CEUX QU'ON NE REVERRA PLUS
Combien sont-ils, déjà ? Belles fleurs de notre race, fière jeunesse couchée dans les sillons, sur les crêtes, dans les chaumes. Foule d'ombres héroïques où se confondent rangs et grades, nos fils, nos frères, nos amis : nos morts !
Non seulement nous ne les reverrons plus, mais nous ne les aurons pas assistés à l'heure où le dernier souffle s'est exhalé de leurs lèvres : nous ne savons quels visages se seront penchés sur leur soufïrance, quelles mains pieuses auront pansé leur agonie. Et c'est une amertume inexprimable, entre tant d'autres!
Tous sont à présent égaux dans la grande paix ; tous également nous les pleurons ; et
avec leurs proches, leurs camarades et l'histoire où survivra leur nom, nous sommes fiers d'eux qui moururent en sauvant la patrie.
Il en est cependant auxquels nous pensons avec une tendresse plus poignante, parce que — et ils furent légion — la noblesse de leur mort se vit certifiée d'avance par la noblesse de leur vie, et préparée en quelque sorte au suprême holocauste par l'exercice quotidien du devoir et du sacrifice.
En écrivant ceci, c^est à vous entre'tous que je pense, vous que vos camarades appelaient le capitaine Emile Détanger, et qui pour nous écrivains fut Emile Nolly : vous dont tous les lettrés ont aimé ces livres délicats qui s'appellent : Hièn le Maboul, La Barque annamite, et qui évoquent, à travers des paysages lointains, votre œuvre féconde de soldat colonisateur.
Il semblait que votre jeune gravité, votre simplicité altière, votre distinction à la Vigny fissent prévoir votre douloureux sort. Votre regard nostalgique et fier contemplait, par delà les réalités médiocres, l'idéal qui sacre
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les hautes victimes. Vous portiez le signe mystérieux des héros.
Avec quelle ardeur concentrée vous avez su décrire, dans ce livre de souvenirs personnels : Gens de Guerre au Maroc, la beauté du métier d'officier pour qui est un véritable officier, c'est-à-dire l'homme d'un perpétuel dévouement, et qui unit en lui la lourde responsabilité et la rigoureuse discipline.
Blessé une première fois, vous n'aviez pas voulu quitter vos hommes. Une seconde blessure vous a couché à terre, et vous êtes mort et vous avez été inhumé le 5 septembre dans le cimetière de Blainville, petite commune de Lorraine, à dix kilomètres de Lunéville. Nous ne savons rien de plus, sinon que votre dernier livre portait ce titre prophétique : Le Chemin de la Victoire .
Quelle saisissante analogie entre votre âme profonde et l'obscure prescience de votre fin, vous fit choisir alors ces mots si émouvants, et vousfit tomberai! front de bataille, sur le chemin funèbre et magnifique qui conduira la France à ses nouvelles et glorieuses destinées ?
Vous n'avez pas vu le triomphe final, mais vous êtes mort pour que ce triomphe fût. Vos livres exhalèrent l'écho d'une belle pensée, votre vie est à elle seule une œuvre, votre mort sert d'exemple sacré. Emile Nolly, je vous admire ; Détanger , je vous envie ! . . .
Voyons, rêvons-nous ? Sommes-nous hallucinés ?
Il faut pourtant que cela ait un sens ! On voudrait comprendre. Faire de leurs soldats des incendiaires, des voleurs, des assassins, et dire : « C'est une méthode » n'explique pas le pourquoi de cette méthode. Terroriser, anéantir vite et à fond ? Bien, c'est entendu ; mais après? Civilisés, comme l'affirme Gérardt Hauptmann, ou barbares, comme a ricané Maximilien Harden, tous ces êtres, qui ont l'air d'automates frénétiques, se réclament cependant d'un principe. Lequel ?
Le secret de leur philosophie ne serait-il qu'un effroyable rêve de leur folie des grandeur
Enivrés par la victoire de 70 qui cimenta leur unité, demeurés sous pression d'enthousiasme, s'estimant, dans un grossier mysticisme, le peuple élu d'un Dieu des armées fourbe et cruel comme eux, serait-ce possible qu'ils aient conçu cette démence idéologique : imposer le bonheur tel qu'ils le comprennent à l'humanité, une humanité façonnée à leur ressemblance, la seule qu'ils consentent, désormais, à tolérer? Et ce bonheur, dont ils se réservent l'égoïste monopole, ne consisterait-il que dans l'expansion d'un matérialisme abject, épanoui en un bien-être orgueilleux et sensuel, à la fois commercial^ industriel, administratif et guerrier ? On le croirait.
