PAUL ET VIRGINIE
ciers un bon conseil. Or, le terme, c'est le retour forcé à ce qui est pur et à ce qui est simple; le terme, c'est la peinture des âmes saines et des sentiments frais; ce n'est pas IJerquin, ce n'est pas Florian, c'est Bernardin, c'est Paul et Virginie! Il y a là, du jour au lendemain, six cent mille lecteurs ù, prendre, et deux cent mille exemplaires à vendre.
Ludovic Halévy Ta essayé avec son Abbé Constantin, et il y a merveilleusement réussi. Il y eût réussi complètement, c'est-à-dire qu'il eût opéré une révolution complète et définitive — car nul n'était plus propre que ce Parisien repenti à une tentative de ce genre — s'il pouvait être donné au père des demoiselles Cardinal d'engendrer une Virginie absolument virginale; ou si, pouvant le faire, le lecteur pouvait complètement y croire.
Quoi qu'il en soit, l'heure approche où la timbale, la grande timbale sera irrévocablement décrochée par celui-là, Halévy ou un autre, qui refera tout bêtement Paul et Virginie. C'est simple comme bonjour, c'est le pont aux ânes. Essayez plutôt!
Un Bourguignon nommé Alexandre (Charles), qu'on me dit être un ancien député de Saône-et-Loire et qui, dans tous les cas, a été le secrétaire ou le familier de Lamartine, vient de publier un livre sur ce grand homme quelque peu néghgé aujourd'hui. Ce sont apparemment des souvenirs personnels, dont je ne puis parler, n'ayant eu ni l'occasion ni le loisir de pénétrer dans l'intimité du volume, mais qui doivent offrir un certain intérêt, étant donnés les deux personnages, celui qui se rappelle et celui dont on se souvient, l'auteur et le héros. Aussi bien, tout ce qui se rapporte à Lamartine nous plaît encore assez. Quoiqu'il ait pris soin lui-même de défraîchir, par un abus de confidences, les indiscrétions ou révélations de l'avenir, et qu'on en soit à se demander comment il est possible de dire sur Lamartine quelque chose que Lamartine n'ait pas déjà dit, on aime encore de lui les plus insignifiantes reliques.
Il n'en est pas moins vrai que ce qui attire et fait rêver, en cette circonstance, c'est bien moins le con-
tenu du livre que son litre : les Idoles oubliées f Grave sujet de méditations autres que lamartiniennes ! Les Idoles oubliées î L'auteur lui-même convient donc que celle-là en est une? Il le déplore, mais il le constate; le regret y est, mais aussi l'aveu. L'ami de Lamartine reconnaît que son astre a pâli, que sa gloire a subi une éclipse au moins partielle, que cette grande renommée s'est rongée peu à peu par les bords comme une lune décroissante, dont la dernière lueur va disparaître dans un brouillard chaque jour épaissi.
On ne peut nier cette disgrâce relative, et le poète lui-même semble en avoir eu le pressentiment lorsque, dans une de ses plus belles inspirations, faisant un mélancolique retour sur sa propre destinée, il envisageait douloureusement ce déchet possible et cette ombre future sur son nom.
Les uns, sacrifiant leur vie à leur mémoire, Adorent un écho qu'ils appellent la gloire; Ceux-ci de la faveur assiègent les sentiers, Et veulent au néant arriver les premiers^
A peine un nom par siècle obscurément surnage.
Et le reste, ajoute Lamartine, demeure enseveli dans un oubli profond. Combien y en a-t-il, hélas! de ces gloires enterrées 1 « Nous en avons supprimé des masses 1 » comme disait, en son langage, ce pauvre Victor Lefranc qui eut son heure, à, Versailles, et qui
a2 CONTRE LE FLOT.
ne vit plus aujourd'hui que dans un portrait de Meissonier. Je n'essayerai pas de dresser la liste de toutes les célébrités qui, depuis le commencement du siècle, ont ainsi disparu, et qui ne reviendront jamais. Elles sont irrévocablement coulées à fond; aucun courant spontané, aucune recherche ou réclame tapageuse ne réussira jamais à remettre à flot ces gloires noyées. Même le gonflement et la boursouflure secourables de la mort ne les remonteront point à la surface. L'oubli, un oubli pesant, et généralement justifié, est comme une pierre à leur cou.
Est-il vrai maintenant que Lamartine en soit k\? Est-il vrai que le caprice du vent populaire Tait déjà emporté comme un cadavre dans les océans inconnus? J'ai admis tout à Theure une dépréciation de sa renommée, une diminution momentanée de sa gloire, une espèce de nuage sur son nom. Il est parfaitement certain et indiscutable que, si l'on comj^are ce qu'il est et ce qu'il a été, il y a comme un grand vide, et une immense déchirure entre le passé et le présent. Lamartine fut roi. Lamartine régna quelques minutes sur ce beau pays de France; il régna protégé, auréolé par la liberté et la poésie, qui se relayaient tour à tour auprès de lui pour l'illuminer de leurs yeux et le couvrir de leurs ailes. Mais en un instant tout cela s'est évanoui; l'apothéose a, pour ainsi dire, fondu avec l'idole comme une apothéose de théâtre, et il n'est rien resté. « Appelez-moi Lamartine tout court, et puis un peu de poussière î » Soit 1 Mais croyez-vous que cette poussière soit aussi inerte
et inanimée, aussi indifférente aux hommes que ses détracteurs semblent le dire, et que son panégyriste lui-même paraît le craindre?
