L'ILOTE IVRE
leur monter la tête avec ces spectacles trop enivrants; il les connaîtront bien assez tôt, sans qu'il soit nécessaire de leur en inoculer le goût, sous prétexte de les vacciner.
Et dans Pot-Bouille^ qui a donné naissance à toute cette discussion, croit-on sérieusement que la vue des désordres et des ruines de toute nature que l'on fait passer sous nos yeux produise un effet salutaire? Croit-on que cette dégradation, que cette corruption universelle, exerce une influence moralisante? Allons donc 1 Tous les jeunes gens voudront être Monsieur Octave. Monsieur Octave! Mais c'est charmant 1 Aujourd'hui celle-ci, demain celle-là; il les a toutes, ce drôle, et il couronne dignement son petit travail, ce sans-cœur, en faisant à la fm un mariage riche; c'est à donner envie d'être mauvais sujet. Il n'a pas un regret, pas un remords ! Il a pris le vrai chemin du bonheur. Et Trublot, l'homme aux bonnes ! Mais il finit très bien, Trublot! Il est parfaitement heureux, ' Trublot! Vous le croyez puni : il se frotte les mains, et il s'apprête à mettre au monde une nouvelle génération de Trublots.
Je sais bien que M. Emile Zola n'est pas le premier qui ait soutenu cette théorie, qu'il faut peindre le vice pour en montrer le péril et en inspirer l'horreur. Gela se dit même quelquefois dans les familles. Vous n'êtes pas sans avoir rencontré sur votre passage tel bourgeois k système qui se déclare disposé à conduire son fils dans les mauvais lieux pour lui en inculquer la science, et, par la science, le dégoût.
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m CONTRE LE FLOT.
C'est une manière comme une autre; je la crois dangereuse, et tout ce jeu-là un peu naïf. Vous dites qu'en ne montrant pas tout au jeune homme il n'est pas assez prémuni ; j'ai peur qu'en lui montrant tout il ne soit trop attiré.
Telle était l'idée des anciens moralistes. Ils pensaient que la peinture de la vertu y a quelquefois encouragé quelqu'un, tandis que le tableau du vice n'en a jamais dégoûté personne. Ces patriarches, aujourd'hui démodés, écrivaient de petits livres innocents qu'ils intitulaient : la Morale en action, et ils y mettaient l'enfance de Bayard ou de Turenne. Je ne pense pas qu'il leur soit jamais venu à l'esprit d'y mettre l'enfance de Troppmann ou de Saint-Bertrand.
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On dit généralement que notre siècle est celui de la critique; je ne sais pas trop où on a pris cela. Dans tous les cas, la- formule aurait besoin d'être expliquée et atténuée. De critique proprement dite, de cette bonne vieille critique qui se borne à analyser un livre, à déclarer qu'il est bon ou mauvais et à expliquer pourquoi, on en a fait beaucoup de 1820 à 1845, mais, passé cet âge d'or, on s'en est peu à peu détourné, et, depuis une trentaine d'années, on n'en fait presque plus. En voici une preuve qui me paraît décisive : j'ai là, sur ma table, à peu près tout ce qui a paru, dans tous les genres, depuis le commencement de l'année, et je ne découvre dans ce monceau qu'un ouvrage critique qui vaille la peine qu'on s'en occupe; c'est un volume de M. Ferdinand Brunetière intitulé : Histoire et Littérature; au demeurant, un recueil d'articles.
J'entends dire, à la vérité, que M. Brunetière n'est pas l'unique. On parle de nouveaux juges littéraires, très forts, qui apparaissent à l'horizon et qui s'ap-
^^i CONTRE LE FLOT.
prêtent à rajeunir la critique. Vous n'êtes pas sans avoir entendu parler de M. Paul Bourget. Il a au moins une originalité, qui tient, je pense, aux agréments de sa conversation et de sa personne : on le vante sans l'avoir lu !
M. Brunetière, à peu près inconnu au gros public, jouit d'une sérieuse et solide réputation dansie monde lettré, spécialement dans celui qui tourne autour de la Revue des Deux Mondes, où il écrit. Il justifie tout ce qu'on peut dire de bien d'un écrivain exact, honnête et prodigieusement instruit, qui en sait plus long que n'importe qui sur la littérature universelle. C'est à la lettre un puits d'éruditio.n. L'Académie, qui s'y connaît, quoiqu'on en dise, a déjà couronné trois de ses ouvrages : le Roman naturaliste, des Etudes critiques sur VHistoire de la littérature française et de Nouvelles études critiques sur le même sujet. Le prix Bordin semble fait exprès pour lui. On peut prédire, dès maintenant, qu'il le décernera un jour après l'avoir longtemps obtenu. 11 vit dans le milieu du milieu académique. Tous les fauteuils lui tendent visiblement leurs bras. Les ignorants le confondent quelquefois avec M. Montégut.