Certains de leurs écrivains le croient : Curt Wigand entre autres, qui leur reproche leur brutalité volontiers obscène, leur goujaterie, leur inculture, leur malfaisance et — il lâche le vrai mot — leur dégénérescence.
Leur philosophie, énigme arbitraire et monstrueuse, quelques-uns des leurs en donnent le mot en déclarant que l'Allemagne doit réduire en esclavage le peuple de parasites et
* de mendiants que nous sommes, car nous occupons sans droits des terres riches dont eux, Allemands, tireront un parti merveilleux et, pour se débarrasser plus vite de nous, a écrit le docteur Rommel, ils nous inoculeront des maladies appropriées et nous empêcheront de nous reproduire.
Ces surhommes imbus de Schopenhauer et de Nietzsche, nous appliqueraient le traitement qui convient à la pire déchéance physique et morale, et ce, pour que l'Allemagne accomplisse les hautes destinées de la civilisation et du progrès qu'elle incarne, comme chacun sait.
C'est un point de vue, évidemment. L'Allemagne sur notre sol produirait énormément de canons, beaucoup de machines^ quantité d'objets de luxe,- de quincaillerie, des montres à six francs cinquante, des jouets à trois sous; en même temps, elle se couvrirait de forteresses, d'arsenaux, de casernes, de maisons de rapport et de brasseries colossales. Voilà qui vaut pour un peuple le droit souverain de vivre et d'être, comme ils disent : au-dessus
de tout, en prenant pour devise le titre d'un vieux livre de Buchner : Force et Matière.
La France, elle, a une âme, un idéal, un passé de foi, d'art, de pensée incomparables, des ressources merveilleuses pour l'esprit de découverte et d'examen, pour la divulgation des idées généreuses, pour tout ce qui constitue la pure et haute culture. Qu'est-ce que cela ? Est-ce que ça compte ? Bagage de parasites, loques de mendiants. Parlez-nous de l'Allemagne : elle seule est grande, savante, délicate, noble; aussi, seule, elle veut vivre, seule elle veut dominer, seule elle proclame qu'il n'y en aura que pour elle. Elle entend bâfrer, jouir, gorger son coffre-fort, et qui en grogne, le décerveler, « de par sa chandelle verte ! » ou le faire exploser, « tel qu'un palotin ! »
Ne cherchons^ plus. De la farce amère d'Alfred Jarry, TAUemagne a fait son dogme et son credo. Oui, elle a sa méthode; oui, elle a sa philosophie, oui, elle a sa Bible : c'est Ubu-Roi.
Elle en joue le, rôle au naturel. Comme
Ubu-Roi, elle a le profil d'oiseau-goinfre, la bedaine entripaillée, les mains d'équarisseur. Elle a, comme Ubu-Roi, la bestialité insultante, la cruauté fantasque, les appétits de luxe criard et de basse luxure; si elle n'en sue pas toute la lâcheté, c'est qu'elle ne se croit pas encore perdue. Attendons : on verra quel visage la peur et la servilité imprimeront à ce peuple que Bebel a qualifié « un peuple de laquais », lorsque le rideau tombera sur le cinquième acte de ce cauchemar d'horreur, tel que l'humanité n'en vit jamais !
LE PEUPLE ALLEMAND
Où est-il, ce. peuple allemand que nous devrions ménager, et en tout cas ne pas solidariser avec les Hohenzollern et le clan militaire ?
Je le cherche, et je ne le vois pas.
J'aimerais mieux qu'il existât, je vous assure. Mais où donc est-il ? Je vois tous les hommes valides de l'Allemagne dressés comme un seul homme, les plus jeunes comme les barbes grises : les uns conduisent les trains d'artillerie, ceux-ci, fantassins au pas lourd, avancent par bloc, les autres la lance au poing, galopent à travers haies et champs, ceux-là roulent en automobiles blindées; en voici qui survolent de leurs « tauben » nos villes et avec leurs
bombes tuent des femmes et des enfants; et en voilà qui, munis de grenades, de cordons explosifs et de pétrole, sont les ravageurs du feu, les héros de Louvain, de nos villes et de nos villages en ruines.