J'entends bien que certaines coteries la dédaignent ou rinsultent. C'est un article de foi — et même un article de journal — dans un certain milieu, que Lamartine ne compte plus; qu'il est tombé, dans l'échelle des gloires, presque aussi bas que Déranger, qu'il n'y a, en notre siècle, que Victor Hugo et Alfred de Musset. Et encore, Musset? M. Catulle Mendès, qui a pourtant assez de talent pour être juste, a tout récemment biffé Musset. Il ne reste que Victor Hugo, murmurant entre ses lèvres sibyllines : « La mer agitée unit les terres apaisées ! » Il ne reste à la France que le colosse des colosses et au monde que le géant des géants (1).
Ahl ce n'est pas moi qui égratignerai, même de l'ongle, ce génie sublime dont on essaye — vainement — de faire un vieillard ridicule. Mais faut-il donc absolument, pour être glorieux, qu'il soit seul? Croyez- vous vraiment que Lamartine ne compte plus, ne comptera plus jamais? Croyez-vous qu'on puisse faire durer longtemps contre un pareil nom la conspiration du silence et de l'oubli? Croyez-vous que la poésie et la patrie françaises ont perdu ou renié pour toujours le souvenir de cette grande idole?
C'est une idée noire à laquelle il m'est impossible
{{) Il va sans dire que ceci était écrit avant la mort de Victor Hugo.
(le me résigner. Je vois bien ce qiva été autrefois Lamartine dans l'imagination des hommes et ce qu'il est aujourd'hui; mais je vois bien aussi ce que sont les autres à côté de Lamartine^ n^hne oublié. J'eî?ipôro qu'ôn on rovlendm; j'espôro qu'il n'y a, dans côtto éelipio temporaire d'un© illustration nationale, qu'una illusion ou plutôt une déception d'optique, Quand un grand honime, mêlé de son vivant aux luttes et aux agitations du monde, est décidément entré dans la gloire, cette prise de possession lui imprime une sorte de muette sérénité qui le dérobe aux disputes retentissantes, et alors le publie étonné prend ce silence pour de Foubli, Mais le public se trompe ; ce n'est que le calme définitif, la paix suprême autour d'un grand nom.
Beauconp de badauds = et de lourdauds = qui n'ont jamais lu Lamartine ou qui Font mal lu, se plaisent h répéter, en faisant une moue mule, que c'est le poète des femmes. S'il en était ainsi, grands dieux ! ce serait le vrai poète des hommes d'aujourd'hui. Mais noni jamais vers plus forts ne sont tombés d'une Hme plus flère, Jamais accents plus profonds n'ont plus spontanément retenti dans la conscience humaine I Jamais inspiration n'a coulé plus sincère et plus intarissable d'une lèvre touchée par le doigt divin. Jamais poète n'a moins senti le travail et la lampe. Jamais homme n'a plus virilement parlé à des hommes! Vous n'avez donc pas lu Bonaparte, h Bépome à Barthélémy, la Caravane, la Mar= mllake delà Paix, Novimma î^^rôa?.., Quand j'entends
dire que Lamartine est le poète des femmes, il me semble entendre soutenir que, dans un opéra, les basses seules peuvent chanter les grands airsdeliberté, de patrie, d'immortalité, et que ce domaine est absolument interdit à ces rossignols auxquels on a donné le nom de ténors. La vérité est que ces voix fines portent plus haut et plus loin que les voix caverneuses et tonitruantes, qui ne savent que caverner et tonitruer. Laissons cela, et convenons que le Lamartine de l'avenir, tel qu1l émergera des justices de la postérité, n'a à redouter le voisinage de personne. En ce moment, il sommeille un peu dans sa gloire, voilà tout!
On est toujours tenté, quand on parle de lui, de juger sévèrement son rôle politique, et de railler le révolutionnaire ahuri sous le poète triomphant. Évidemment, ce n'est pas le plus beau de son histoire : on peut même dire que c'est la grande erreur de sa vie, rachetée d'ailleurs, ça et là, par des attitudes su^Dcrbes. Je me rappelle bien rcfTet que son nom, prononcé dans Tenceinte législative, produisait encore sur des gens qui l'avaient vu à l'œuvre, lorsque M. Emile Ollivier, à la lin du second Empire, en était réduit à implorer en sa faveur la charité nationale. Voulu t-on oublier en Lamartine l'homme politique, on ne peut pas le séparer du poète. Pour savoir le rôle capital qu'a joué ce destructeur iDresque inconscient d'une monarchie, cet inspirateur d'une révolution d'où sont sortis lou^ nos maux, et dont personne encore n'a pu expliquer la cause, il suffit à nos en-
m CONTRE LE FLOT.
fants de lire un de ce« livres d'histoire cuiitempuraine que la Répulolique met si généreusement entre leurs mains. Ils y verront, suivant moi, que malgré ses étourderies et ses fautes, cette intelligence eut toutes les facultés, ce grand poète fut, en toutes choses et même en politique, un grand esprit.
J'avoue, encore une fois, \[n'û n'est plus dans le courant de la renommée, et que d'autres, morts depuis plus longtemps, semblent moins morts. Mais on n'oublie pas éternellement de pareils vers et de pareils actes. Vers et actes seraient, par impossible, rayés de la mémoire des hommes, que Lamartine tiendrait encore dans le développement des destinées de ce siècle une place énorme, plus ])clle que celle de Chateaubriand, un autre oublié. Les peuples voudraient être complètement injustes, ingrats ou indifférents, qu'ils ne le pourraient pas. Jamais les calomnies, les mépris, les légendes, les déhgurations volontaires ou autres, les anathèmes, et môme les justes griefs et les légitimes ressentiments, n'empêcheront une intelligence ouverte et sincère de mesurer Tespace qu"a occupé dan,^ (*(* niondo ce grand cnn- (|iu'^raxi1 des «-(fuiv.