J'avoue que, à moins d'être de ces pédants, un peu démodés aujourd'hui, qui se font une gloire de dédaigner les écrivains consciencieux, il est bien impossible de ne pas professer pour M. Ferdinand Brunetière la plus profonde estime. Ce qu'on aime surtout en lui, c'est précisément cette bonne vieille critique, parfois un peu gauche à force de conscience, dont je regret-
tais tout à l'heure la disparition, qui s'attaque, au jour le jour, à tous les sujets et à tous les livres, qui les étudie avec soin, les analyse avec loyauté, les juge avec fermeté et indépendance, aussi éloignée, par principe, du dénigrement que de la flatterie, ou, pour parler notre langue, aussi ennemie de Téreintement que de la réclame. Je n'en connais pas de meilleure pour vous inviter à lire, pour présenter un auteur au public, pour entretenir le goût des lettres; et, quand on est bien décidé à ne pas se moquer du monde, c'est celle-là qu'il faut employer. Je l'appellerais volontiers classique, si M. Nisard, qui l'a si obstinément pratiquée, n'avait trouvé, pour la caractériser, le mot tout à. fait propre et Texpression défmitive. Dans ses Discours académiques et 'universitaires qu'il vient de publier, et spécialement dans son discours de réception à l'Académie française, il la qualifie excellemment de critique conservatrice :
(( Tantôt avec la gravité éloquente de l'histoire ou avec l'aimable familiarité d'un enseignement moral, tantôt sous la forme de piquantes études biographiques ou de savantes analyses du théâtre antique, cette critique sait être conservatrice sans cesser d'être dogmatique, enseigner d'exemple, au lieu de donner des préceptes, encourager l'invention tout en défendant et en continuant la tradition. Car, de même qu'en politique conserver n'est point fermer l'avenir à cette ardeur du mieux qui trop souvent gâte le bien, mais qui nous aide parfois â le trouver, de même, en fait de critique, coilserver n'est pas déclarer
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l'esprit humain épuisé, mais lui rappeler sans cesse ce qu'il a fait d'immortel et sur quel idéal il l'a fait, le tenir en garde contre son penchant à oublier le passé, l'avertir enfm que, pour trouver plus sûrement sa voie dans l'avenir, il doit marcher ù. la lumière de toute sa gloire. »
Changez deux ou trois mots : mettez théâtre moderne au heu de théâtre antique, et vous avez un portrait frappant de M. Brunetière par M. Nisard.
Le critique de la Revue des Deux Mondes n'est pas, suivant la mode du jour, un simple encadreur, mais il est encore bien moins un homme à systèmes. Il a ses idées, mais il n'a guère de théories, et pas du tout de parti pris théorique. Seulement il rajeunit, à sa manière, l'éternelle querelle des anciens et des modernes, et il ne se gêne pas pour proclamer que sa préférence est aux anciens. C'est en cela qu'il se montre classique et conservateur, répétons notre mot : réactionnaire.
Au besoin il défendra même le lieu commun, qui, pour lui, n'est qu'une idée générale, encore plus générale que les autres, et consacrée par le consentement universel, contre les nouveautés excentriques, contre les curiosités trop raffinées, contre les puérilités japonaises, contre le bric-à-brac archéologique, scientifique, historique et littéraire; enfin, contre cet individualisme outré et tapageur qui est la mort de la vraie originalité. Il n'entend pas que les écrivains ■ marchent sur la tête comme des clowns, et coupent tous les matins la queue à leur chien. Je l'avertis, si.
par hasard, il ne s'en doutait pas, qu'il doit avoir déjà iDeaucoup d'ennemis implacables, car il a osé parler en termes dédaigneux de ce prétentieux Baudelaire et écrire, à plusieurs reprises, que Ruy Blas n'était pas le modèle des drames. Cela ne se pardonne pas! Il est allé jusqu'à insinuer que les naturalistes avaient découvert aux environs de Tannée 1800 une Amérique découverte déjà plusieurs siècles avant Jésus-Christ. Voilà un crime inexpiable, et je lui prédirais qu'il lui en cuira, si la forte situation qu'il s'est faite, la citadelle d'où il écrit, et un mépris visible de certaines vengeances littéraires ne le protégeaient assez contre tout Feffort de ses ennemis. M. Brunetière marche cuirassé de deux plaques invulnérables, la Revue et l'Académie.
