SI J'ÉTAIS LE PRESIDENT WILSON
Le romancier anglais Wells s'adresse aux États-Unis, et, dans une lettre éloquente, leur demande ce qu'ils comptent faire pendant la lutte, et ce qu'ils pensent faire quand elle aura pris fin.
Il les adjure, puisqu'ils jouissent en sécurité de la paix, de la conserver d'une manière loyale; il les adjure de se souvenir qu'en ce moment les fils de l'Angleterre, de la France et de la Belgique marchent par centaines de milliers au-devant de la mort, il les adjure de se souvenir que l'Europe combat pour la création d'une Europe libérée de l'écrasante oppression germanique, avec une Pologne libre, une Finlande libre, un Schleswig libre, des Balkans apaisés.
Je ne sais ce que les États-Unis et leurs journaux répondront. Mais si j'étais le président Wilson, il me semble que je ne me bornerais pas à répondre à la demande d'arbitrage moral du kaiser, que je seus vivement l'honneur fait par lui à un neutre.
Si j'étais le président Wilson, il me semble que je ne me bornerais pas à réserver mon opinion sur les assertions mensongères du kaiser concernant les « cruautés belges et françaises », ce qui revient à la réserver aussi envers les protestations indignées de M. Poincaré.
Si j'étais le ^président Wilson^, il me semble que je n'ajournerais pas à un examen impartial des faits après la guerre l'expression de là tristesse et de l'indignation que m'inspireraient des actes aussi avérés que la ruée allemande en Belgique et la dévastation, par le fer et la flamme, de Louvain.
Si j'étais le président Wilson, il me semble que j'aurais trouvé un mot, un mot d'homme, un mot du cœur, au moins pour la Belgique, en qui les droits des neutres ont été foulés aux pieds dans le sang et les ruines.
SI j'étais le président wilson 95
• A cette heure, on doit opter entre les civilisés et les barbares.
Il y a des prudences et des sagesses qui peuvent paraître le renoncement de la justice, la défaillance de la conscience universelle.
A qui croyez-vous que nous pensions^ sinon à vous, mes amis? Pour n'y pas penser, il faudrait que nous soyons aveugles et sourds. De brefs, mais substantiels communiqués nous apprennent chaque jour vos mouvements; et dans l'écho de toutes les conversations, c'est de vous qu'il s'agit, de votre endurance, de votre bonne humeur, de votre courage. Pour ne pas penser à vous, il faudrait n'avoir point d'âme et ne pas aimer cette France que vous êtes en train de sauver, et à laquelle vous préparez des destinées plus belles.
On pense à vous quand il pleut; on se dit : « Pourvu qu'ils n'aient pas trop d'eau dans leurs tranchées? » et on se représente les ornières qui giclent sous les roues des cais-
sons. On pense à vous quand il fait beau; on se dit : « Voilà un bon temps pour marcher ! » On pense à vous quand le facteur passe : « Apportera-t-il de vos nouvelles? Avez- vous reçu nos lettres? » Une carte postale arrive; quelle joie : « Allons, tout va bien! »
On pense à vous en voyant les mères, les femmes, les jeunes filles tricoter de la laine pour en faire des cache-nez, des gilets, des passe-montagnes; on se dit : « Avec cela, ils braveront l'hiver. » A Theure du repas, quand la soupe fume dans les assiettes, on voudrait partager avec vous ce qu'on a. Et quand on visite et qu'on soigne à l'ambulance les blessas, c'est alors qu'on pense à vous plus tendrement; car vos plaies, c'est le sang national le plus pur et le meilleur; et en vous soutenant on touche, avec des mains qu'on s'efforce de rendre douces, la chair meurtrie de la France elle-même.
A quoi pourrait-on penser si ce n'est à vous, quand l'aube grise pointe aux volets, et le soir, quand le crépuscule descend sur les routes? Les mêmes étoiles brillent à vos
yeux en même temps qu'ailx nôtres; et la lune baigne de sa lueur paisible ces champs, ces villages qui sont les nôtres et que vous défendez ou arrachez à l'ennemi.
Quand vous êtes couchés pendant le combat, agrippés à la bonne terre française, afin qu'elle produise plus tard son meilleur vin et ses plus riches moissons, nous pensons à vous comme à des frères; blessés, vous devenez nos enfants; et ceux qui sont morts dans la gloire, nous les pleurons comme des héros.
