérance !
J'avouerai encore, si vous y tenez (et vous devez y tenir), que ce bruyant défi se relâche et se ralentit de temps à autre. Parfois le blasphémateur perd visiblement de son assurance et se campe avec moins d'aplomb devant le blasphémé. Sa voix tremble, son cœur défaille, son bras retombe. Aurais-tu peur,
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Richepin? Vous vous rapi3elez cette belle méditation de Lamartine, le Désespoir, qui commence ainsi :
Lorsque du Créateur la parole féconde, Dans une heure fatale eut enfanté le monde
Des germes du chaos, De son œuvre imparfaite il détourna la face Et, d'un pied dédaigneux la lançant dans l'espace,
Rentra dans son repos
Tout le volume de Richepin., et il est gros, ressemble à une paraphrase de ces six vers, avec le Créateur en moins, l'athée parfait ne pouvant s'abaisser à reconnaître ou même à supposer un Créateur. Mais vous vous souvenez en même temps de ce qui arriva à Lamartine. Il s'empressa de se rétracter dans une contre-partie fameuse : « Quoi î le fils du néant a maudit l'existence ! » où il y a aussi des vers splendides. Et de même Alfred de Musset, un de nos meilleurs blasphémateurs! Combien de fois, et avec quelle éloquence, n'est-il pas revenu sur ses propres blasphèmes 1 Pour en donner une idée, il faudrait citer ses plus belles, ses plus entraînantes apostrophes, y compris celle à Voltaire et celle à Jésus-Christ, qui sont classiques. Eh bien! Richepin aussi, Richepin lui-même, çà et là il doute, il revient, il hésite, il ressasse la rêverie de Pascal, rumine entre ses dents serrées le terrible dilemme : « Si pourtant!... » L'instant d'après, pour se punir, il annonce qu'il va donner des gifles au bon Dieu; mais il a beau faire, il est tombé, ne fût-ce qu'une seconde, au rang d'un vulgaire sceptique, il a oublié, son rôle et sa gageure,
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iJ cl diminué son risque et sa mise; l'athée parfait a fléchi.
Enfin je ferai une dernière concession: dans quelques parties de ces poèmes, Texpression reste au niveau de ridée. Non seulement elle est la violence même, ce qui ne me choquerait pas outre mesure, mais elle descend, de parti pris, à des moyens, à des mots, à des images absolument indignes du poète. Naturahste, Jean Richepin ne pouvait oublier qu'il avait aussi, de ce côté, un pari et un personnage à soutenir, et même sur ce terrain, il a tenu à vaincre. Il a vaincu les plus hardis, il a tombé les plus forts. Les amateurs chercheront eux-mêmes, s'ils en éprouvent le besoin, ces crudités, ces incongruités répugnantes, mais ils prouveront en même temps que Boileau a dit une sottise et que le lecteur français ne veut pas être respecté. Victor Hugo, dans ses Châtiments, met en scène un chiffonnier « fouillant du croc Fordure, où dort plus d'un secret » ; Richepin s'est llatté sans doute d'y faire quelque trouvaille; mais il paraît bien que le secret de la poésie n'y est pas. Je glisse rapidement sur cette manie qui se trahit, chez lui, par un abus du mot tas, et je note, au passage, quelques autres griefs, plus sérieux, qu'on élèvera certainement contre la valeur de ses Blasphèmes. On ne manquera pas de les trouver monotones, monocordes, et, en effet, la variété des tableaux n'y répond pas suffisamment à la variété des rythmes, ni la richesse de la pensée à l'opulence des rimes. Propriétaire incontesté d'une prosodie qu'il secoue comme un prunier
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pour lui faire donner toute sa récolte, il a des caprices, des audaces et des bonheurs, cj[ui ont manqué parfois aux plus grands artistes, et par où il égale ou surpasse Lous les maîtres ; mais qui ne dissimulent pas toujours complètement, dans un si gros livre, un petit air de rabâchage.
Est-ce tout? Voulez-vous encore qu'après avoir signalé, dans ces Blasphèmes, des inconséquences, des contradictions, -des malpropretés, des longueurs, des lourdeurs, des lassitudes d'esprit et de plume, un retour parfois fatigant aux mêmes idées et aux mêmes formes, j'y constate aussi l'imitation involontaire, mais fréquente et flagrante, de devanciers illustres que ce casseur de vitres doit profondément méj)riser ; des strophes jetées tout entières dans des moules qui portent une marque connue ; par exemple, au cours d'une pièce intitulée Prologue, un violent accès d'humeur noire, un flot de mélancolie et d'amertume qui rappelle, d'aussi près que possible, la célèbre lamentation de Lamartine.
Voilà pourquoi mou âme est lasse Du vide affreux qui la remplit, Pourquoi mon cœur change de place Comme un malade dans son lit.
Eh bien, voilà qui est fait ; je le remarque, je le proclame : le lier Richepin a imité i Direz-vous que je ne fais aux récalcitrants bonne mesure, et que je lésine sur la critique, et que je marchande sur la .vérité ?
C'est elle aussi, la vérité, qui m'oblige à voir que
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malgré ces scories, et ces taches, et ces réminiscences, et ces excès, et ces lacmies, la poésie coule ici à pleins bords. Par-dessus tout cela, je trouve un poète puissant et original, plein de sève et d'élan, une imagination à qui la fraîcheur manque, mais non point l'ampleur ni la fécondité ; une langue neuve et forte, d'une énergie étonnante, d'une précision presque inconnue, la plus mâle qu'on ait jamais parlée, une sorte de bronze où le vers se coule et se frappe de lui-môme en médaille. Vous me croiriez fou si je vous avouais à qui elle m'a fait songer ; à Dante lui-même, oui, à Dante ! Lisez, je vous prie, trois grandes pièces qui se suivent : La Prière de V Athée, le Juif errant , la Mort des Dieux; mesurez ce souffle, cette chaleur, cette vigueur, ce prodigieux relief, et dites-moi, si vous échappez à l'obsession de ce rapprochement, dites-moi quel nom vient sur vos lèvres !
Le miracle, c'est que les Blasphèmes sont l'œuvre d'un normalien, d'un normalien défroqué, soit, et déclassé, et déclassique, mais qui enfui a passé par l'École. Jamais on ne vit plus singuhère métamorphose, plus renversante antinomie : c'est Delacroix élève de Guérin, c'est Voltaire élève des Jésuites. Je n'en suis pas autrement fâché. Ce Richepin, ainsi retourné de fond en comble, il inflige un démenti suffisamment catégorique à ceux qui prétendent que l'École déforme ou atrophie le talent. L'École — excusez cette comparaison vulgaire — elle réalise les prétentions du corset : elle contient les forts, soutient les faibles, et ramène les égarés. Assurément elle ne donne