Fût-on un peu moins exclusif qu'il ne paraît l'être, on ne peut s'empêcher d'aimer son horreur du maniéré et du faux, et la passion sincère qui l'attache à la vérité, à la simplicité de l'art. On partage son goût pour ce qui est naturel, autrement dit pour la nature elle-même, qu'il défend contre l'outrage quotidien des naturalistes. Je ne croyais vraiment pas que, au delà des bancs du collège, où il reste des fanatiques de l'art ancien, on pût encore trouver un critique aussi ferme sur le classique, aussi profondément conservateur. Il a dû parfois cruellement souffrir, car il en a vu de belles, sous ses yeux, à la Revue des Deux Mondes, qui s'encanaille assez souvent aujourd'hui. Aura-t-il un jour la suprême douleur de voir le vaisseau même, d'où il bombarde le mauvcais
goût du siècle, amener définitivement son pavillon?
En attendant, je veux prendre exemple sur lui et imiter sa bravoure en lui donnant raison. Je crois bien qu'il est dans le vrai et qu'une réaction se dessine contre les triomphateurs j)rovisoires qu'il a si rudement attaqués. On ne refera pas une esthétique quelconque ni même un semblant de discipline à l'usage de la littérature française; il y régnera désormais une confusion très voisine de l'anarchie, et le Boileau, quel qu'il soit, qui semble rêvé par M. Brunetière comme par M. Nisard, est, suivant moi, un personnage impossible; mais le public se lassera de la niaiserie prétentieuse et de la subtilité malpropre, pour revenir de lui-même à des plaisirs littéraires plus délicats et plus sains. Je n'affirme pas que M. Ferdinand Brunetière y aura contribué ; et qu'importe le succès de l'effort personnel quand le résultat est obtenu?
Son mérite spécial est d'avoir défendu et de défendre tous les jours si énergiquement une cause ingrate et qui semblait perdue. Sa principale originalité consiste précisément à l'avoir reprise dans le temps que le monde littéraire l'abandonnait. Du reste, la tentative lui a réussi, car, en rajeunissant le procès, il a éclipsé, par la persistance et l'opiniâtreté de la discussion, beaucoup d'avocats plus anciens, au jDoint de paraître aujourd'hui, dans cette méritoire résistance, presque seul et au premier rang, comme un chef.
Parmi les lettres de Sainte-Beuve à la princesse, il y en a une dont la date (11 septembre 1865) a une
UN CIUTIQUE COl^^SERVATEUR. 69
certaine importance littéraire. M. Duruy, ministre de l'instruction publique^ avait alors l'idée de commander aux critiques en renom une espèce de Tableau de ta littérature française contemporaine , qui serait dressé sous la direction de Sainte-Beuve : « Le projet de M. Duruy prend corps. Je suis chargé de demander à Taine de se charger de l'un des rapports. Je ne serais point fâché, princesse, que cela passât par vous. II s'agit de lui démander de traiter des rapports de la littérature française et des littératures étrangères, et de rinfluence de ces dernières sur la nôtre depuis quinze ans. Un joli chapitre à écrire et où il serait maître! »
Il se produisit bientôt des malentendus inévitables, et l'on s'aperçut, de part et d'autre, qu'on ne parlait plus la même langue. Sainte-Beuve déclina toute part de collaboration, et donna ses motifs dans une lettre à M. Duruy. J'en extrais un passage caractéristique :
« Il n'y a plus, dans la combinaison actuelle, le contrepoids de certains noms très significatifs que j'aurais désirés et que Votre Excellence elle-même avait paru accueillir. Je ne puis vraiment espérer d'enflammer, au nom de l'idée ainsi totalement modifiée, des hommes du courant comme Champfleury et Monselet.
(( Tout a donc changé d'aspect, et je ne vois dans la situation que trois hommes très capables de faire tout à fait bien et en toute conscience un tel rapport. Ce sont ou M. Nisard, ou M. Caro, ou M. Paul Janet.