Où donc est-il, le peuple allemand ?
Il est là qui veut nous submerger et faire de la France une colonie germaine; car, ne nous y trompons pas, c'est le moyen âge qui recommence avec ses hordes et ses tueries.
Il ne s'agit pas d'armées de métier, comme aux derniers siècles, qui sacrifiaient l'écume héroïque d^un pays, et, en onze mois de guerre, faisaient dépendre la victoire et le traité de paix d'une ou deux petites glorieuses batailles. Aujourd'hui, il n'y a plus que des nations en armes.
Ne cherchez pas : le peuple allemand vous crève les yeux. Il inonde la Belgique et, refoulé sur la Marne, résiste encore^ pour le suprême ahan, le long de cette bataille géante qui, de la -frontière des Vosges, remonte par le Soissonnais à la mer du Nord.
Dirons-nous qu'il reste en Allemagne un
LE PEUPLE ALLEMAND
peuple de femmes, d'enfants et de vieillards ? Mais ce sont les pères, ce sont les fils, ce sont les mères et les épouses de ceux qui haïssent la France, son génie, son passé et veulent l'anéantir. Est-ce sur leur modération, leur sagesse que vous comptez ; ne savons-nous pas que, gagnés à la folie des millions de mâles guerriers, tous et toutes attendent, anxieux et avides, la curée?
Où donc est-il, le peuple allemand?
Je vois des professeurs qui prêchent l'expansion de la plus grande Allemagne. Je vois des socialistes, amis de l'humanité et du peuple, qui manient le fusil aussi bien que de vieux soldats. Je vois des intellectuels qui, étayant la méthode de guerre du kaiser de pilotis philosophiques, inventent une merveilleuse théorie de la force, baptisée Nécessité, et qu'ils revendiquent comme le forceps libérateur d'un monde régénéré, pour mieux masquer leurs appétits de proie et la satisfaction de leurs instincts.
En vérité où est-il, le peuple allemand ?
Je vois des poings tendus, des visages âpres
et furieux, une nation aveuglée d'espoirs crédules, empoisonnée d'absurdes mensonges, illuminée d'enthousiasme par les proclamations délirantes de son Empereur.
Quand ce terrible agité disait à ses troupes chargées de châtier les Boxers : — « Comme il y a mille ans, les Huns, sous leur roi Etzel, ont conquis un renom qui maintenant encore les fait paraître terrifiants, de même l'Allemagne, etc.. », le peuple allemand applaudissait avec transport, et, loin de trouver infamante cette comparaison entre des « civilisés » et les pires Barbares, y voyait une sublime raison d'orgueil.
Quand le kaiser déclarait, au début de la guerre à ses troupes de l'Est : — « Je suis l'instrument du Très-Haut... Qu'ils périssent, tous les ennemis du peuple allemand ! Dieu exige leur destruction ! Dieu qui parle par ma bouche ordonne d'exécuter ma volonté », un enthousiasme frénétique répondait, dans le peuple élu, à ce jargon mystique et sauvage.
Alors où est-il, le peuple allemand, et à qui
LE PEUPLE ALLEMAND
^ apporterions-nous plus tard des messages de paix et des paroles de concorde ?
Jadis, il y eut des Saxons, des Bavarois, des Wurtembergeois ; et Gœthe, dans ses conversations avec Eckermann, vantant les foyers lumineux des villes d'art et de pensée, ne cachait pas ses craintes contre l'unité future de l'Allemagne avec Berlin pour capitale ; car il prévoyait une ère sans beauté, sans joie, vouée au seul culte des intérêts matériels et brutaux. Or, depuis 71, cette unité s'est faite; on ne voit plus un Royaume de Prusse^ on se trouve en face d'un Empire allemand et d'un seul peuple : le peuple allemand qui veut être le maître du monde et qui s'intitulerait comme Attila : « Le Fléau de Dieu ! » .
Force et Nécessité ! Voilà donc cette loi nouvelle, cette loi qu'à vrai dire l'homme des cavernes avait découverte et appliquait, et contre laquelle précisément s'était levée peu à peu la conception du droit et du juste.