-Ne S'ijus alarmez, ur \uiis .'iJlljgcz dujic pa^^ ouli-c mesure, o biographe ! Sans doute, on oublie les idoles d'argile; mais celle-ci renferme assez d'or pour luire et reluire encore, à un moment donné, dans les ténèbres et les pauvretés d'alentour. Aboyez et comparez! Oui donc peut se croire égal ou supérieur à l'alliage dont elle est faite? Soyez trancjuille! Nous reverrons
un jour notre Lamartine avec ses misères pardonnées et son nom grandi. Il serait trop douloureux de penser qu'il n'a jdIus d'autre admirateur que M. de Lacretelle !
PROPRETÉ
Sainte-Beuve a fait un livre inlitulé Volupté; si j'avais le temps, je ferais, suivant mes moyens, un livre plus modeste, intitulé Propreté. Ce serait un appel aux romanciers, une invitation à être propres; je ne dis pas honnêtes, qui est rococo. Malgré une certaine mode et un certain goût, qui d'ailleurs commencent à vieillir, je leur montrerais tous les avantages de cette qualité précieuse, la propreté, que quelques-uns appellent une vertu, et, au risque de me faire conspuer, j'essayerais de leur prouver que le vent y est. Je Fai déjà insinué plus haut; j'ai indiqué, sans rien promettre, que le grand vainqueur du jour serait peut-être le malin qui écrirait une petite bluetle comme Paul et Virginie: enfin, je me suis emporté jusqu'à prétendre que Tavenir et même le présent appartenaient aux romans propres. Il n'en a pas fallu davantage pour m'attircr des injures, projjablement de personnes salés. Un prophète cruel m'a annoncé, dans une lettre anonyme, que je ne serais jamais Shakespeare. Je le crains!
PROPRETÉ. o9
On conviendra cependant qu'un besoin de propreté, dans les livres, se fait généralement sentir, car il devient visible que les auteurs complaisants qui se préoccupent de nous donner cette satisfaction, ou les auteurs naïfs qu'un penchant naturel y pousse, commencent à être récompensés de leur peine. Depuis deux ou trois ans, plusieurs livres, plusieurs romans ont paru, dont le titre est dans toutes les mémoires, ou même dans toutes les bouches, et qui ont copieusement réussi sans rien emprunter aux ingrédients naguère indispensables pour réussir. A l'heure qu'il est, on en cite un, deux, trois; et Ton pourrait presque compter jusqu'à dix.
C'est maintenant un point acquis : la réaction se dessine. Qu'on le veuille ou qu'on ne le veuille pas, qu'on soit de ceux à qui la chose fait plaisir ou de ceux à qui elle cause de l'ennui, il faut prendre son parti d'une petite- révolution qu'on ne peut plus empêcher et se conformer, bon gré, mal gré, aux préférences du public. Tant pis pour ceux qui ne pourraient pas s'y faire. J'estime d^iilleurs que ces réfractaires ne sont pas nombreux. C'est un genre qu'ils. se donnent, ou, au pis aller, un pli qu'ils ont pris; mais croyez-vous qu'il soit vraiment si agréable de se rouler et de se baigner dans l'ordure? Croyez-vous même que Tordure d'imagination, car il ne s'agit que de celle-là, procure de réelles délices à ceux qui la cultivent et ceux qui rachètent? Il y eh a, je le sais, qui s'y sont histallés comme chez eux et qui en ont fait leur domaine particulier; il y en à pour qui la malpropreté
est rélat normal et chez qui on ne peut plus entrer sans marcher sur quelque chose de répugnant. Il est clah-" que ceux-là sont condamnés à perpétuité et qu'ils tomberaient asphyxiés, s'ils essayaient seulement de resj)irer un air plus pur ; mais ce n'est qu'une infime minorité.
Les autres n'y mettront pas d'entêtement, et si le' lecteur commence à bien marquer son désir et sa volonté d'avoir des romans propres, ils lui serviront des romans i^roiDres. C'est déjà ce qui arrive, et c'est ce que je constate en ce moment. Il y en a mille indices et mille symptômes, il y en a une preuve absolument démonstrative : les romans sans immon-. dices se vendent bien. Le public demande qu'on lui enlève la boue des livres. Encore un peu de temps, et il l'exigera. C'est une affaire de salubrité î
Je dis salubrité, propreté, hygiène, santé, fraîcheur; remarquez, je vous prie, que je ne dis pas vertu. Je ne prétends pas que nous soyons chastes, honnêtes, vertueux, etc.; mais je pense que' nous éprouvons le besoin d'ouvrir la fenêtre. Certaines odeurs nous incommodent, et nous désirons qu'on nous les change. A quoi bon, d'ailleurs, épiloguer sur notre goût? Il est ce qu'il est, mais il règne en souverain, et il faut absolument faire quelque chose pour lui. Les esprits chagrins et les moralistes sévères discuteront et chicaneront à perte de vue. Ils établiront, à coup de syllogismes, que ce petit changement de goût n'est qu'un changement démode, une impression éphémère, une lubie sans conséquence, où
PROPRETÉ
l'honnêteté n'a rien à voir, les mœurs rien à gagner, et dont ceux qui donnent le ton seront les premiers à revenir. Les observateurs aimables, ceux qui aiment à faire des concessions, admettront sans peine que cette petite manifestation a son importance, et que les auteurs doivent en tenir compte s'ils veulent rester dans le courant, mais ils diront aussi qu'il n'y a dans tout cela qu'un retour passager, une propreté de surface et d'imagination qui ne pénètre pas, qui ne s'impose pas en dessous, et ne va pas jusqu'à l'âme; pour tout dire, une fantaisie et un caprice... Tout ce que vous voudrez; mais il y faudra céder, il il y faudra obéir, sous peine de mort. Il faudra faire des romans propres !