(( Les auxiliaires, dans cette supposition, pourraient
être ou Merlet, ou M. de M6^jy, ou M. Claveau, ou Saint-René Taillandier, plus considérable. Et ce n'est point par dédain que j'indique ces noms, mais c'est par leur analogie avec l'idée et avec la doctrine qui doit dominer... »
Il y aura tantôt dix-neuf ans que cette curieuse lettre a été écrite, et le nom de M. Brunetière n'y est pas cité parmi les noms analogues à ridée.
Cela prouve uniquement que M. Brunetière a fait plus de chemin que personne en dix-neuf ans. Il y figurerait aujourd'hui en tête comme le collaborateur naturel et l'héritier présomptif de M. Nisard.
Le rapprochement, en effet, s'impose, et je m'assure que le critique de la Bevtie le trouvera suffisamment honorable, encore que ce fin lettré qui s'appelle Nisard écrive d'un style emphatique et vide, ainsi qu'il est dit dans un gros dictionnaire impartial, qui coûte 500 francs, broché.
Un chroniqueur jovial faisait récemment, dans un journal du matin, le portrait des divers critiques, feuilletonistes ou lundistes, qui sont spécialement chargés de raconter au puhlic les pièces de théâtre, et de lui en montrer les imperfections ou les heautés. Ce chroniqueur, critique lui-même, distinguait sept ou huit sortes de critiques, et les classait avec leurs étiquettes, comme un jardinier classe les melons. Il y avait le critique pédant, le classique, Pingénu, le solennel, le prudent, le complaisant, le galant, l'intrigant, etc. Mais le chroniqueur en question, après avoir caractérisé ces diverses espèces, n*a point pris garde qu'il pouvait, sauf de rares exceptions qui confirment la règle, les faire toutes rentrer dans un môme genre, le genre bénisseur. Oui, la pluj)art des critiques d^aujourd'hui sont plus ou moins bénisseurs, même ceux qui se donnent des apparences brutales. Ils parlent de la moindre pièce et du moindre comédien avec Une gravité et un respect extraordinaires:
Tl CONTRE LE FLOï.
On dirait qu'ils ont peur, à chaque mot qu'ils prononcent, de contrarier une vocation ou de pousser un malheureux au suicide. Ils ressemhlent à ce pauvre M. Sainte-Claire Deville qui, examinateur à la Sorhonne, recevait invariablement tout le monde, pour n'avoir pas à -se reprocher la mort d'un candidat retoqué. C'est grave !
J'espère que personne ne contestera l'excès d'indulgence que je signale en ce moment. Tous les critiques de théâtre en tiennent depuis quelques années. Je ne leur en fais pas un crime : c'est la mode; ce sont les mœurs littéraires, ou plutôt les mœurs dramatiques du temps. Il est convenu qu'on sera gentil les uns pour les autres. La politesse, la complaisance triomphent. La courtoisie qu'on déploie sent sa réclame d'une lieue. On voit, au premier mot, que le critique connaît l'auteur, le directeur ou l'acteur. Il a évidemment diné chez l'un ou chez l'autre, et ce souvenir lui coupe le bec et les ongles. Est-ce une bonne chose? La politesse, oui; la complaisance, non. En étudiant ce qui se passe, il est impossible de prétendre que les résultats en soient bons. L'ancienne critique de théâtre était sans doute un peu rude; mais on a trop détendu le ressort. Autrefois, le feuilletonniste était un boxeur, aujourd'hui c'est un parfumeur; il vous chargeait à coups de poing, il vous chatouille agréablement avec un gant de velours. Je ne dis pas qu'il doive frapper comme un sourd sur les auteurs, comme Bourdaloue frappait sur les pécheurs; mais en vérité, il y met trop de mitaines.
LES BENISSEURS. 73
En politique, on ta^De dur. C'est là qu'on se renvoie des injures et des grossièretés; c'est là qu'on s'irrite, qu'on s'emporte et qu'on s'exaspère. Je voudrais qu'il en fût tout autrement, et qu'au lieu d'épuiser sa fureur dans ces vaines et ridicules querelles, on en gardât un peu pour la grande bataille littéraire. Voilà qui mérite qu'on se passionne et qu'on s'échauffe. A^oilà du vrai, du réel, un intérêt certain et positif, une lutte sérieuse, une guerre qui en vaut la j^eine. A la politique et aux politiciens, on ne doit qu'une indifférence dédaigneuse, un mépris aimable. Ces pauvres diables, qui généralement ne valent pas le diable, sont déjà bien assez malheureux de s'être fourrés dans la bagarre. Laissons-les s'agiter, s'escrimer là-dessus, tout grouillants et puants, comme des asticots sur une charogne. Nous aurions bien tort de nous faire de la bile pour ces infiniment petits.
