PAUL ET VIRGINIE
Il ne me paraît pas inutile de mettre à Tabri de ces deux noms toujours aimés quelques observations que j'ai recueillies, ou cru recueillir, dans ces dej'niers temps, sur le roman contemporain. Elles passeront, je l'espère, à la faveur de ce couple charmant, qui, d'ailleurs, n'y est pas complètement étranger. Je les présente, ai-je besoin de le dire ? sans aucune envie ni prétention de morigéner personne. Mon unique désir est de rechercher, avec messieurs les romanciers, et à leur suite, quel est pour eux le meilleur moyen de phiire au public, de lui plaire longtemps, de lui plaire toujours.
.lai trouvé, tout seul. (|uc cf seriiit de rel'aiie, cli;»- .|ii.e année. Paul et Virgiiiie. Oui, tout bonnemeni Paitl et Virginie, et rien de plus. Il y a vingt ans, je leur aurais peut-être conseillé de refaire aussi, de temps à autre, Manon Lescaut; mais aujourd'hui, il est trop tard; Manon elle-même, la divine Manon ne suffirait plus à notre bonheur, il nous faut un bain de lait, il nous faut Virginie! Nous ne pouvons pas
nous contenter à moins. On va se moquer de moi: je jm^e que je ne me moque pas des autres. Tout le monde, sans le savoir, soupire après Virginie. Tout le monde, à grands cris, demande un second ange, aussi jour et aussi jeune que celui-là, ou le môme, s'il est impossible d'en trouver un autre. Virginie! Mrginie !
J'ai relu ces jours-ci, le petit roman de Bernardin. Je vous donne mon billet que c'est très bien, presque parfait, pas très loin du chef-d'œuvre. Si les deux mères valaient leurs enfants, il n'y aurait absolument rien à dire. On objectera que ce n'est plus à la mode, que notre époque réclame quelque chose de plus corsé, Nana, ou du moins un milieu, s'il en est un, entre Virginie et Nana. C'est, je crois, une grosse erreur. Assurément, nous sommes, ou nous semblons être à mille lieues de ces histoires simples et touchantes. A première vue, tout observateur superficiel proclamera qu'elles ont fait leur temps, qu'elles supposent une naïveté incompatible avec la vieillesse du siècle, qu'il est sage dô les laisser moisir dans leur immortalité de convention, et que l'imprudent, qui essayera de les rajeunir, en sera inévitablement pour ses frais... En êtes- vous bien sûr?
Je reconnais sans peine que la première impression est bien celle-là, et qu'il y a un abîme entre cette littérature et la notre, un abîme entre ces vieux conteurs et nous. Ils avaient infiniment d'imagination, mais pas itssëz de curiosité. Ils n'aimaient pas à fouiller, comme nos jeunes gens, dans les profondeurs de la pourriture
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humaine; ils s'arrètaienL volontiers à ces bagatelles de la porte, qui s'appellent la passion, Fesprit et le style. Nous les avons singulièrement dépassés, et quel détour i] nous faudrait faire, si jamais la fantaisie nous prenait de battre en retraite pour nous rapprocher des doux ombrages et des sources fraîches autour desquelles voltigent leurs ombres. Encore une fois, il n'y a rien de commun entre nous et ces fantômes. Nous sommes à une distance infinie, nous sommes aux antipodes de Paid et Virginie, de la Chaumière indieyine, du Vicaire de Wakefield, fie Clarisse Harloice, même de Manon Lescaut, même de Walter Scott, même de George Sand, môme de Balzac... oui, même de Balzac î Ce n'est plus Balzac c[ui fait recette aujourd'hui.
Observez, je vous pi'ie, quelles sont, en matière romanesque, les lectures pi'éférécs. le genre qui plaît réellement, les auteurs vraiment favoris, grands favoris. Pensez-vous que ce soit Balzac? Avez-vous remarqué, avez-vous examiné attentivement ce qui. en chemin de fer, sur les chaises de la plage, ou dans Toisiveté plus intime d'un salon, illumine les yeux des liseuses, et les arrache à leur indifférence ennuyée ? Ce n'est pas Balzac !