Il est fort possible que ces philosophes aient raison. Je leur accorde, jusqu'à nouvel ordre, que l'affaire ne va pas loin, qu'il serait excessif de découvrir dans cette exigence inattendue un perfectionnement moral, que la vertu n'a rien à y voir, qu'on pourrait, à la rigueur, soutenir que c'est simplement une grimace et un dégoût de gens blasés, d'ivrognes brûlés qui reviennent au lait pur et à l'eau claire. Encore une fois, tout ce qu'il vous plaira ; mais le fait est incontestable. Nous voulons des romans jDropres, comme on veut des chemises blanches. Et si vous tenez absolument à dire que notre cœur est toujours dépravé, convenez du moins que notre goût ne l'est plus!
Oh! ne vous y trompez pas, s'il vous plaît; nous ne sommes ni des puritains, ni des hypocrites, nous n'avons aucune espèce de pruderie, et je dois même
reconnaître que les trois quarts d^entre nous sont très cuirassés, très Parisiens. Il en faudrait beaucouiD pour les choquer.
Jugez de ce qu'on doit faire, quand on les choque! Nous reconnaissons volontiers qu'un roman est un roman, et nous sommes disposés à nous fâcher quand la passion n'y tient pas la première place, je dirais volontiers quand elle n'y tient pas toute la place. On sait de reste que ce n'est pas cela qui nous chagrine. "^La passion, la passion ardente, brûlante, exaspérée, infernale! Soit! mais la passion vraie, le délire sincère, la folie loyale et naturelle, et non pas la faisanderie que vous savez. Cela, c'est de la corruption pure, de la saleté voulue, de la dépravation à froid. C'est hideux !
Personnellement, je trouve qu'on fait à Tamour, dans les romans, une part excessive et quelquefois ridicule. Je trouve qu'on en abuse pour plaire aux dames, qu'aucune autre passion ne contente absolument, et qui se lasseraient même de l'amour maternel ou filial, si on ne leur servait pas l'autre à côté. Il s'ensuit que le roman et même le théâtre empruntent à cet empiétement, â cette disproportion, qui n'existe pas dans la vie réelle, un caractère conventionnel et faux, suffisant pour expliquer le peu de plaisir qu'y prennent certains esprits. J'irai plus loin, j'avoue que cette espèce d'invasion de l'amour, l'amour daijs tout, l'amour partout, l'amour quand même, bruyant, conquérant, tapageur, me produit quelquefois, avec le sérieux que les auteurs y met-
PROPRETE. 43
tent, une impression toute spéciale; il me paraît... (le g-rand mot est lâché...) un peu bête! J'ai cru voir que, dans la pratique, il l'était moins; moins romanesque, moins braillard, moins faiseur d'embar ras, et qu'il y avait là, entre la réalité et le roman, un écart considérable; mais enfni, c'est encore ce qu'on a fait de mieux ; et nous y applaudissons de tout notre cœur; nous aimons la passion bien sentie et bien peinte ! Elle ne nous effraye en aucune façon, et nous irons, avec elle, partout où il lui plaira de nous mener, sans trop de confusion ni de honte. Je le répète, nous ne sommes pas prudes, et vive l'amour ! à la condition qu'il nous soit permis de réclamer une petite garantie et de crier en même temps : Vive la jeunesse!
Vive l'amour! mais vive la jeunesse; tout est là, et nous ne voulons pas les séparer, parce que c'est précisément quand on les sépare que notre inquiétude commence. La jeunesse, avec tout son feu, voilà ce qui est beau, pur et propre! Elle ne raffuie pas, la jeunesse! Elle va droit devant soi, sans effort ni doute, et elle s'en rapporte à la bonne nature, qui ne l'a jamais humiliée. C'est vraiment l'amour, le fier et impétueux amour qui la pousse ou l'entraîne; suivezla au bout du monde, vous n'aurez jamais qu'un spectacle rassurant et fortifiant sous les yeux. On m'a querellé pour avoir vanté l'innocence de Paul et Virginie. Vous plaît-il que j'en rabatte? J'y consens. Faites de Paul le plus violent des amoureux, comme il est le plus épris des amants; faites de Virginie elle-même
la jdIus abandonnée des maîtresses, comme elle est la plus chaste des amantes, cela m'est égal," pourvu que vous leur laissiez à tous Jes deux celte fleur de jeunesse et de passion qui excuse et sauve tout. Je ne dis pas que votre nouveau couple vaudra celui de Bernardin; mais je dis que je ne m'en offenserai pas. Qui songe à s'offenser de Des Grieux et de Manon? Quand l'amour y est, quand il y est dans sa vérité, dans sa droiture, tout va bien!
Croyez-vous que je conteste son importance? « Le nez de Cléopâtre, s'il eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé. » Qui dit cela? C'est le grave Pascal, et il a laissé échapper sur l'amour d'autres mots profonds. Il mesurait son pouvoir, il se rendait compte de son empire. Qui donc nierait après lui l'influence que l'amour, père des romans, exerce et a exercé en tout temps sur les destinées du monde ? Il faudrait être aveugle pour ne pas la voir, et pour refuser aux romanciers ou aux auteurs dramatiques le droit d'étudier l'amour dans toutes ses variétés comme de le peindre dans toutes ses fureurs. Mais quand nous les prions d'être projDres, vous entendez bien que ce n'est pas de cela qu'il s'agit. L'adultère et incestueuse Phèdre, un personnage hardi, j'imagine, ne manque pas à cette loi. La malpropreté, c'est le raffinement, c'est un certain catéchisme annexé aujourd'hui à une foule de romans ; ce n'est pas ce qui pétille, c'est ce qui croustille!
