LA LANGUE NOUVELLE. II
profit. La 2D0stérité nous appartient et, avant la postérité, le public; si bien qu'en le voyant presser sur son cœur tout ce qui sort de notre potager littéraire, nous avons bien le droit de croire nous-mêmes à nos pommes hespérides, et de proclamer que ce n'est pas ui) navet !
Ce titre ne m'appartient pas. Je l'emprunte à une étude de J.-J. Weiss, sur Théodore Barrière et Alexandre Dumas fils. Du temps qu'il se cantonnait dans la critique littéraire et dramatique, J.-J. Weiss n'a rien écrit de plus parfait. C'est proprement un morceau de maître, assez peu connu, mais que personne, je dis j)ersonne, n'a égalé. Les amateurs le retrouveront dans un petit recueil modestement intitulé, comme" c'était encore l'usage il y a vingt ans : Essais sur Vhistoire de la littérature française, et mesureront sans peine, en le lisant, la distance qu'il y a entre la causerie courante et la vraie critique, entre un voltigeur de plume et un écrivain. Ils y verront en outre quel chemin la littérature brutale a fait depuis un quart de siècle.
Ce mot même, littérature brutale^ appliqué à M. Alexandre Dumas fils, ne paraissait point alors trop injuste. L'auteur du Bemi-Monde avait créé, au théûtre, un genre nouveau, où quelques fines bouches, gâtées par son père, trouvaient en effet une certaine
LA LITTEIUTUHE BRUTALi:. 1^
àpreté. Les chefs actuels du réalisme et. du naturalisme n'étaient encore^ sauf Flaubert, que des aspirants. Combien cependant la qualification donnée par Weiss à certaines pièces de M. Alexandre Dumas fils semblerait excessive et inique aujourd'hui! INous en avons vu bien d'autres! Nous avons assisté à des manifestations littéraires auprès desquelles le Pèi^e iwodigue ou la Femme de Claude pâlissent à tel point qu'on les prendrait pour des comédies de Sedaine; et la littérature brutale a conquis le monde !
Elle nous permettra bien de dire que tout le monde n'en est pas content. Tout le monde ne croit pas que les lettres françaises y aient gagné. Dans le sixième et dernier volume de sa Correspondance, George Sand constate avec douleur que le sens de la langue se perd, ce qui signifie, sous sa plume, que non seulement on tourne le dos à la vraie tradition et à l'art national, mais chose infiniment plus grave, qu'on ne s'en doute même pas. Il est certain que tous les jours, en présence d'éloges outrés et à contresens, on serait tenté de répéter le fameux anathème :
Morbleu, vils complaisants, vous louez des sottises.
Tous les jours quelque admirateur sincère se pâme devant le sonnet d'Oronte, et c'est précisément cette sincérité qui effraye.
En revanche on a cessé d'admirer des choses réellement admirables, ou bien — ce qui est encore plus désastreux — on se pince pour les trouver belles et y prendre quelque plaisir. Dans son feuilleton du l^emps.
li CONTRE LE FLOT.
Sarcey le véridique en faisait un jour le déplorable aveu. Il reconnaissait qu'en plein Théâtre-Français, dans une représentation, ou plutôt dans une cérémonie en l'honneur de Corneille, devant un public chauffé d'avance et naturellement porté à Fenthousiasme, sur les lèvres pourtant si expressives de M. Got, VÉloge de Corneille par Racine n'avait produit que peu d'effet. M. Sarcey attribuait cette disgrâce relative à l'excellent comédien, qui, selon lui, trop fidèle aux habitudes du lieu, n'aurait pas assez monté le ton ni haussé la voix. Je crois, quant à moi, que Racine seul est coupable. Cet Éloge est trop simple, cette prose est trop naturelle, et l'on n'aime plus, l'on ne comprend plus la simplicité. Comment! Deux pages, trois pages de suite sans un trait, sans une pointe, sans un mot! Et vous voulez que j'admire ! Qui donc disait que l'auteur des Plaideurs était un des hommes les plus spirituels de son temps? D'un bout à l'autre du morceau, il n'y a pas seulement une pauvre antithèse !
Je mets en fait que si la plaisanterie en était possible, si l'on pouvait nous jouer le tour dé placer sous nos yeux, en supprimant les noms des auteurs, un certain nombre de pages classiques, prises au hasard dans les ouvrages des meilleurs écrivains des deux derniers siècles, nous y serions complètement trompés; nous n'y verrions la plupart du temps qu'un fatras médiocre, nous n'y trouverions que platitude et ennui. A l'exception des poètes qui se sauvent par leur poésie et des orateurs qui frappent par leur élo-
quence, nous méconnaîtrions les maîtres. Rien ne nous avertirait, par exemple, que nous sommes en présence d'un Fénelon, et dans sa merveilleuse fluidité, notre goût dépravé, notre ridicule dédain n'apercevrait que de l'eau claire. Tout ce qui est d'un ton modéré, et, comme on dit aujourd'hui, dans les gammes douces, toute la prose courante nous échapperait absolument.