Force et Nécessité ! Nous aussi, la nécessité nous jugule, une nécessité sacrée, celle de nous défendre et de vivre, afin non seulement
de perpétuer la patrie, mais de grandir encore sa valeur d'âmes et son énergie féconde. Nous aussi, nous devons employer la force qui incarne le droit méconnu et la civilisation en péril.
Quand la Justice aura fi^appé, la tardive Pitié pourra élever la voix. Pas avant !
Notre force consiste en ceci : que nous faisons une guerre nationale, non assaillants injustes, mais défenseurs du sol sacré. Cette guerre, nous la faisons non seulement avec les énergies vives de nos armées — l'Allemagne en fait autant — mais avec la volonté de la France fondue en un être unique, n'ayant plus qu'une seule conscience et une seule âme.
C'est ce qui en 1870 nous avait manqué, malgré d'admirables vaillances collectives et individuelles.
Et pourtant!...
En dépit de la préparation insuffisante, du désordre, de l'encombrement incroyable qui jetait alors aux quais de débarquement soldats fourbus, armements en vrac, denrées
pêle-mêle; en dépit des deux grandes catastrophes où avait sombré l'Empire, le gouffre de Sedan et le blocus de Metz; en dépit de l'incohésion des troupes appelées en hâte, jaillies de terre à la grande voix de Gambetta; en dépit des refoulements successifs des armées de la Loire et de l'Est, à l'heure même où Paris, bombardé et à bout de vivres, se rendait après plus de quatre mois d'investissement; à l'heure où la retraite de Chanzy le Tenace dans la Mayenne, et le passage de Clinchant avec ses soldats de misère en Suisse, semblaient signifier l'écrasement de notre patrie, oui, à cette heure même, entendez bien, si le pays avait voulu, si l'idée de résister jusqu'à la mort avait haussé tous les cœurs, rien n'était perdu!
Si la France, moins Paris momentanément sacrifié, s'était groupée, résolue, autour de ces deux mâles patriotes, Gambetta et Chanzy, non seulement elle eût fourni de nouvelles chances à la guerre acharnée, gagnant pied à pied ou reculant pouce à pouce, mais elle eût peut-être réussi à l'emporter.
Gambetta le croyait, Clianzy l'espérait, et ce leur restera un immortel honneur. Les Allemands eux-mêmes depuis, par la plume de leurs écrivains militaires, ont confirmé qu'ils se sentaient las, que certains de leurs corps d'armée étaient à bout; Bismarck ne craignait rien tant que cette prolongation désespérée de la lutte. Et aujourd'hui nous pouvons, nous devons nous dire devant cette leçon mémorable du passé :
— Si nous avions voulu!
Oui, si nous avions voulu! Rapide, merveilleuse, sous l'impulsion de Freycinet, de de Serres et de Dorian, l'industrie fondait des canons, amoncelait des obus. Faidlierbe se concentrait dans le Nord; Chanzy^ à Laval, ralliait de nouvelles troupes, réorganisait les anciennes, vieilles d'hier à peine. Il nous restait au moment de l'armistice, les chiffres officiels l'attestent, 220.000 fantassins, 20.000 cavaliers, 34.000 artilleurs, 1.232 canons attelés et des munitions et des voitures à l'infini; les divisions territoriales pouvaient fournir en plus 350.000 hommes, 130.000 recrues
de la classe 1870 et 443 canons montés, et aussi 98 batteries fournies par les départements.
Il nous restait l'armée de Faidherbe et celle qui se concentrait en Bretagne, Tarmée de la Loire prête à rentrer en ligne, un corps d'armée à Bourges, les fractions d'un autre à Chambéry; un troisième se formait à Lyon. Les hommes ne manquaient pas, le courage non plus à ceux qui s'étaient battus si vaillamment à Bapaume, à Villersexel, à Beaunela-Rolande, à Loigny, à Villorceau, à la retraite du Mans. Non, ce fut l'Assemblée nationale élue par les départements (29 nommaient Thiers, partisan de la paix, contre Gambetta, l'homme de la guerre, élu seulement par 9), ce fut l'Assemblée nationale qui manqua de foi dans l'avenir. Ce fut la nation elle-même qui se renonça. Nous l'avons payé assez cher.
Cinq milliards et deux provinces, sœurs entre les plus belles, furent la rançon de notre courage enfin démoralisé, de notre fléchissement presque universel.
Quelles différences aujourd'hui!