Pas un de nous qui n'ait parmi vous un fils, un parent ou des amis. Combien Ton songe à eux : « Vont-ils bien? Ont-ils ce qu'il leur faut? Où sont-ils, à présent? » On cherche leurs noms dans la liste funèbre. Non? Quelle chance 1 Et si leur nom y figure, on les plaint pour mieux les admirer.
Je pense à vous, blessés de la petite ambulance où chaque matin ma femme allait vous panser; et je revois ce jour où les plus valides d'entre vous nous ont fait l'amitié de nous rendre visite et de goûter sous nos pins de la lande.
Avec quelle émotion nous vous regardions avancer, pâlis, ankylosés, ceux-ci le bras en écharpe, ceux-là appuyés sur une béquille, mais tous « tenant le coup », tous avec le sourire; simples, parce que vous veniez de faire simplement une grande et belle chose : votre devoir.
A l'un de vous, cité à l'ordre de l'armée pour avoir, sous le feu, accroché seul l'attelage enchevêtré et ramené sa pièce, je disais : « Il ne faut pas repartir trop tôt; reposez-vous encore un peu, laissez-vous dorlotter »; il a tourné vers moi un clair et bon visage : « Il ne faut pas, on s'amollirait! » Et le lendemain, en route; à Dieu vat!
La petite ambulance se vide, car les plaies se cicatrisent vite ici; l'air est pur, chez nous. Où êtes-vous maintenant, chers camarades repartis au feu?
Et je pense aussi à vous, dont la dépêche m'a tant ému le premier jour de la guerre. Elle portait ces mots : « Nous vengerons le général! Vive la France! » C'était signé : « Un groupe de mobilisés de l'armée de l'Est. "
Ma gratitude vous a suivis bien des fois dans les bois de la Meuse, vous qui, pas plus que vos compagnons, n'oubliez les morts de 70 et voulez venger un de ceux, entre les meilleurs, qui, comme vous êtes prêts à le faire, donna alors son sang pour l'honneur de la France.
L'honneur de la France, voilà ce qui brille à la pointe de vos baïonnettes et ce qui palpite dans les plis de votre drapeau. L'honneur de la France, c'est pour lui que vous endurez le froid, la fatigue, les blessures et affrontez tout, même la mort. Et c'est parce que vous ajoutez chaque jour, par votre vaillance, à cet honneur immortel dont nos sommes tous fiers, que nos pensées et nos cœurs sont avec vous pieusement, mes amis!
C'est M. Maximilien Harden qui en joue, et il ne l'envoie pas dire aux intellectuels Allemands : ce sont des niais et des cuistres. Que viennent-ils plaider, ergoter, nier? Propos déplacés et sacrilèges :
« Voyons, l'Allemagne est-elle forte ? Oui. Que me chantez-vous donc là, professeurs en lunettes et théolçgiens en pantoufles? Est-ce que le droit existe? Est-ce qite les nobles idées valent quelque chose ? Quelles chimères allez-vous défendre ? Un principe compte, un seul, qui résume et contient tous les autres : la Force. Réclamez- vous d'elle, et nargue aux billevesées ! La Force, voilà qui sonne haut et clair, voilà qui a du style et de l'allure. La Force : un poing, c'est tout! »
A la bonne heure! j'aime beaucoup la franchise brutale de M. Maximilien Harden : je la préfère grandement au manifeste des 93, révoltant d'hypocrisie ou^ s'il est sincère, idiot. Allemands, nous sommes forts; donc nous faisons ce qui nous plaît et nous n'avons de compte à rendre à personne.
Voilà qui est parlé !
La raison du plus fort est toujours la meilleure Nous Talions montrer tout à l'heure.
Mais là où le doux La Fontaine raillait la bête cruelle, M. Harden, lui, l'admire sans vergogne. Son peuple est loup, lui aussi est loup. Vivent les loups !
