‹ Contre le flotChapitre 22 sur 31 · UN BLASPHÉMATEUR · texte numérisé non relu

UN BLASPHÉMATEUR

pas des ailes à ceux qui en manquent, mais elle ne les coupe pas à ceux qui en ont, et si Richepin n'est point ingrat, il doit reconnaître qu'elle leur apprend quelquefois la manière de s'en servir.

Dans ces poèmes, vous découvrez à chaque instant un fond solide, une science réelle de la philosophie ancienne et moderne. Et qui donc l'a fournie à Richepin, sinon l'École? Quant au style, vous y sentez du premier coup la honne faiseuse. Oh ! ce n'est pas elle qui inspire, mais c'est elle qui préserve. Cherchez tout du long de cet énorme in-quarto — car les Blasphèmes ont eu l'honneur de l'in-quarto — vous n'y trouverez pas, en dehors des pétarades voulues, une seule de ces niaiseries prétentieuses qui font hondir les connaisseurs. L'écrivain a passé par les bons endroits; il a comparé les styles forts, et il se les est assimilés. Vous direz tout ce que vous voudrez : l'École est là î

Un dernier mot sur le scandale prévu et désiré que va causer cette œuvre admirable et horrible. Je ne la crois pas aussi délétère qu'elle le paraît, et la raison en est bien simple : c'est qu'au point où nous en sommes, nous n'avons plus grand'chose à perdre. Ceux qui ont résisté sont cuirassés. Un libre-penseur me disait un jour en son langage, qui est quelquefois celui de Richepin : « — Nous avons tant p.... dans votre bénitier que ceux qui font encore le signe de la croix le feront toujours ! » Il avait raison, sauf la forme. Ce qui nous reste de foi est irréductible. Cène sont pas les violents, ce sont les hommes doux, les

'lU COiNTRl^: LR FLOT.

philosopheg onctueux, les Ren<an, qui ont souillé notre eau bénite. Après eux, il n'y a plus rien à faire; les blasphémateurs y perdront désormais leur peine et leur temps.

Voilà pour le point de vue religieux. Au point de vue social , la logique du poète n'irait pas sans quelque péril. S'il n'y a plus ni vice, ni vertu, ni responsabilité, le gendarme devient un non-sens, et cliaque fois qu'on exécute un malfaiteur sur la place de la Roquette on commet un crime. Il est certain que, dans cette hypothèse, la société devra se reprocher éternellement l'assassinat de ces victimes infortunées, qui s'appellent Lacenaire, Papavoine ou Campi. Malheureusement, il semble que nous ne soyons pas encore tout à fait mûrs pour cette morale, et que l'abus signalé par Richepin en ait encore pour quelques années.

Laissons ces fantaisies, qui n'ont pas grande conséquence. Je veux fmir par où j'ai commencé, c'est-àdire avouer, à ma honte, qu'il m'est à peu près égal de rencontrer un mécréant, quand je rencontre un poète. La poésie purifie tout, ou presque tout, comme le feu. C'est le charbon d'Isaïe. Dans un beau blasphème il y a encore quelque chose de divin, et voilà pourquoi j'admire, sans trop d'effort, le blasphémateur inspiré.

Voici le livre du jour : Germinal! Un livre puissant, un livre superbe ! On a dit que M. Emile Zola, en écrivant ce roman de damnés, où il peint avec un relief terrible les misères et les souffrances des mineurs, avait ajouté un cercle à l'Enfer du Dante. L'auteur de Germinal a fait quelque chose de plus : il a ressuscité le roman socialiste d'Eugène Sue et de George Sand. Il a mis en scène non pas seulement des ouvriers, comme dans V Assommoir, mais le peuple lui-même, le peuple travailleur avec ses appétits et ses rages. Il a évoqué tous les pressentiments du monde moderne et tous les fantômes de demain. Il a amené, face à face, sur leur vrai terrain de bataille, le capital et le salaire. Enfm, il s'est jeté à corps perdu, sa plume à la main, dans le mouvement irrésistible qui entraîne les foules vers un avenir inconnu. Il a fait un livre dont on peut tout contester, excepter l'intérêt qu'il a.