Faites cette expérience, elle en vaut la peine; faitesla sur ce que lisent les femmes et sur ce que lisent les hommes* Recommencez-la souvent, pour qu'elle soit complète et concluante; interrogez les lecteurs eux-mêmes et les lectrices; interrogez les libraires, qui en savent long, et les directeurs de journaux, qui en savent aussi long ctue les libraires, et vous ne
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tarderez pas à avoir, sur le sujet délicat que je traite aujourd'hui, quelques notions claires, quelques idées précises et, quoi qu'on en puisse penser, indiscutables. En un mot. vous saurez très exactement ce qu'on aime, et vous pourrez en faire votre proQt. y Vous saureztout d'abord, dussiez-vous en être quelque peu scandalisé, qu'il n'y a qu'une légère différence entre ce qui plaît auxhonunes et ce qui plaît aux femmes. Il en est fort peu, parmi ces dernières, qui n'aient lu ce que nous lisons, et qui, avec un gentil embarras, après s'être doucement fait tirer Toreille, ne l'avouent. Un hasard a mis entre leurs nuiins le livre que nous aimerions mieuxn'y pas voir; quelquefois elles Tout lu jusqu'au bout... par mégarde. Le fait est qu'elles ne sont guère moins au courant que leurs maris... je parle de celles qui en ont.
Vous apprendrez ensuite, non sans quelque secrète satisfaction, que ce n'est pas cela qu'elles préfèrent. Vous verrez que leurs goûts ne diffèrent pas essentiellement des nôtres. Enlin. vous reconnaîtrez (et c'est là le point important) que le public devient de plus en plus difficile A nnoiser. (Test inrroyahle ave<quelle promptitude il seniinie «'t on l'ennuie! -le nignore pas qu'un certain nombre de romanciers, qu'on s'est habitué à considérer comme des têtes de colonne, sont, plus ou moins, en possession de sa faveur. Tout le monde sait quel effet produit leur nom sur la couverture d'un roman. On achète beaucoup M. Octave Feuillet, on achète beaucoup M. Emile Zola, et, entre les deux, cinq ou six auteurs justement renommés.
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Mais que ceux-là mèinc ne se fassent pas trop d'illusions 1 Ils n'ont encore qu'un public restreint, un groupe de lecteurs, groupe fidèle, suffisant pour les soutenir, pour les enrichir ; ils n'ont pas la masse du public. Les pornographes eux-mêmes ne l'ont pas. ■ La masse du public appartient au roman d'aventures, non pas au roman de cape et d'épée, mais au roman d'aventures modernes et contemporaines. La masse du public appartient au roman quotidien à un sou, au roman du Petit Journal, à la Belle Julie. Et je vaisplus loin, j'affirme que tous les journaux, voire même les plus sérieux, sont peu à peu obligés d y venir. Le succès sera de plus en plus pour les grands amuseurs, pour ceux qui ont imaginé et raconté de fortes histoires à surprises^, dans lesquelles chaque événement est un miracle.
Je ne me permets pas déjuger ce goût, étant de ceux qui croient que le public a toujours raison, même quand il a tort. Il faut, dans ces questions, être absolument fataliste et se persuadei^ que ce qui arrive devait nécessairement arriver. (Test ainsi parce que r'esl ainsi, on n'y peul rien: ei. c\'t vérité, je trouve beaucoup plus sinqilc de félicite)' l'auteur qui .-i du llair. el qui ou use pour ll.-ttter la préférence du lecteur, c[ue de chercher chicane à celui-ci sur sa 23référence, et à celui-là sur ses flatteries.
Sans doute, il y a quelquefois abus. Quelquefois des amorces trop grossières, des ficelles trop visibles, trop connues et trop facilement acceptées, trop promptement consacrées par une vogue durable.
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nous chagrinent ou nous choquent. Nous nous disons, clans ces moments-là, cjue, dût-on y mettre du sien, j'entends sacrifier un peu de son succès, de son tirage habituels, il y aurait j^eut-étre une meilleure éducation à donner au public. Dans ces moments-là, nous sommes des sots et des pédants !