Mais les lettres! Une des plus jDures jouissances de l'esprit, une des plus nobles occupations de l'homme, à la bonne heure! Et le théâtre seul, la littérature dramatique, si puissante, si vibrante, si populaire, queUe place elle prend! Quelle fonction elle'remplit. Le théâtre a, dans la vie d'un peuple civilisé, infiniment plus d'importance que le Parlement. Ne vous fâchez pas pour la politique; mais fâchez- vous, battez-vous pour le théâtre, pour les pièces, pour les acteurs, pour les actrices. Il fut un temps où l'on se gourmait au parterre, et voyez s'il n'y avait pas alors plus de fierté, plus d'élan, plus d'élasticité, pour ainsi dire, dans l'âme française. On ne se gourme
plus, tant pis! J'ai grand peur que le relâchement, le ramollissement d'aujourd'hui ne soit la mort de la critique, et que la mort de la critique ne soit, dans un temps donné, la mort du théâtre.
La critique, la critique vive et sévère, telle qu'on la pratiquait autrefois, avait beaucoup d'avantages sur la camaraderie banale qui lui a succédé. Elle en avait un grand : elle maintenait ou contribuait à maintenir le niveau de l'art; elle en avait un petit qui, dans l'état des choses, n'est pas a dédaigner; elle nous aidait à conserver au dehors notre bonne réputation, et, comme on dit dans le commerce, â soutenir notre marque. Paris est le grenier de l'Europe; c'est â Paris que les étrangers viennent se fournir de pièces de théâtre, drames, comédies, vaudevilles, opérettes, bouffonneries, etc., et chacun sait que nous approvisionnons toutes les capitales du monde.
Rien n'est plus naturel; nous produisons beaucoup, nous pouvons exporter. Les autres peuples européens produisent aussi, mais moins que nous, et rarement assez pour leur consommation. Nous sommes donc obligés d'y subvenir, et nous y subvenons, en effet, même pour les pays les plus éclairés et les plus littéraires de l'Europe, môme pour l'Angleterre, même pour l'Allemagne, môme pour l'Italie. En un mot, notre esprit est encore, â l'heure qu'il est, comme notre vin; nous en remplissons le monde entier. On nous attribue même assez souvent^ pour lui donner du prix, celui qui se fabrique ailleurs. Les Anglais, les Allemands, les Italiens font de l'esprit français
comme certains chimistes font clu vin de Bordeaux. Ils ont pourtant des crus nationaux fort estimés; ils ont Shakespeare, ils ont Schiller, ils ont Gœthe; mais ce sont là des crus de haut goût, que l'on ne sert que dans les grandes occasions et qui ne peuvent satisfaire à tous les hesoins. Dans les qualités inférieures, ils citent aussi quelques noms encore estimables, le Kotzebue, par exemple, comme qui dirait l' Argenteuil ou le Scribe; mais enfin, le ciel leur est moins jDropice qu'à nous, et ils n'arrivent pas à produire assez pour leur ordinaire. Ils ont quelquefois la qualité; mais la quantité leur fait défaut. C'est alors que nous venons avec nos abondantes récoltes, et que nous suppléons de notre mieux à leur insuffisance. On calcule qu'en moyenne nous exportons de vingt à trente pièces par an. C'est fort honorable; mais si nous voulons continuer notre petit commerce, il faut, de toute nécessité, que les experts, c'est-à-dire que les critiques soient moins coulants. Autrement, on les accusera d'induire en erreur leurs clients cosmopolites sur la qualité de la marchandise vendue.
Il n'y a pas, suivant moi, de spectacle plus irritant que de voir une quinzaine d'hommes d'esprit s'escrimer tous les lundis, et même tous les jours, sur quelque sottise, laprendre au sérieux et discuter gravement une ineptie, comme une thèse. Leur majesté à faire ce métier est vraiment attendrissante (1). Ils sont là, pleins de leur sujet, attentifs, importants, regardant à tra-
(1) Hélas 1 nous le faisdns nous-méme depuis dix-bUit mois dans la Patrie. Il ne failt jamais jùrér de rien 1
vers un couplet comme Arago dans la lunette de l'Observatoire; et le public, plus sérieux encore, assiste religieusement à cette grande expérience; il en suit les détails; il en adopte ou en rejette, après un long examen, les divers résultats; il donne ou refuse son adhésion aux conclusions de l'opérateur; plus souvent il se contente d'y croire sur parole, et de les répéter telles quelles. Touchant accord de perroquets et de gobe-mouches !