Elles éclatent aux yeux. Au lieu de recrues improvisées, de milices sans lien, des hommes exercés par séries d'âge aux exigences de la guerre. Au lieu d'un pays qui, habitué aux armées de métier, résigné ensuite aux levées de la Défense nationale, les regardait se battre, c'est le pays entier qui, de toutes ses forces viriles, prend part à l'action formidable, oppose un million de poitrines à l'ennemi. Au lieu de partis politiques désunis autour de l'écroulement d'un trône, la République, symbole de la patrie une et indivisible, pousse au feu, d'un élan qui rappelle la gloire de Valmy, des armées frémissantes, soulevées de patriotisme.
Notre vraie force, celle qui nous assure le succès, la voilà!
A l'heure actuelle, pas un de nos ouvriers, de nos paysans qui ne sache pourquoi il se bat et qui n'accepte comme un dur mais nécessaire honneur ce devoir vital; car il sait à présent, s'il ne l'accomplissait pas, ce que les Allemands font des cités, des villages, dos
usines, des cathédrales, des femmes et des enfants. Pas un de nous qui consente une paix sans honneur et même une paix qui n'assurerait pas l'anéantissement de l'autocratie et du pangermanisme. Aujourd'hui, la France entière frappe et tue pour garder son fier cerveau, son corps robuste, son âme éternelle et, parlons net, pour sauver sa peau, sous laquelle bat la plus noble vie.
C'est pour vivre encore, longtemps et toujours, que le peuple de France veut chasser l'ennemi hors frontières et l'acculer chez lui. Ce sera long, dur, épuisant. Qu'importe! la France le sait et elle veut vaincre, en s'aidant de ses alliés et du temps,- du temps qui en 71 eût été, si nous l'avions voulu, notre meilleur appoint.
La confiance dans ses chefs, la confiance en elle-même, la confiance dans le coude à coude, le cœur à cœur qui agglomère en murs de fer et de flammes ses combattants : voilà ce que n'a pas su assez la France de 1870, malgré tant de « braves gens » morts glorieusement pour elle; voilà ce que met en œuvre
la France de 1914, la France non du désastre, mais de la revanche, la France qui, selon le mot de Schiller, un grand Allemand celui-là, (( a mis son épée d'airain dans la balance de la Justice ».
Je dirai tout à l'heure pourquoi l'article qui suit a paru ici et non ailleurs :
« Aujourd'hui, soldats mes amis, vous êtes fixés. Vous vous battez contre des ennemis courageux et disciplinés qui vous vendront cher votre victoire. Ce n'est pas cela qui paralysera votre ténacité et votre élan, selon qu'il vous faudra tenir des positions ou foncer en avant.
« Vous aimeriez seulement avoir affaire à des soldats et non à des brutes capables de tous les excès qui ravalent l'être humain au plus bas degré de la sauvagerie. Et sur ce point-là aussi, vous voilà renseignés!
« Ceux que vous combattez fusillent des
cultivateurs inoffensifs, forcent des femmes à marcher devant leurs colonnes, brûlent villages et cités, refoulent au besoin les habitants dans le brasier; ils massacrent des enfants, ils achèvent des blessés, ils tirent sur les hôpitaux, blessent les médecins, outragent les ambulancières; ils s'en prennent, dans leur férocité stupide, aux monuments de la foi, de la gloire et de l'art. Après Louvain, ils détruisent la cathédrale de Reims ; ils bombardent de leurs avions les villes ouvertes, ils frappent de contributions monstrueuses les mairies, cambriolent les maisons et envoient le mobilier chez eux; ils enlèvent par centaines les hommes valides, les adolescents et jusqu'à des enfants de quinze ans pour en faire des travailleurs esclaves; il n'est pas de meurtres et de rapines qu'ils ne commettent chaque jour.
« Vous le savez, et un furieux besoin de représailles vous monte au cerveau, fait battre plus fort le sang de vos veines.
(( Ahl si l'on s'écoutait, quelle vengeance n tirerait d'eux quand on les aura repoussés
de notre France et qu'on foulera leur terre! Comme cela soulagerait de se dire :
« — Puisque ce peuple ne connaît que la force brutale, le vol et l'assassinat; puisque sa méthode de guerre n'est autre que le Code des apaches, nous allons lui donner la seule leçon qu'il puisse comprendre : nous allons nous montrer plus cruel que lui, tout saccager, tout flamber et, froidement^ pour l'exemple, donner à l'univers le spectacle de Berlin évacué par ses habitants et livré aux flammes jusqu'à ce qu'il n'en reste qu'un tas de cendres.