Je n'étonnerai personne ici en avouant une fois de plus que j'aime mieux une autre littérature et mi autre genre. Sans avoir un goût prononcé pour Florian et

Berquin, j'ai déjà expliqué que je préférais Bernardin de Saint-Pierre à M. Emile Zola. Même Gennmal, ce saisissant et empoignant Germinal^ avec ses beautés révolutionnaires, ne me guérira point de cette dépravation. Je la pousse jusqu'à mettre Paul et Virginie ou la Jolie fMe de Perth au-dessus de Nana. Et cependant j'aime Germinal^ j'admire Germinal, j'aime et j'admire

Germinal^ non pas ;;«?'C6 q^ie, mais quoique

Tout ce qui. dans ces pages violentes, est école et théorie, tout ce qui est système et procédé me paraît absolument détestable, le naturalisme s'y étale dans toute sa gloire, comme un pourceau sur son fumier, avec une triomphante et tyrannique insolence. Il ne s'y refuse plus rien. Son fondateur l'y a outré a plaisir comme pour mieux marquer sa victoire et prendre possession. « C'est peu pour lui de vaincre, il veut encore braver! » Et, en effet, vous rencontrez ici, presque à chaque ligne, ce que M. Emile Zola luimême, en son langage, appellerait une fanfaronnade de cochonnerie. A ce point de vue. Germinal dépasse de cent coudées non seulement V Assommoir et Nana, mais Pot-Bouille et la Joie de vivre, où les amateurs croyaient pourtant avoir touché le comble du régal. Il y a là une ivresse, une débauche, une perpétuelle rigolade de la chair, un coup de bestialité (j'emprunte à l'auteur ses propres expressions) auprès duquel les kermesses de Jordaens et de Rubens ne sont que des jeux de marionnettes et de poupées. Il ne se passe guère cinq minutes sans que la Maheude, la Pierronne. la Levaque, et surtout la Mouquette ne

VOUS offrent, en ce genre, un bouquet assorti; ou, pour mieux dire, le spectacle complet, toute la lyre ! Catherine elle-même, dont la figure maladive n'est point sans grâce, ne rougit pas de se montrer à nous continuellement dans le simple appareil, en chemise; et il ne lui suffit point de se montrer 1 Elle va beaucoup plus loin, aux extrêmes, du premier coup et tout de suite, bien avant l'âge de la puberté, et si elle n'y met pas plus d'entrain, fauteur a bien soin de nous dire pourquoi : c'est qu'elle n'y trouve pas de plaisir. Ah 1 si elle y trouvait du plaisir î... Aussi bien M. Emile Zola s'est acharné sur cette fillette; il n'a eu de repos que le jour où il a pu, pièces en mains, la vérifier et la proclamer grande fille, comme cette autre enfant de la Joie de vivre, dont il a suivi de même, heure par heure, avec curiosité et satisfaction, le virginal développement. C'est une manie!

Je ne me dissimule pas que je mérite en ce moment certain reproche qu'adressait Boileau à Régnier. Le chaste lecteur peut fort bien se scandahser des renseignements que je lui donne, dans le but de lui donner en même temps une idée, une faible idée de Genniiial. Je n'y reviendrai plus, ou n'y reviendrai que le moins possible. C'est cherché, c'est voulu, passons! Tant pis pour l'auteur s'il croit nous plaire en nous montrant, à chaque pas, des figures qui ne sont point, des visages, et tant pis pour nous s'il nous pi ait !

Je crois cependant lui rendre service en l'avertissant que cet étalage de sensualité et de bestialité ne

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produit jamais l'effet qu'il en attend. Il vous présente cela gravement, avec un sérieux qui tourne au tragique. Il désire que nous y attachions, comme lui, une importance énorme; et c'est justement tout le contraire qui arrive. Au lieu de l'impression forte dont il veut nous saisir, c'est la nausée ou le rire qui viennent. Quand le cœur ne se soulève pas, la rate part. On dirait qu'à certains moments il s'en doute, et comme il suppose que devant les énormités qu'il exhibe nous allons plutôt blaguer que trembler, il a soin de nous dire que cette exhibition « de derrières colosses » est (Vun comique troublant. F <xs troublant du tout, je vous jure! C'est gai, c'est drôle, si vous voulez, mais pas tragique le moins du monde. Quelle émotion voulezvous que me procure une grosse dondon qui se fait voir ainsi en plein air? C'est tout simplement du Paul de Kock, ou plutôt c'est du Zola de la mauvaise manière, autrement dit du Paul de Kock sérieux, du Paul de Kock noir 1

Le style, la langue, qui est cependant d'un écrivain, et, çà et là, d'un créateur, donne souvent dans le môme travers, et se gâte à plaisir par des affectations analogues. Vous n'imaginez pas combien de fois reparaissent au cours du récit des phrases comme la suivante : ^ Sacré nom de Dieu, sa le cochon que tu es, je vas te f..... sur la gueule ! )' On me pardonnera de J 'avoir citée textuellement et sans abréviations, parce que c'est la phrase type de Germinal . J'en oiuets d'autres, plus croustillantes et émoustillantes, dans une autre gamme de grossièreté. J'en ai rencon-

tré d'absolument inintelligibles, et qui exigeraient un commentaire. J'en ai relevé qui reviennent sans cesse, avec une monotonie fatigante et une agaçante préméditation chezTautcur de vous les incruster malgré vous dans la mémoire.