Et ce sont des gens d'esjDrit, il n'y a pas à dire, ce sont des gens d'esprit ! Ils vous remplissent trois colonnes de la gloire naissante de M^^*^ Z..., et ils en emploient cinq ou six à se demander pourquoi M. G..., du ThécUre-Français, refuse obstinément le rôle qui lui était destiné. Ils dissertent là-dessus; ils montrent les périls d'une résolution semblable ; ils prennent le lecteur à témoin des bons conseils qu'ils prodiguent au comédien récalcitrant; ils épousent toutes les petites querelles de la coulisse, toutes les petites rancunes., tous les petits intérêts; ils se font majestueusement les complices du sot goût qu'a le public pour ces misères; et surtout, et toujours, ils inondent la pièce, à moins qu'elle ne soit tout à fait exécrable, de leur eau bénite de feuilleton.
Nous n'avons aucun goût pour le métier de pédant, et nous n'oserions jamais adresser d'aussi dures vérités à des confrères si nous ne savions de reste que ce sont presque tous des hommes de talent, bien au-dessus du métier qu'ils font, absolument supérieurs à leur petite besogne hebdomadaire et à l'analyse d'une folie
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des Variétés. Il est impossible d'avoir plus d'estime pour eux que nous en avons, et de déplorer en même temps avec plus d'amertume l'abus qu'ils font de leur esprit, l'inutilité à laquelle ils se condamnent, le peu de secours qu'ils apportent à... ■ — (ah ! je sens que je vais lâcher un bien gros mot!) à notre décadence dramatique. Bénisseurs ! Tous bénisseurs ! Leur règne est venu. Richepin, vous qui n'êtes pas un bénisseur, vous qui êtes non seulement un écrivain original, mais un homme (vir), dites-moi si j'ai menti (1).
Les discussions les plus courtes sont les meilleures, et le public n'aime point qu'on rabâche. Cependant, comme le sujet en vaut la peine, je voudrais répliquer très brièvement à Nobody, ou plutôt je voudrais lui faire amende honorable, et confesser tout de suite que son bon sens a raison. Hélas! oui, c'est la pure vérité: la critique théâtrale est condamnée à rester bénisseuse jusqu'à la fm de ses jours, et il faut bien la prendre telle qu'elle est. Le lundiste qui
(1). M. Jean Richepin faisait alors, sous le pseudonyme de Nobody, la Revue dramatique du Gaulois. C'est ce qui explique ce pressant appel. lime répondit, à l'instant même, dans le journal où nous écrivions ensemble, ainsi que la seconde partie de cet article en fait foi. Au reste, avec sa franchise et sa Jaravoure habituelles, il avoua tout, c'est-à-dire que la critique était morte et qu'on n'y pouvait rien.
essayerait aujourd'hui de se dégager des liens qui l'enlacent et de se retrancher dans une farouche indépendance, pour dire leur fait aux auteurs, aux acteurs et aux pièces, n'aurait pas deux ans à vivre. Ses camarades eux-mêmes commenceraient par le mettre en quarantaine comme un gâte-métier qui fait du tort à la Confrérie, et ce puritain déclassé tournerait bientôt au paria. D'ailleurs, foin des puritains et foin des pédants. La critique théâtrale est aujourd'hui une sorte de manivelle assez semblable au manège forain des chevaux de bois. Quand les critiques ont enfourché leurs dadas et que la machine tourne, l'imprudent qui voudrait s'esquiver se ferait casser la tête par la mécanique. Il n'y a plus de Geoffroy, de Gustave Planche, ni même de Jouvin. C'est une affaire entendue, je me résigne!
Est-ce une raison pour ne pas exprimer un regret, même stérile? Les regrets stériles sont encore la meilleure consolation des affligés. Souffrir, c'est bien; mais se taire, c'est trop. Soyons de bon compte et de bonne foi : qu'ont produit nos théâtres depuis deux ans, depuis dix ans, depuis vingt ans, à part deux ou trois pièces remarquables qui tranchent sur la pénurie contemporaine comme du pain blanc sur du pain de siège? Quel drame vraiment original et tragique? Quelle comédie neuve, puissante, durable? Quoi de vivant et qui demeure?