On peut admettre toutefois c|ue ce roman d'aventures soi-disant modernes, si cher au lecteur et si profitable à Fauteur, a sensiblement dégénéré depuis le temps où le lettré qui écrivit Jérôme Paturot, le criblait de ses plus fines épigrammes. Je ne blesserai personne en constatant que nous sommes bien audessous des premiers types, le Juif errant^ Mathilde, les Mystères de Paris, et surtout cet immortel Monte- Cristo. Voyons, la main sur la conscience, n'est-il pas vj'ai qu'il n'y a que des nains à coté de ce géant? Le tort de ces nains est de ne pas se donner assez; de peine pour se renouveler, se varier, se rajeunir. Tous pareils; et, avec cela, un air gouailleur qui semble dire au public : « (Test bien assez bon pour vous! » On leur en veut quelquefois de cette désinvolture; on se dépite à l'idée que ha foule les accueille tels qu'ils sont, les fête et les vante; on regrette qu'elle les autorise à se moquer d'elle à ce point. Mais, après tout, c'est son affaire; la voix du peuple est la voix de Dieu!
Ne soyez donc pas trop fier, Zola, ne soyez pas trop vains, zolistes; et vous-mêmes, pornographes, ne vous réjouissez pas outre mesure. Le gros public, le grand public vous lâche peu à peu, si tant est que
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VOUS Tayez januiis conquis. Il s'attarde à peine aux malpropretés; j'accorde qu'il est assez curieux du document humain, qu'il apprécie la nature et les naturalistes; mais, croyez-moi, il préfère encore de j^eaucoup les féeries, les fantasmagories quotidiennes que lui sert le premier conteur venu. Il a surtout de rimagination, et il aima la rêve. Pour le prendre tout h fait, il faut lui offrir, qu'on me passe le mot, des réalités fantastiques, ou des fantaisies réalistes, autrement dit des aventures impossibles dans un cadra qui, emprunté à la vie ordinaire, communiqua au tableau quelque apparence de vérité : Monte-Cristo t la Belle Julie/ et tout l'entre-deux.
Voilà pourquoi on ne lit plus avec la même entrain le grand, l'immortel Balzac, voilà pourquoi on délaisse un peu ea Shakaspaara du roman moderne . Je sais bien qua je suis ici sur un terrain brûlant, et que les fanatiques vont hurler, Ils ont accablé autrefois ce pauvre M, Scherer parce qu'il a osé dire, après Boileau, qu'on rencontrait chez Molière quelques négligences, Ils n'admettront jamais qua Balzac ait pu baisser, je ne dis pas dans Tastima, dans la faveur, dans radmiration des hommes, je dis seulement dans las comptas des libraires. C'est pourtant la vérité, On s'agenouille toujours devant lui, on l'achète et on le lit moins, Prenez garde, jeunes romanciers qui avez raison da l'admirer et tort de le copier, son exemple vous perdra. En l'imitant vous ennuierez le public. Balzac est étarnal, mais la roman d'observation, de description, la roman de mœurs et de caractère, à la
manière et dans le moule de Balzac, le roman au scalpel ne se vend plus. C'est le régal d'une élite qui reçoit des livres gratis. Il vous reste à faire du Mérimée.
La chose est assez triste à dire, mais je tiens qu'à riieure qu'il est il ne suffit plus, pour plaire et vendre (pardonnez ces expressions commerciales), de peindre des passions et des caractères, dans leur développement naturel et simple, même avec le grossissement et le relief nécessaires à l'optique du livre; il y faut joindre des péripéties dramatiques et romanesques, des chimères et des fahles, d'énormes mensonges, les crimes d'Atrée ou les travaux d'Hercule, dans la maison de M. Prudhomme. La vie ordinaire, la vie telle qu'elle est, n'a plus de débit.
Encore une fois, je ne critique pas, je constate. Je cherche de bonne foi, et dans un but très prosaïque, par quels procédés les romanciers contemporains pourront, dans un avenir peu éloigné, demain ou après-demain, concilier ces deux moitiés de l'idéal, trop souvent disjointes et ennemies, l'art et le succès. Je remarque, avec une pointe d'ennui, que ceux qui ont le plus de talent ne sont pas toujours ceux qui ont le plus de renom. Je crois voir où va uniformément le public, et où il ira chaque jour avec plus d'empressement, jusqu'au moment où il se lassera du fabuleux, comme il s'est déjà lassé du faisandé et du pourri.
J'essaye de suivre cette évolution inévitable et d'en apercevoir le terme, pour donner aux jeunes roman-