Donc, pas d'équivoque! Et ne faites pas de nous des Joseph. Nous n'avons aucune prétention au nom
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d'anges. On vous répétera jusqu'à satiété qu'on n'est ni ingénu ni prude, et qu'on accepte très bien, dans un roman, des incendies de passion. Le feu purifie tout, mais il faut du feu! Ayez-en, mettez-en dans votre affaire, et personne ne s'en plaindra, car ce feu-là, que nous réclamons, brûle sur un éternel foyer, depuis le commencement du monde.
Nam fuit ante Helenam millier teterrima beJJi Causa...
Longtemps avant Hélène, les femmes avaient mis le monde en feu. Cette fois, c'est Horace qui parle, et un liorace expurgé ; le mot qui est dans le texte est bien plus joli que jnuîier. Jules Janin Fa traduit, si j'ai bonne mémoire, ^d.T cotillon, et l'équivalent reste bien au-dessous de la vérité.
Mais la vieillerie! Mais la raffinerie! Mais la pornographie; mais cette hystérie du romancier, qui ressemble à un regret et, si j'ose m'exprimer ainsi, à une stérile compensation, à un impuissant rattrapage ; mais le sadisme, avec tous ses noms et sous toutes ses formes ; voilà ce qui semble bien avoir fait son temps ! Nous nous guérissons, je l'espère, de cette maladie honteuse, qui devrait nous couvrir de confusion, car elle est certainement une preuve d'épuisement et de lassitude. Il faut la laisser à quelques incurables qui ont pris la douce habitude d'écrire des romans pour vieillards, et de constituer ainsi la Bibliothèque des hommes affaiblis. C'est là que certains déshérités chercheront dorénavant les chatouillements
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de la plume et ce qu'on me permettra d'appeler les écrevisses du style. Mais j'espère que l'heure approche où le gros puhlic ne les y cherchera plus.
Je me promenais un soir à Bruxelles avec un respectable octogénaire, qui avait encore bon pied, bon œil, et surtout bon esprit. Un maraudeur vint nous murmurer je ne sais quoi à l'oreille, et nous offrir vous savez quelles cartes. — « Non ! répondit doucement mon compagnon, je suis trop jeune! »
Eh bien! j'espère que nous serons bientôt tous trop jeunes, et que l'heure approche o\i la France entière rejettera loin d'elle, avec dégoût, toutes ces manifestations équivoques qui, sous le nom de romans, ravalent l'humanité juste au niveau d'une chienne en folie.
J'ai lu quelques romans pendant ces. vacances et, soit dit sans offenser leurs auteurs qui sont presque tous des plus huppés, je suis étonné du peu de plaisir que j y ai pris. J'entends répéter tous les jours — par les romanciers et même par les perroquets — que le roman est une forme littéraire essentiellement appropriée à la société contemporaine, et l'expression même de cette société, comme la tragédie, par exemple, était le type littéraire de la monarchie de Louis XIV; comment donc se fait-il qu'un genre si vivant, si moderne, dans lequel s'incarne et se personnifie notre société, me laisse aussi généralement froid et me donne, pour tout dire, moins d'agrément que d'ennui? C'est probablement un sens qui me manque, ou qui commence à m'abandonner !
Malheureusement je ne suis pas le seul. J'ai observé ce qui se passe dans les familles, j'y ai recueilli des impressions, j'y ai entendu des aveux, et il m'a bien fallu reconnaître qu'à l'exception du feuilleton des petits journaux h un sou, que s'arrachent les gens du
peuple, le roman n'est guère recherché que par quelques jeunes gens et par les femmes. C'est un public fort nombreu:x, j'en conviens, et qui suffit à sa fortune; c'est aussi un public fort aimable, et qui a de quoi flatter l'amour-propre des romanciers; mais il faut qu'ils s'en contentent, car en vérité ils n'en ont pas d'autre. J'y ajouterai, s'ils y tiennent, un petit lot d'écrivains ou d'amateurs qui lisent le roman à la mode par curiosité d'artistes ou de dilettanti, pour se rendre compte de ce qu'il vaut et avoir le droit d'en parler. Mais c'est tout! Passé un certain âge, les hommes, les bourgeois, les lecteurs de journaux ne lisent presque plus de romans. Il est très rare dans tous les cas qu'ils consentent à en lire un jusqu'au bout. Le plus renommé ne les intéresse pas, et ils l'abandonnent avant la fm, ou bien ils courent tout de suite à la fm pour l'abandonner encore plus vite. Je confesse que j'en suis là!
Il n'est pas bien difficile de découvrir la raison de cette faveur dont le roman continue à jouir auprès des jeunes gens et des femmes. Ce public spécial — et charmant — a beaucoup d'imagination et de sensibilité, il aime les aventures, surtout les aventures amoureuses; enfin il aime l'amour dont les romans sont pleins et particulièrement l'amour romanesque dont ils doivent être remplis, sous peine de manquer à leur devoir et même à leur nom. Ce qui l'attire et le séduit, dans ce genre de littérature, c'est précisément la place énorme que l'amour y occupe; c'est que l'amour y est envahisseur et accapareur, encombrant
et absorbant. Aussi vous pouvez lui en servir tant qu'il vous plaira; il n'en aura jamais assez. Je connais des plumassières et des fleuristes qui ont dévoré, pendant leurs repas, des cabinets de lecture tout entiers et qui ont recommencé ensuite.
Peu importe que le roman soit faux, mauvais, impossible, pourvu qu'elles y trouvent ce qu'elles appellent de la passion. Le roman, c'est l'amour; et l'amour, c'est l'idéal! De la cuisine au salon, il règne, et elles ne sont pas près de s'en fatiguer.