Encore une fois, je ne fais pas le pédadogue, et je n'aime guère â bisser mes antiennes; mais il est impossible de ne pas chanter un petit De proftmdis sur
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notre littérature dramatique. Elle est singulièrement épuisée, elle est terriblement malade 1 II y a plus de vingt ans que j'ai entendu dire à Sainte-Beuve, dans un dîner auquel M. Taine assistait : « Madame se meurt! Madame est morte! » Je pense qu'elle n'est point ressuscitée depuis. C'était le temps où l'Empire décrétait la liberté des théâtres, c'est-à-dire le droit pour chaque théâtre de jouer ce qui lui plairait, et où l'on attendait merveille de cette liberté féconde qui devait tout réveiller et tout vivifier. Il est joli, le réveil! Quelques délicats soutenaient alors que la liberté serait peu de chose tant qu'on maintiendrait la censure; mais, s'il faut le dire, liberté ni censure n'y font rien. Un peu de nouveauté et d'inspiration vaudrait mieux. Et, tout en me résignant, je n'en démords point, une pointe de critique n'y nuirait pas.
La critique théâtrale tourne aujourd'hui à l'anecdote, au racontar, au bruit de coulisses, à ce qu'on appelle l'information. L'écrivain vous apprend, en grande cérémonie, qu'un queue-rouge de troisième classe, qui avait d'abord rendu son rôle, a consenti à le reprendre sur les vives instances de l'auteur. Et les niais c[ui dégustent cette importante nouvelle vont aussitôt criant : « Voilà un critique bien informé! )) Tous les critiques sont bien informés!
Informés de qui, informés de quoi? Ce qu'ils devraient savoir, ce qu'il leur faudrait connaître avant tout et par-dessus tout, ce serait un moyen d'arracher la littérature dramatique à la banalité qui la
dévore, et dont ils se font volontairement (ou involontairement) les complices. N'est-ce pas, en effet, lui donner le coup du lapin que de peser tous les jours, avec la solennité qu'ils y mettent, tant de grains de poussière, tant de misérables riens qui s'étalent pompeusement sur les scènes de nos théâtres, et passent de là dans les colonnes de leurs journaux? En vérité, c'est pitié que de les voir s'attabler ainsi devant ces festins ridicules, et nous en raconter les plus menus détails avec conscience et béatitude.
On croirait réellement qu'ils en sont dupes et qu'ils ne savent même pas quelle maigre chair on leur im pose. Il faudrait pourtant les avoir, il faudrait surtout le dire; il faudrait se montrer sévère, impitoyable, ou seulement dédaigneux pour toutes les balivernes qu'on nous sert depuis un quart de siècle sur tous les théâtres de Paris et qui ne sont pas dignes d'arrêter un instant (je parle de celles qui ont la vogue) l'attention d'un homme sérieux. Il n'y a pas d'autre moyen de protester contre cette invasion barbare; il n'y a pas d'autre moyen de relever un peu le niveau, tombé si bas aujourd'hui, de notre littérature dramatique. Il ne se relèvera que le jour où les critiques, Philintes trop complaisants, cesseront de louer des sottises, et où le public, sur leur foi, cessera d'en admirer; — c'est-â-dire, hélas! qu'il ne se relèvera jamais.
Sont-ce là des mots, des déclamations, des amplifications de rhétorique, et sommes-nous trop sévères à l'égard du théâtre contemporain? N'est-il pas vrai que le public manifeste plus de goût, en matière
théâtrale^ pour la coulisse que pour l'art lui-môme? N'est-il 'pas vrai qu'il désire avant tout qu'on l'entretienne longuement des alentours de la pièce et de tous les cancans qui s'y rapportent? Les critiques ont dû sacrifier à cette préférence, et je conviens que ce n'est point uniquement leur faute s'ils en sont réduits à raconter sans cesse la comédie chez la portière, et pour la portière; mais ce genre est fâcheux. En s'occupant de tout, en discutant longuement des sornettes, en donnant à des misères une espèce d'importance, les critiques ont singulièrement rabaissé, pour leur propre compte, ce bel art français qui consiste à mettre sur la scène et à peindre au vif les passions et le caractère de l'homme.