A qui la faute? Aux plus forts. Un fantaisiste repentant, Alfred de Musset, se plaignait déjà, il y a quarante ans, de cette brutalité dans les idées, et de cette grossièreté dans les mots; de ces abus et excès de toute nature qui ont peu à peu faussé et appauvri notre langue nationale, au point qu'aujourd'hui tout ce qui n'est pas horriblement pimenté, tout ce qui n'est pas du tord-boyaux littéraire nous paraît fade et sans saveur. « Nous l'avons tous usée, et moi tout le premier! » Nous l'avons usée par les cascades et les tours de force que nous avons imposés à sa souplesse et à son adresse. Nous l'avons tout ensemble désarticulée et alourdie.
Sous prétexte de la rendre plus expressive, nous lui avons demandé chaque jour davantage, et plus qu'elle ne pouvait donner; nous l'avons pressée à l'envi comme un citron pour en extraire, non pas seulement le jus, mais la mousse; enfm, n'en pouvant plus rien tirer, tant ce régime l'avait affaiblie et épuisée, nous avons affiché la prétention de lui infuser un sangnouveau; nous avons inventé un jargon, une espèce d'argot, soi-disant énergique et fort, avec des mots à
panache et casqués, qui visent à égaler la vibration ■ des idées par la vibration des images; nous avons exagéré la couleur comme nous avions exagéré la force; le style qui s'enfle continuellement pour montrer ses biceps est devenu à la mode, et l'émulation, pour y atteindre et se surpasser les uns les autres, a produit des résultats toujours plus surprenants, comme chez Nicolet, mais dont la vue donne une sensation de fatigue et inspire un désir de repos.
Je pourrais citer des exemples, et je n'aurais que l'embarras du choix. Mais, à quai bon? Il faudrait tout citer, car tout y a passé et les plus résistants ont cédé peu à peu à la contagion. Une phrase quelconque, la première venue, prise où vous voudrez, non pas chez des naturalistes de profession, mais chez les plus purs classiques d'aujourd'hui, chez des académiciens qui se croient indemnes, me servirait au besoin d'échantillon pour démontrer que tout le monde a subi sans le vouloir, et même sans le savoir, / / ce joug de la littérature brutale, ce règne de la violence dans les idées et dans les mots.
Que faisais-je moi-même toutàl'heure, quand, pour serrer de plus près, par l'expression, l'opération dont la langue française a été victime, je m'évertuais à la rendre sensible non seulement à l'esprit, mais aux yeux par un renfort d'images assez incohérentes, la comparant tour à tour à un citron qu'on presse et à un clown qu'on brise, comme si elle pouvait être à la fois, en si peu de temps,, clown et citron? Je tombais évidemment dans le même travers. Je m'efforçais de
me monter au diapason nouveau, je recherchais ce grossissement purement matériel, cette enflure suspecte, véritable œdème de la langue, qui donne à la phrase plus d'aspect et plus d'œil, mais qui ôte de la justesse, et par conséquent de la valeur à, la pensée. Dans le livre auquel j'ai fait allusion, J.-J. Weiss n'en montre qu'un spécimen, mais décisif. Il remarque, et nous prie de remarquer, qu'on ne dit plus aujourd'hui d'un homme dévoyé qui a fait fausse route : « Il a manqué son existence ! » C'est trop ordinaire, trop commun. Tout écrivain qui se respecte dit nécessairement dans le style sec du jour : (( lia raté sa vief » Raté, tout est là! L'image est fausse, et manquer vaut mieux, attendu qu'on ne vise pas et qu'on ne tire pas sa vie à la ci])le; mais c'est égal, raté est neuf, vive raté!