A l'inverse, il est permis de se demander pourquoi ce même roman qui amuse tant les hommes, quand ils sont jeunes, et les femmes toute leur vie, cesse de plaire aux messieurs qui ont passé un certain âge, et perdu, par conséquent, un certain nombre d'illusions. Eh bien, c'est exactement pour la même raison, à savoir que Famour y tire à lui toute la couverture et y tient une place disproportionnée. Oui, à notre insu, c'est cela qui nous étonne et nous agace, nous sentons là un excès qui nous dispose mal et fmit par nous ennuyer. Des aventures et des amours, toujours! C'est un peu trop, à notre âge! Nous nous en sommes aussi régalés autrefois; mais aujourd'hui nous n'accordons plus le même crédit aux unes et nous n'attachons plus la même importance aux autres. Ce qui en reste — s'il en reste — est évidemment tout ce qu'il y a au monde de moins romanesque et de moins littéraire; un atome, un point dans notre vie; ou alors un malheur dont nous n'aimons pas à retrouver l'équivalent dans un livre.
Voilà pourquoi le roman paraît souvent faux et
oO CONTRE LE FLOT.
fade aux hommes mûrs, qui ont généralement sous les yeux des réalités toutes différentes de ses chimères. Voilà pourquoi le rôle que l'amour y joue, et, je le répète, la place qu'il y tient se présentent à leurs yeux désabusés comme un rôle et une place de convention, une sorte d'usurpation sentimentale et littéraire, où la vérité n'a rien à voir, un mensonge pour les dames. Entre nous, est-ce que l'amour, tel qu'on le rencontre dans les romans, gouverne notre existence aussi complètement que les romanciers veulent bien le dire? Est-ce que vraiment il l'accapare et l'absorbe, d'un bout à l'autre, au point où ils le prétendent? Et surtout est-ce qu'il y fait autant de bruit qu'il en fait chez eux?
J'avouerai, s'ils y tiennent, qu'envisagé à un certain point de vue, il y exerce une influence énorme, et même durable, mais généralement silencieuse et discrète. Il se voile et se tait pour régner. Il préside à beaucoup de nos résolutions, mais sa présence, quand elle est réelle, se trahit moins par des paroles que par des actes. Les vrais héros de roman, les agités, les emballés, les romantiques d'autrefois, les Antonys qui poussent des cris et commettent des crimes, sont des exceptions. Nous ne voyons rien de pareil autour de nous.
Prenez au hasard dix ou douze familles de votre connaissance et de votre intimité, un rassemblement d'une centaine de personnes, vous y rencontrerez peut-être toutes les variétés de l'amour, de l'adolescent qui rêve au vieillard qui paye, de la fiancée qui
sourit à la délaisséequimeurt: mais vous n'y rencontrerez jamais cette amorosité exclusive, ces combinaisons outrées, et cet infernal, j'allais dire ce ridicule tapage des romans.
Il y a, dans la vie, beaucoup d'autres intérêts et d'autres passions que l'amour, auxquels l'amour cède journellement, sans se croire déshonoré pour cela. Lui-même n'a pas toujours et nécessairement cette violence inconsciente que les romanciers se plaisent à lui attribuer. 11 n'est pas fatalement l'unique ressort, ni même le principal ressort de tous les drames intimes; il n'est pas fatalement un drame. J'incline même t\ croire qu'il est beaucoup plus souvent une comédie.
Les grands conteurs et les grands observateurs français ou étrangers, Alexandre Dumas, Eugène Sue, Balzac, Dickens, l'ont bien compris, et ils ont mis dans leurs études ou dans leurs tableaux beaucoup d'autres ingrédients aussi humains et dramatiques. Est-ce que l'amour joue le principal rôle et occupe la place principale dans ces chefs-d'œuvre qui s'nppel lent Monte-Cristo ou les Mystères de Paris ? 11 n'y arrive guère que comme incident subalterne ou épisode rafraîchissant. Et dans la Colomba de Mérimée ! Et dans cette admirable série des Parents pauvres? Et dans Eugénie Grandet? Et dans toute l'œuvre de Thackeray ou de Dickens, pour ne parler que des réalistes, car vous me ririez au nez si je prononçais le nom de Walter Scott? Est-ce que l'amour est tout chez ces gens-là?
Le fait est qu'ils savaient garder une mesure, une
proportion entre les sentiments divers et les diverses passions dont l'âme humaine peut être émue, secouée, soulevée, et, dans ces passions même, une autre mesure et une autre proportion, suivant les temps, les cas et les personnes. Rappelez- vous, dans les Trois Mousquetaires, ces adorables et malheureuses amours de d'Artagnan et de M™^ Bonacieux. C'est à peine un chapitre, mais divin. Les deux silhouettes ne font que passer dans cette délicieuse lanterne magique; et c'est assez pour nous plaire, c'est assez pour nous attacher à elles sans retour. Voilà le secret des forts. La plupart de nos romanciers contemporains — je ne dis pas tous — n'en fussent jamais sortis avant d'étaler à j)erte de vue sous nos yeux la psychologie complète et pareillement la physiologie intégrale de cet amour inassouvi. 11 est dans leurs habitudes de ne pas nous tenir quittes à moins.
\y De là cet ennui, ou au moins cette fatigue, qui nous vient peu à peu à la lecture de leurs histoires. Le roman le plus naturaliste, par ce fait seul que Tamour y tient trop de place et y mange toutes les passions environnantes, nous paraît empreint d'un certain caractère conventionnel qui n'a rien de commun avec la bonne nature et la vie courante. Hélas! malgré ses airs dévorants, c'est plutôt lui, le pauvre amour qui, trois fois sur quatre, est mangé!