Ainsi, dès le premier chapitre, il y a un vrai mineur qui crache, et qui crache noir : c'est un trait caractéristique, une marque de nature : soit! Mais vous n'imaginez pas à combien de reprises ce vieux bonhomme crache noir sous vos yeux. Il y met véritablement du parti pris. Ailleurs, c'est le briquet des mineurs, c'est-à-dire leur tartine de beurre et de fromage qu'ils se mettent dans le dos, entre leur blouse et leur chemise, et qui les rend bossus. L'auteur tient tellement à cette découverte qu'il ne veut plus lâcher son briquet et sa bosse. Il en abuse. Ailleurs encore, c'est une figure de femme « pâle et brouillée derrière les vitres ». Va pour pâle et brouillée derrière les vitres, mais, à l'autre page, elle est encore là, « pâle et brouillée derrière les vitres! » C^est trop souvent, c'est trop longtemps !

Système, système! Procédé, procédé! L'auteur est dans son droit, mais on voit la ficelle ! Il tient à en-^ foncer un clou dans notre cervelle, au prix d'un petit supplice que nous infligent ces agaçantes répétitions. Vous souvenez-vous, i\i\mV Assommoir? Il ne pouvait pas parler de la petite Augnstine. sans l'appeler <r ce petit louchon d'Augustine )> et. c'était toujours, et à tout bout de champ, le petit louchon. Avec ces moyens purement mécaniques, on arrivé à graver un person-

nage, mais l'art y a moins de part que la mnémotechnie. M. Emile Zola, en les employant, témoigne quelque défiance de sa propre valeur. Il possède une sûreté de main qui lui permet de ne pas s'y reprendre ainsi; il se doit à lui-même de graver d'un seul coup.

Voici maintenant quelque chose de plus grave. J'ai entendu dire, par des connaisseurs, que le naturalisme tapageur et violent de Germinal n'est pas nature. On conteste sérieusement la vérité de ses mineurs. On dit que le document humain, le document local, le document minier, tel que M. Zola nous le livre, est fort sujet à caution, et manque en maint endroit d'exactitude. Rien déplus facile à vérifier que cette critique. Les mineurs sont à la mode, beaucoup d'observateurs les ont étudiés, sur terre ou dessous, dans les grèves ou chez eux. On leur a consacré des romans et même des tableaux. Vous vous rappelez cette sombre Grève des mineurs de Roll ? Vous n'avez pas oublié cette idéale Ville noire de George Sand, dont les forgerons, rapprochés des mineurs de Zola, offrent un si curieux contraste.

Dans Y Olivier Maugant de M. Gherbuliez, il y a des mineurs ; il y en a dans un roman, assez récent, de M. Yves Guyot, dont le titre m'échappe; enfin il y en a surtout dans le Grisou de M. Maurice Talmeyr, c'est-à-dire dans un des livres les plus attachants, les plus vigoureux et aussi les plus douloureux, où l'on ait raconté la vie et la mort des ouvriers de la houille, des noirs esclaves du charbon. Nous avons donc à peu près tous les documents, toutes les pièces;

GERMINAL. Ui

nous pouvons comparer et conclure. Eh bien! ceux qui ont comparé, ceux qui ont a^u et qui savent prétendent que le mineur de Germinal n'est pas le vrai mineur septentrional, le vrai mineur flamand.

Suivant eux, la faute capitale commise par Emile Zola dans ce Germinal est une faute de langage. Il fait parler les mineurs du nord de la France comme parlent les ouvriers du quartier de la Goutte-d'Or, à Paris. On voit bien qu'Etienne Lantier, le fils du Lantier de Y Assommoir^ est son héros. Les gamins, les ouvriers, et, en général, le peuple de Paris ont une langue sjDéciale. Vous connaissez ce tutoiement facile, vif, alerte, plein de métaphores drôles et hardies; en un mot, vous connaissez l'argot paiisien. Les mineurs du Nord parlent une langue qui est précisément rantithèsede celle-là, une langue morne et lente, qui répond à leur vie ténébreuse, la langue du spleen souterrain. Pour tout dire, leur langage le plus usuel, celui qu'ils emploient pour raconter leur misère spéciale, c'est tout d'abord le silence, un long silence d'une journée, devant ]a pinte qu'ils boivent, et le soir, sur le pas de leurs portes, où ils demeurent accroupis et comme pétrifiés. Quand ces muets se décident à sortir de leur mutisme, ou bien ils parlent un patois aussi inintelligible qu'une langue étrangère, et qui, chose curieuse, est peut-être l'idiome moderne qui se rapproche le plus du latin; ou bien, en effet, ils « parlent français », et alors ce qui vous frappe, c'est qu'ils ne se tutoient jamais. Ils se disent toujours vous, môme dans la plus grande familiarité, comme en anglais. Une