J'accorderai sans peine maintenant qu'il ne faut pas se scandaliser ni pousser des cris pour si peu. Ces révolutions ou évolutions de la langue sont inévitables, et pourvu qu'on y apporte quelque mesure, pourvu qu'on n'en fasse pas un système, et qu'on laisse tout doucement le temps accomplir son oeuvre, on y peut, çà et là, découvrir quelque progrès. Celle-ci a commencé en plein xvii® siècle, avec La Bruyère, qui s'est écarté de la simplicité primitive, a donné à son style plus d'apprêt que ses prédécesseurs, et positivement fait de l'esprit. A^ous retrouverez des transformations analogues dans toutes les littératures. Cette grande et forte simplicité de la première heure tourne assez vite au rafliuement et à
l'hyperbole. Juvénal succède à Horace, Sénôque à Cicéron, et Rousseau à Bossuet. La première somme d'idées générales sur laquelle un peuple a vécu s'est peu à peu épuisée. On les remplace, pour ainsi parler, par leur monnaie, c'est-à-dire par des idées plus compliquées et plus minces, découvertes dans de nouvelles fouilles psychologiques, et pour lesquelles il faut inventer un langage nouveau, plus creusé et plus travaillé, qui égale la finesse de la pensée par la subtilité de l'expression.
Rien de mieux jusque-là, et on en prend fort aisément son parti. Mais c'est la mesure qui manque. J'en appelle à tous nos confrères : n'est-il pas vrai que, depuis quelques années, la licence naturelle aux journaux a déteint sur l'ensemble de la littérature et communiqué à tous les écrits de tout genre un véritable caractère de bassesse et de grossièreté? C'est à la presse qu'il faut s'en prendre, car c'est elle qui nous a donné ce ton, c'est elle qui nous a fait ces mœurs. Les relations personnelles en souffrent, et bientôt, avec les propos qu'on échange, il ne pourra plus être question, entre journalistes, que de gifles et de pistolets; mais la littérature et la langue en pâtissent bien davantage, et voilà ce qui vaut un soupir I
A un pareil jeu, cette délicatesse de touche, ce sentiment exquis de la mesure, ce tact français qui fut, qui serait encore, notre vraie supériorité littéraire, s'émousse et finit par se perdre entièrement. Dans l'éloge, on outre tout. Veut-on féliciter un écrivain d'une page réussie? On l'appelle grand. On donnerait
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du grand au Petit-Poucet lui-même, sous prétexte qu'il a de rintelligence et de l'esprit. Dans la polémique, c'est bien pire encore. Là on va tout de suite à l'extrémité, c'est-à-dire à Tinjure. On n'a aucun souci de frapper juste pourvu qu'on frappe fort. La moindre fleurette qu'on puisse lancer à un adversaire, c'est de le traiter de voleur ou d'assassin. Au deuxième article, on se compare réciproquement à Castaing et à Lacenaire. Un chef de parti devient à l'instant même un chef de brigands, et deux journalistes qui ne sont pas d'accord sur l'occupation de l'île de Formose paraîtront modérés s'ils ne finissent pas par se traiter mutuellement de souteneurs et de vendus.
Je sais bien que c'est la faute de la politique, mais c'est la mort de la littérature ; et c'est aussi, prenez-y garde, la mort du talent. Lorsque la mode est aux coups de trique, à quoi bon soigner ses coups de plume ? Il n'est pas nécessaire d'avoir un génie sublime, ni même un style distingué, pour dire à un liomme : « Vous êtes une canaille 1 » Il y a beaucoup plus de mérite à faire entendre poliment qu'il en est une./ Vomir n'est pas écrire, et gueuler n'est pas parler.
J'ai comme une idée que je prêche dans le désert, et que ces excès dont tout le monde est choqué sont malheureusement entrés pour longtemps dans nos mœurs; mais on ne m'empêchera pas de dire que si c'est la liberté qui les engendre, la liberté sera funeste à l'esprit français. J'ajoute qu'elle se nuira à ellemême. On en viendrait, en vérité, à regretter le temps
OÙ la main de fer, très gantée de velours, qui pesait sur les journaux et sur les livres, obligeait tout écrivain digne de ce nom à. se surveiller, à voiler ses finesses, à éteindre ses ironies, à ne mettre au bout de sa iDlume qu'une imperceptible goutte d'un gentil poison dont souriaient ceux-là mêmes auxquels il était destiné. C'était le temps de Prévost-Paradol. C'était le bon!
Je ne demande pas qu'il revienne. J'aime et j'estime la liberté. Je crois qu'on en peut faire un usage profitable aux lettres; mais c'est à la condition que les journalistes renonceront d'eux-mêmes à une grossièreté qui dispense d'avoir du talent. Le besoin d'une réaction se fait généralement sentir. Qu'un écrivain, répudiant toute velléité de littérature brutale, ait seulement de la malice, de la grâce, de l'esprit, du style, et je suis convaincu que cet assemblage de qualités paraîtra assez rare pour plaire et replaire comme la plus aimable des nouveautés. Le public, ou du moins une bonne partie du public commence à se lasser et à se plaindre des ordures et des trivalités qu'on lui sert. Vous ne voulez pas, je pense, qu'il finisse par nous prendre pour des goujats?
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