Au reste, ils ont été victimes de leur complaisance; ils ont perdu, ou paru perdre, à leur tour, le sentiment de la vraie beauté et de la vraie grandeur; ils sont descendus eux-mêmes avec le niveau abaissé par leur propre main. On me dit qu'il n'en pouvait pas aller autrement, qu'ils ne sont pas si coupables, et on donnerait presque à entendre que l'influence de la critique est à peu près nulle sur le progrès ou la décadence de l'art. Mais croit-on que nos auteurs de comédie et de drame se traîneraient toujours, avec ce prodigieux sans façon, dans la même ornière, s'ils savaient que chaque semaine dix ou douze hommes de goût viendront leur crier : « Halte là! ceci, que. vous nous donnez pour spirituel ou fort, est banal et archibanal. Ces sentiments que vous croyez énergiques et énergiquement exprimés sont faux et décla-
matoires; ces ornements que vous jugez gracieux et agréables sont précieux, maniérés, d'une mauvaise époque et d'un art corrompu ; cet esprit même dont vous êtes si fier est d'une tournure gauche, pénible, antifrançaise, un esprit italien et concettiste, un esprit sans saveur et sans naïveté, un esprit de conserve, enfermé dans de petites boîtes de fer-blanc 1 » Et s'ils avaient du temps à perdre, ils continueraient ainsi : « Quand donc nous peindrez-vous un caractère, une passion simple et franche, mauvaise ou bonne (cela nous est égal), mais puissante et surtout vraie, dans son développement normal, dans ses effets tragiques, mais surtout dans ses effets logiques? Quand donc nous peindrez-vous un homme vivant, un personnage en chair et en os, au lieu de vos fantômes en carton et de vos marionnettes en zinc? Quand donc imaginerez-vous une intrigue qui ne soit pas usée jusqu'à la corde! Ou plutôt quand donc cesserez-vous de placer vos intrigues et vos stratagèmes scéniques, vos petits moyens, vos surprises, vos tiroirs, vos ruses enfm que les malveillants appellent ficelles, au-dessus de l'art vrai, qui consiste à créer des hommes, à vivifier des êtres? Quand donc, sans sortir du vrai, qui est le fondement solide et inébranlable, essayerez-vous toutefois d'imprimer à vos créations la puissance et la durée d'un type? Quand donc sortirez-vous de l'observation terre-à-terre et mesquine, du détail imperceptible et sans portée, du phénomène changeant et passager, pour aller jusqu'à l'ensemble, pour entrer dans la vérité permanente et
continue! La science dramatique est comme toutes les autres sciences, elle consiste à observer minutieusement chaque individu et chaque objet, mais à la condition de s^élever jusqu'à l'espèce, jusqu'au type, jusqu'à la loi. Qu'avez-vous fait cependant, depuis un quart de siècle, qui ressemble à quelque chose de nouveau et d'utile? Qu'avez-vous découvert, qu'avezvous conquis sur l'obscurité du monde intérieur? Quelle famille d'êtres avez-vous révélée ou créée? Quel contingent avez-vous apporté à celte admirable psychologie française, vase immense, rempli presque autrefois par Racine et par Molière, mais qui semble aujourd'hui près de tarir entre vos mains? Quelle goutte pure et sans mélange, quelle liqueur y avezvous versée? Vous y avez puisé; vous y puisez encore tous les jours; songez- vous à réparer cette perte incessante et ce continuel emprunt? »
Voilà ce que la critique devrait dire aux auteurs dramatiques, et elle devrait ajouter encore, en haussant le ton : « La plupart d'entre vous ne s'occupent que de flatter les goûts du public, pour obtenir son approbation, c'est-à-dire son argent. Ce qui les touche, c'est de toucher. Ils ne se demandent pas si une idée est belle, si une pièce est bonne, si l'art est satisfait, si leur conscience est tranquille : ils se demandent si telle ordure est assez plate pour être très applaudie, autrement dit très payée. La pire est la meilleure si elle doit réussir, et quelquefois, pour l'y aider, ils éclaircissent les maillots, ils raccourcissent les jupons des femmes. Après quoi, ils s'en vont contents comme
Shakespeare après Othello, et Schiller après Guillaume Tell. »
Malheureusement, en France, on n'aime "plus les sermons. Celui-ci, que j'ai adressé aux bénisseurSyesX le premier et le dernier. Amen,