Ce phénomène nécessairement nous frappe et nous ramène toujours à cette réflexion, que la vie ordinaire ne se conduit pas ainsi ; que les romanciers abusent de l'amour, qu'ils le surfont ou le calomnient tour à
tour pour le vain plaisir de nous montrer des personnages extravagants ou .criminels qui n'ont pas pu lui résister et qui sont devenus ses victimes. Nous remarquons, sans d'ailleurs lui faire tort et sans méconnaître son pouvoir, qu'il y a bien autre chose que lui, et d'autres forces que la sienne, dans la bataille de la vie. Les trois quarts du temps l'amour n'y est qu'un hors-d'œuvre ou un dessert aimable dont les romanciers veulent absolument, sans besoin et sans vérité, faire leur plat de résistance. Si nous le trouvons quelquefois lourd et peu digestif, à qui la faute?
Il semblerait, à vous lire, que le monde entier ne songe qu'à aimer, à aimer d'une certaine façon, autrement dit, à faire une noce éternelle. Je crois que c'est une erreur, ou du moins 'les hommes d'un certain âge en jugent ainsi, et l'idée qu'ils en ont les empêche de prendre à vos fictions le même plaisir que les jeunes gens ou les femmes.
Plus j'examine, plus j'observe, et plus ce qu'on appelle une passion romanesque, une passion comme un romancier la comprend, la développe et la peint, me semble, en notre temps, une anomalie et une rareté. Ils ont beau dire et beau faire, le monde reste assez terre-à-terre dans ses manifestations les plus siDontanées, et incline beaucoup moins à la tragédie qu'au comique. Nous avons tous, ou nous avons eu, je pense, nos petites affaires de cœur, généralement assez bourgeoises, pour ne rien dire de plus, et dans lesquelles des gens sincères m'ont assuré que la prose faisait ordinairement plus de volume que la poésie.
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ce qui tendrait à prouver qu'il y a peu de héros ou d'héroïnes parmi nous, et que Paul de Kock est au moins aussi vrai que George Sand.
Une telle conviction suffit à nous détourner un peu des romans, et je m'explique à moi-même pourquoi ceux que j'avais emportés dans ma valise ne m'ont procuré que des jouissances relatives. Encore une fois, je leur en veux, à tous, d'abuser de l'amour et des personnages amoureux. Gela ennuie et peut même, à la longue, chagriner le lecteur.
On connaît le mot d'une belle dame de l'ancien régime, à qui un gentilhomme faisait remarquer « que les bètes elles-mêmes n'ont qu'un temps )). — « Précisément, répondit-elle,, c'est pour cela qu'elles sont des bêtes! » L'anecdote est jolie, mais les romanciers contemporains auraient tort de s'en inspirer. Avec cette manie qu'ils ont de nous présenter continuellement des personnages amoureux et violemment amoureux, ils produisent sur les mieux disposés un effet bizarre.
Vous n'êtes pas sans avoir vu quelquefois un pigeonnier? Vous avez peut-être chez vous un de ces gentils bâtiments, cylindrique ou pentagonal, avec le toit en poivrière, et de petites baies ouvertes pour permettre aux pigeons de sortir ou de rentrer. Voyez-vous celui-ci, qui parade, le jabot au vent, et tout gonflé, sur sa planchette, pendant que ses compagnons se répandent joyeusement sur les toits d'alentour? Ge petit monument est joli, bien qu'il y ait un peu de fiente, beaucoup de fiente à l'intérieur. N'y faites pas atten-
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tion. Ici l'on roucoule, ici l'on aime, toujours, toujours, voire un peu trop; et c'est précisément ce que je reproche au roman contemporain : il ressemble à un pigeonnier !
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Je n'ai pas la prétention crêtre un moraliste ; j'aban donne sans peine et sans envie cette spécialité à Pascal, à La Bruyère, à La Rochefoucauld, à Vauvenargues, et, en général, aux philosophes et aux prédicateurs. C'est un genre littéraire que Ton ne cultive plus. Cependant on a exposé l'autre jour, non sans fracas, dans un journal très répandu, sur cette vieille question de la moralité des pièces de théâtre, certaines idées qui, je l'avoue, m'ont paru un peu singulières et qui ont sans doute paru baroques à beaucoup de gens.
C'est M. Emile Zola, moraliste autorisé, qui nous a donné cette petite leçon à Toccasion de Pot-Bouille. Pot-Bouille est, suivant lui, une pièce très morale, morale jusqu'à la bêtise inclusivement. Hum!
Quoi qu'il en soit, je ne veux pas discuter la pièce, ni même le roman. Je suis convaincu que leur auteur a eu l'intention de moraliser ses contemporains : il suffit qu'il le dise pour que je le croie. Je laisse donc de côté cette question d'espèce, comme on dit au Palais; c'est le système seul qu'il faut examiner.
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II est bien simple. La théorie de M. Emile Zola, telle qu'elle résulte des explications qu'il a bien voulu nous donner, est aussi ancienne que le monde. Sa morale consiste à présenter le vice comme un calcul et un clioix désavantageux, comme une source de misère, de ruine et de mort. C'est, qu'on me permette de la résumer en deux mots, la morale de l'ilote ivre.
On sait ou on dit que les Spartiates, pour inspirer à leurs fils le goût de la sobriété, soûlaient consciencieusement leurs esclaves et les montraient ensuite, dans toute leur turpitude et leur sauvagerie de bêtes brutes, à ceux qu'ils voulaient dégoûter pour toujours de l'ivrognerie. Grâce à ce procédé éminemment moral, les jeunes Lacédémoniens, pris d'une vertueuse nausée et d'un écœurement décisif, retournaient d'euxmêmes au brouet traditionnel et national.