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femme du peuple dira au poupon qu'elle nourrit : « Allons! 2^ï*enez le sein!... » Et toujours ainsi, sur un ton dolent et traînant, le fameux accent belge, et avec une perpétuelle recherche d'élég'ance, presque de préciosité qui produit les accouplements de mots et les détournements de sens les plus bizarres.

Dans la construction des phrases, ils font toujours précéder le substantif par l'adjectif. Ainsi les gens du peuple ne disent pas, ne disent jamais : « Une maison blanche, un homme noir, une table solide », etc., mais une « blanche maison, une solide table, un noir homme », etc., etc.

Je pourrais multiplier ces remarques; j'en ai tout un lot d'extrêmement curieuses, qui m'ont été communiquées par des gens de métier, par des personnes très compétentes, et j'y reviendrai au besoin. Je n'y attacherais d'ailleurs qu'une importance fort relative si elles ne s'adressaient à un naturaliste, dont le naturalisme paraît ici singulièrement en défaut, et auquel on reproche d'avoir méconnu, en faisant parler les mineurs de Marchiennes comme les titis de Paris, non seulement la vraie langue, mais la vraie physionomie, la vraie misère du monde noir.

Si j'insiste, c'est uni(|uement pour fortifidr mon point de départ, à savoir que tout ce qui, dans ce livre, est naturalisme, système, procédé, convention, théorie, peut donner lieu soit à de sincèi'cs répugnonces, soit à de vives contestations; et que, malgré cela, sans cela, Germinal est un livre supérieur, un livre puissant, où la vie déborde.

G EH M IN AL. ^h^\

Il est certain rpie rmiteur a senti, à un monient rlonné, passer en lui l'àme des masses populaires, et qifil ]\r\ a suffi de la toncher au point juste, en certaines pag'es de son roman, pour en tirer les plirs grandioses et les plus terribles effets. Vous trouvei'ez ]c\ une émeute de mineurs rpii vous donne vraiment la chair de poule, une mêlée féroce, où les femmes débridées mêlent une note infâme, et qui produit sur nous autant d'impression, par exemple, que V Assassinat de révéque de Liège d'Eugène Delacroix.

Je recommande à ceux qui veulent avoir une idée complète de Zola, du vrai Zola dans toute sa force, la scène où ces nouvelles tricoteuses, ivres de sang et de crime, s'acharnent sur le cadavre de Tépicier Maigrat. C'est presque sublime d'horreur 1 Et j'avoue qu'ici cette horreur ne fait pas reculer mon admiration. Je leur recommande également le meeting nocturne des mineurs dans la clairière du Plaii des Dames; enfin, je les invite à chercher, dans ce livre où la beauté émerge victorieusement sous l'ordure, vingt scènes capitales, d'une poésie intense et profonde; d'une composition — oui! d'une composition — savante, magistrale, où le naturalisme n'a presque plus - rien à voir, et où l'auteur a mis en pleine lumière, à larges coups de pinceau, toutes les grandes douleurs, toutes les grandes ironies de la vie et de la destinée.

Devant ces tableaux dignes de Balzac, j'oublie que, deux pages plus Iiaut ou plus bas, il s'est servi de sa plume comme d'un pilon ou d'un liachoir. pour

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bro^^er la langue française et la réduire en chair à pâté; j'oublie ces bizarreries habituelles, cet escalier de Pot-Bouille, ce salon de Germinal qui « tombe à une paix lasse » comme le blé tombe à 15 francs l'hectolitre; j'oublie ce dévergondage de la pensée et du style, ces chairs, ces viandes avachies et débordantes que M. Zola aime à peindre « crevant corsages et culottes », ces formes à la mode de Gaen, sans dessin précis, mais d'une expansion exubérante et « d'un comique troublant », ces grosses choses, ces excroissances énormes où l'auteur se délecte, et qui, à chaque mouvement du corps, l'envahissent en replis tortueux comme envahissent la plage les vagues d'une marée. J'oublie ce flot montant ou descendant, ce flot inutile, et je dis à M. Zola : A quoi bon l'affiche, l'enseigne, la réclame, puisque votre pari est gagné? A quoi bon le pétard, puisqu'il est entendu que vous êtes un maître?

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