Déjà, au début de la guerre, il écrivait avec un ironique orgueil : « Barbares ? Mais oui, nous sommes des Barbares ! Tenez -vousle pour dit. Ce n'est pas la première fois que les Barbares ont conquis le monde, et nous aussi nous agissons en Barbares, maîtres des destinées mondiales 1 » Qui ne goûterait ce langage savoureux? Que je préfère cette jactance aux prétentions de la « Kultur ! » Eh
oui. Français que nous sommes, nous le soupçonnions bien, que nous avions affaire à des Barbares, et que, en dépit des affirmations de Gérardt Hauptmann, des Barbares qui emportent dans leur giberne Nietzsche et Scbopenhauer n'ont rien de commun avec « l'héritage sacré d'un Goethe, d'un Beethoven et d'un Kant». Barbares vous vous déclarez, Barbares vous êtes en effet, et c'est en Barbares qu'on vous traitera !
N'allons pas croire que M. Maximilien Harden, enfant terrible et polémiste rageur, soit seul de son avis. Toute la jeunesse intellectuelle de l'Allemagne pense de même, si Ton en croit M. Karl Wolfskell, polémiquant dans une revue suisse avec M. Romain Rolland.
Nous nous plaignons des férocités allemandes; une méthode de guerre qui saccage Louvain et bombarde la cathédrale de Reims nous écœure? Nous avions tort. Nous ne pénétrions pas bien le sens des choses. M. Karl Wolfskell l'affirme et même le crie pour que FP]urope l'entende, « si elle a des oreilles »,
(sic!). Il justifie, au nom de ses jeunes confrères, ce que nous, gens frivoles, nous prenions pour un abject vandalisme.
« Il faut comprendre, dit-il en un jargon métaphysique autant qu'inspiré, il faut comprendre : l'Allemagne est en train d'accomplir le Destin. Elle traduit la Nécessité-Force, à la fois morale et créatrice, source de Beauté, de Devoir, de Liberté, de tout ce qui est grand, de tout ce qui est noble, et par quoi fleurira dans le sang l'Ère nouvelle. Ce cataclysme effroyable ouvre la régénération du monde. »
Ne vous étonnez pas pour si peu. M. Karl Wolfskell sourirait de votre stupeur : c'est qu'il a le sens philosophique. Tâchons plutôt — il nous y convie impérativement — de pénétrer (( le mystère de ce temps. N'allons pas surtout confondre la fureur de destruction, qui navre tous les intellectuels allemands, avec les douleurs d'enfantement du grandiose avenir. »
C'est très gai comme perspective et très simple aussi, vous voyez. Seulement, nous ne
savions pas : il fallait savoir ; à présent, nous 'savons! Quand ils violent la foi des traités, c'est un « acte de nécessité virilement avoué», quand ils brûlent les villes, c'est un devoir tragique qu'ils accomplissent ; quand ils bombardent églises et ambiflances, c'est de la Beauté en puissance de Devenir; quand ils veulent nous exterminer, c'est la Liberté qui s'avance pour flotre bonheur. Car il paraît que l'Allemagne aime « la fîère, la chevaleresque, la libre et vénérable France». Chose bien agréable à penser : que serait-ce donc s'ils ne nous aimaient point ?
Notons en passant ce trait. Ce n'est pas la première fois que l'Allemagne a déclaré ne pas nous haïr. Si paradoxal que ce soit, la mentalité de ce peuple est si décevante qu'après tout il s'imagine peut-être nous aimer; mais alors ce serait moins d'amitié que d'amour. Plaisanterie à part ! L'amitié est calme : elle ne montre pas cette fureur ni cette sauvagerie. Un tel génie de destruction ne peut être que le signe de l'amour jaloux et irrité qui veut nous amener à lui de gré
OU de force, et nous faire comprendre, pour la dernière fois, la beauté souveraine de la Force Allemande : la Force qui brûle, souille et dévaste.
Si un être humain, dans la rue, vous tenait les propos sadiques de M. Maximilien Harden ou de M. Wolfskell, vous le feriez bien vite boucler et soigner dans un cabanon.
Or, voilà tout un peuple qui se réclame de la Force pour se mettre au-dessus de tous et de tout : il s'ensuit que la France et ses alliés ont, eux aussi, une haute et réconfortante mission à remplir : désarmer, ligotter et doucher si bien ce peuple fou qu'il ne puisse plus désormais mordre ni détruire.