Voilà ce que les historiens ont raconté, et ce que l'on enseigne encore aujourdliui dans nos collèges. Mais est-il bien vrai que le moyen fût aussi efficace qu'on le prétend? J'en doute un peu, pour ma part, et voici pourquoi : il y a un certain nombre de pays en Europe où le peuple, et même les grands, sont demeurés insensibles aux bons conseils des Sociétés de tempérance. Il y a des régions, généralement septentrionales, où certaines classes de la société sont encore adonnées à l'ivrognerie. J'en citerais où elle n'est pas l'accident, mais l'état normal. En Angleterre, en Russie, et même un peu chez nous, par exemple dans cette Bretagne qui nous est chère à tant de titres, il est de notoriété publique, hélas ! qu'on ap-
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précie encore les liqueurs fortes et que les femmes elles-mêmes ne semblent pas près d'y renoncer. Sans aller si loin^ dans cette espèce de grande banlieue qui s'étend sur un rayon d'une vingtaine de lieues autour de Paris, tous les dimanches on aime à rire, on aime à boire; on a pris l'habitude d^ivoir toujours soif.
Quiconque a habité nos campagnes sait que le cabaret y joue un rôle prépondérant et excessif, et que plusieurs n'en sortent, les jours de fête ou les jours de paye, que pour dormir au coin des bornes ou faire du scandale dans la rue. Le vin et l'eau-de-vie ont exercé sur eux un irrésistible empire; heureux encore quand ces liquides frelatés ont stupéfié leur cerveau sans exaspérer leur humeur!
La preuve qu'il en est ainsi, c'est qu'on a été obligé de faire une loi contre Vkresse manifeste, et de l'afficher dans tous les cabarets, si bien que nombre d'ivrognes ronflent sous l'affiche comme Didier et Saverny se battaient sous l'édit. Ivresse manifeste. Elle se manifeste donc?Ouij et elle laisse partout des marques sanglantes ou autres.
Qui a-t-elle jamais corrigé?
Mais, quand bien même le spectacle de l'ivrognerie querelleuse, batailleuse, délirante et nauséabonde, commenté par une loi, déjà tombée en désuétude, sur l'ivresse manifeste^ aurait dégoûté et corrigé quelques jeunes gens moins solides ou moins cuirassés que les camaraddSj je dirais encore que cela ne prouve rien, et que la vieille morale de l'ilote ivre n'a aucune action soit dans la société, soit au théâtre;
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Ce vice odieux de l'ivrognerie a un aspect spécial, et spécialement répugnant, qui lui ôte toute valeur d'argumentation. On peut admettre à la rigueur (bien que l'expérience prouve le contraire) que la vue des effets violents ou immondes qu'il produit puisse quelquefois en détourner certaines natures plus délicates que les autres. On comprend que le delirium tremem de Goupeau, dans V Assommoir, donne à réfléchir aux témoins qui sont sur la pente et les détermine à s'amender en dépit du prover])e : Qui a bu l)oira ! Ce n'est, dans tous les cas, qu'une question de nerfs, une impression purement extérieure et matérielle, où la conscience n\i rien à voir, une répugnance presque physique. Mais prenez un autre vice, le jeu, la débauche, prenez les sept péchés capitaux d'Eugène Sue, et l'effet ne se produira pas, et rexemple n'amènera aucune conversion; au contraire.
Pourquoi? Parce qu'il s'en faut de beaucoup que tous les vices, même poussés à leur paroxysme, aient l'aspect repoussant de l'ivrognerie, et que, suivant Texpression cavalière de Byron, si le plaisir est presque toujours un péché, le péché est j^resque toujours ^ un plaisir; en sorte que si les Spartiates, au lieu de ''M montrer à leurs enfants un ilote ivre pour les dégoùter de l'ivrognerie, leur avaient montré un ilote luxurieux pour les dégoûter de la luxure, il y a gros à parier que la leçon eiit été perdue, ou qu'elle eût même tourné en sens inverse, à la confusion des imprudents moralistes qui l'auraient risquée.
Qui croira que la vue de la pustuleuse Nana mou-
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rant, par euphémisme, de la petite vérole, épouvante jamais, au point de les convertir, les jeunes personnes inconscientes qui pratiquent la même industrie? Bah I 11 n'y a pas de variole pour tout le monde! On y échappe, ou en réchappe 1 Et combien y ont échappé 1 La vérité est que l'opulence de Nana, son influence, sa puissance, mises en relief et étalées comme à plaisir pendant tout le cours du livre ou de la pièce, sont bien plutôt faites pour échauffer les esprits et pour stimuler l'imitation que sa maladie fmale, espèce de dénouement obligatoire, n'est de nature à la décourager. Les amies, les pareilles de Nana, ou celles qui aspirent à se lancer dans la même carrière, ne voient pas sa fm ou n'y croient pas. Elles sentent instinctivement que ce n'est qu'un repoussoir mélodramatique, luie idée d'auteur..
En fussent-elles quelque peu émues, les tentations et les séductions d'à coté sont trop fortes pour que, grisées par cet exemple capiteux, elles puissent hésiter un instant à risquer le paquet.
J'en dirai autant de Zizi qui s'enfonce une lame de ciseaux dans la poitrine en murmurant : « Épousemoi, Nana i » Il est charmant, ce pauvre Zizi 1 II ne convertira personne, dans son malheur! Il n'empêchera jamais les écoliers de seize ans de tourner leurs yeux ardents vers les demoiselles attrayantes; et le collégien le plus timoré, devant qui on mettra en balance la vie et la mort de Zizi, s'empressera d'accepter le marché, avec un vague espoir de se soustraire à l'échéance. Non ! le plus sûr est de ne pas