« Oui, ce serait excusable de se dire cela, parce qu'ils ont fait trop de mal et ont laissé derrière eux trop de deuils et de misères, et qu'on ne traite pas des barbares de cette espèce comme des hommes.
<L Seulement, voilà, vous ne pouvez pas! Français avant tout, hls de la nation chevaleresque, cœurs nobles et fiers, vous ne pouvez pas vous. abaisser à faire comme eux ou pire. Il n'y a pas moyen. Après, vous auriez Jdonte et dégoût. O'^i^ind on s'est dressés tous debout
d'un tel ensemble pour sauver notre patrie et notre civilisation menacées, on reste digne des idées sacrées pour lesquelles on lutte jusqu'à la victoire défmitive.
« Non, vous ne ferez pas de mal à leurs petits, à leurs femmes, à leurs vieux, à leurs églises, à leurs musées : agir ainsi, c'est bon pour des « Boches » ! Et voulez-vous que je vous dise quelles représailles vous leur infligerez?
« C'est, sur le champ de bataille, d'en tuer le plus possible. Ohî là, allez-y jusqu'à ce qu'il n'en reste pas un! Visez juste! Obéissez sans hésiter aux ordres, endurez la fatigue, les privations, le froid; dominez la souffrance, persévérez enfin dans ce que vous faites si bien depuis le premier jour.
« La voilà, la vraie guerre! Plus ils commettront de vilenies, plus vous votis montrerez braves, plus vous vous affirmerez stoïques. D'une inlassable volonté, vous concentrerez dans un immense effort toute votre haine, toutes vos rancunes, toute votre rage contre eux. Impitoyables pendant l'action et respec-
. tant ensuite les prisonniers et les blessés : cela seul est digne de vous, cela seul est grand, cela seul est beau et permettra de dire après le terrible règlement de comptes :
« Les Français ont du mérite! Après tout ce qu'on leur a fait d'ignoble^, ils ont su garder leur sang-froid, maîtriser leur instinct exaspéré. Ils se sont vengés de leurs ennemis en les décimant et en les anéantissant; ils n'ont répondu à la lâcheté bestiale que par un loyal et implacable héroïsme.
u Ce sont des gens braves et de a braves gens » : Honneur à eux! »
Cette page, vous l'avez peut-être deviné, était destinée au Bulletin des Armées de la République. Il a semblé, et il m'a semblé aussi à la réflexion, que ces paroles risquaient d'être mal comprises par nos soldats qui souffrent et se battent, à l'heure où les atrocités allemandes sont niées par les intellectuels de Berlin, de Munich et de Dresde, à l'heure où nos armées, exaspérées contre tant de déloyale scélératesse, préfèrent n'envisager que le ter-
rible effort présent, et ne veulent pas entrevoir ce qui se passera lorsqu'à leur tour elles envahiront le sol allemand.
C'est la leçon de choses que je tenais à dégager ici.
L'Allemagne, en provoquant ce cataclysme sans nom et en stupéfiant Funivers d'horreur par sa barbarie, a appelé sur elle de telles fureurs que l'on ne peut aujourd'hui parler de générosité. Macbeth avait tué le sommeil. Elle a tué la pitié.
Un grand écrivain français, pour avoir prononcé un mot prématuré, a soulevé une révolte des consciences. Un Anglais, L'ingénieux et puissant romancier H. -G. Wells, vient d'affirmer qu'il s'agissait surtout d'une lutte de cultures intellectuelles et morales, et que ce n'est pas des représailles d'intérêt matériel que les alliés devront exercer, mais un appel i( au sens commun et à la fraternité de l'humanité ». Belles paroles sans écho actuel!
C'est que la violence appelle la violence et que, selon le mot du Christ : « Celui qui frappe par le glaive périra par le glaive. »
La première phrase que j'ai écrite, au début de la guerre, a été pour déplorer la moisson dé haine que l'Allemagne allait faire lever dans les cœurs. Elle a semé, elle récoltera!
En crevant l'outre d'Éole, grosse des furieuses tempêtes^ en brisant la boîte de Pandore, lourde de tous les maux, elle a libéré les fléaux dévastateurs qui se retourneront contre elle.