Pour vous aussi, Maximilien Harden, Karl Wolfskell, et vous, Messieurs les intellectuels, nous aurons été, par une juste réciprocité, « le Destin, la Nécessité, la Volonté, la Force enfin qui, d'après vous^ contient le Droit, la Vérité, la Vie ! )>
Quand cette massue que vous brandissez avec tant d'orgueil et de cynisme, se retournera contre vous et vous fracassera, c'est
la Force victorieuse, la Force suprême, la Force admirable qui aura imposé sa loi à vos dépens.
Et qu'aurez-vous à dire alors, s'il vous plaît ?
LA PAIX ALLEMANDE
Pourquoi les Allemands, avec une obstination de taureaux aveugles, foncent-ils sur nos lignes des Flandres, cherchent-ils à nous enfoncer ici ou là? Nous l'expliquons par leur hantise d'arriver à Calais. Mais pourquoi Calais ?
Pour menacer l'Angleterre? Un résultat aussi précaire ne vaudrait pas l'emploi de si grands moyens. Pour obéir au kaiser? L'entêtement et Torgueil d'un homme, si dédaigneux qu'il soit de la vie de ses soldats, n'expliqueraient pas de pareilles hécatombes.
Pourquoi tiennent-ils tant à avoir Calais, qu'ils en fixent par fanfaronnade la prise au 10 décembre?
M. Maximilien Harden, dans sa revue la
Zunkunft du 17 octobre, nous donne peutêtre l'explication : ce serait pour faire la paix.
Oui, s'ils avaient Calais, ils pourraient — c'est M. Harden qui parle — déposer les armes et dire au monde : « Vous avez vu ce que peut la force allemande...»
Après plus de trois mois de guerre, après le coup manqué sur Paris, après la défaite de la Marne et un certain nombre d'échecs retentissants en Prusse orientale, Pologne et Silésie, l'Allemagne consentirait généreusement à la paix. Elle ne demanderait rien, pas même le remboursement de ses dépenses de guerre : « La salutaire frayeur causée tout autour d'elle par les campagnes de cet automne lui seront un dédommagement suffisant. »
(Tiens, tiens ! Est-ce que les vins de la Champagne et les raisins de la Bourgogne seraient devenus trop verts ?)
Non ! dit avec dédain M. Maximilien Harden, des compensations, qu'est-ce que cela? Où trouver dans cette guerre contre quatre grandes puissances, dont le front occidental
LA PAIX ALLEMANDE
s'étend des Alpes à la mer du Nord, un gain qui vaille pour le peuple vainqueur ? »
(Vous voilà bien dégoûté, seigneur Picrochole, qui parliez il y a trois mois d'avaler le tiers de l'Europe !)
« L'on ne nous dédommagera jamais, déclare M. Harden, de la perte des innombrables jeunes forces dont nous portons le deuil après seulement quelques semaines de guerre. Si, sur dix mille braves tombés, ne se trouvait qu'un seul cerveau créateur, ce ne serait pas assez pour celui-là de mille millions. Et quel . morceau de pays, nécessaire à notre germanisme, pourrait nous accorder en Europe soit la France, soit la Russie?»
(Hum ! Hum ! voilà un désintéressement bien étonnant ! )
Non, pas de conquête, pas de contributions de guerre, aucun démantèlement de forteresse; une paix sans traité, sans parchemin ni cachets.
(En effet, pour ce que vous faites des chiffons de papier !)
Généreuse et magnanime, l'Allemagne s€
contentera de « hisser la bannière d'assaut de l'Empire sur l'étroite bande de terré qui conduit au vaste monde des mers ».
(Ah ! ah ! c'est à vos ennemis détestés les Anglais que vous en avez, à présent ?)
« Donc, prétend M. Harden, nous garderons la Belgique à laquelle nous joindrons une petite bande de territoire un peu au delà de Calais. »
Calais et la Belgique, gages de la paix, M. Harden n'en demande pas davantage ! La Belgique fait très bien son lot : « Nous avons besoin d'un pays d'industrie et de chemins conduisant à la mer, d'une grande colonie non morcelée, de matières premières et de conditions lucratives de travail».
M. Harden sait que, malgré la modération allemande, les Belges seraient hostiles au pouvoir nouveau; mais l'intérêt, l'intérêt, comment ne comprendraient-ils pas leur intérêt?
(Dites donc, Harden, il me semble que ce peuple que vous qualifiez de positif et de mercantile, a su cependant faire passer, avant tout intérêt, son honneur ?)
LA PAIX ALLEMANDE 115
• L'honneur ? M. Harden est-il homme à s'embarrasser de pareilles niaiseries ! « La colère, s'écrie-t-il dithyrambiquement, ne pourra céder que lorsque le voisin verra de près le peuple à l'haleine de feu, chanté par Schiller, et se rendra compte des avantages que peut lui procurer la communauté. Anvers, non pas contre, mais avec Hambourg et Brème; Liège à côté des fabriques d'armes de la Hesse, de Berlin, de la Souabe ; Cokerill allié avec Krupp; les fers, les charbons, les tissus belges et allemands dirigés ensemble sur le marché du monde ; le Cameroun et le Congo réunis; de tels profits ne sont-ils pas pour consumer la haine ? De l'ennemi mortel à qui on ne peut casser la tête, le sage, après réflexion, se fait un ami. »
Retenez cette phrase : elle en dit long sur la mentalité germanique !
Est-ce là tout le cerveau de rAllemagne?
On craint d'en être sûr,, pour sa honte éternelle.
Ils sont, si je compte bien, quatre-vingttreize intellectuels, professeurs de droit, d'histoire, de jurisprudence, de théologie protestante et catholique. Ceux-là forment le gros. Viennent ensuite les sciences positives : chimie, physique, météorologie, astronomie ; je ne relève qu'un professeur de médecine et qu'un d'anatomie : sans doute, les autres travaillent sur le champ de bataille. Deux écrivains, des musiciens, le président de la Société des Artistes allemands, deux conservateurs de musées et un directeur de bibliothèque complètent la fournée. Trente-huit
Berlinois, onze Munichois font nombre; le reste s'émiette entre Heidelberg, Carlsruhe, Leipzig, léna, Stuttgart, Breslau, Halle, Gœttingae, Tubingue, Dusseldorf, Fribourg, Wurtzbourg, etc. On a voulu faire impression par cette surface géographique.
Je le répète : est-ce là tout le cerveau de l'Allemagne?
Faut-il n'y voir qu'une minorité d'intelligences exaltées et perverties ? Reste-t-il une élite qui pense, qui juge, qui compare et qui se tait par prudence, par patriotisme ou par peur?
Si cette élite existe, elle a tort de se taire; et par là, elle partage la responsabilité écrasante endossée par ceux qui parlent, et sur quel ton! Qu'il y ait près de cent intellectuels osant nier, à la face du monde civilisé, les pires crimes nationaux, cela suffit à condamner un peuple où n'apparaissent même pas les (( dix justes » par qui le salut peut descendre. Devant cet effarant spectacle, nous avons le droit de dire :
Si tout le cerveau de l'Allemagne n'est pas infecté, il l'est assez pour que le mal soit
'invétéré ou incurable autrement que par les moxas et la saignée, la manière forte si chère à ces messieurs.
Je ne relèverai pas l'absurdité de leurs dénégations : l'opinion publique de tous les pays en a fait justice; et comment y ajouterait-elle foi, quand ces dénégations ont attendu, pour se traduire avec tant d'éclat, qu6 le militarisme, avec lequel la culture allemande se solidarise comme le cerveau moteur avec le bras qui frappe, ait couvert la Belgique et la France de ruines et de cadavres, se soit souillé par le viol, l'incendie et le pillage?
Il est trop tard, pour affirmer que l'Allemagne n'a pas voulu la guerre, quand les Livres blanc, vert, orange, de toutes couleurs et de toutes les diplomaties la lapident et la clouent au pilori. Il est trop tard, pour accuser la Belgique d'avoir commencé à massacrer les violateurs de son territoire. Il est trop tard pour se poser en défenseurs du droit des gens et de l'humanité. On vous connaît, beaux masques, on vous connaît!
Et voilà qui est bien le phénomène le plus curieux et le symptôme le plus morbide de la folie allemande. A voir ces intellectuels, « représentants de la science et de Fart allemands », ânonner de pareils mensonges, se targuer de semblables théories, et de surcroit se réclamer de «. l'héritage sacré d'un Gœthe, d'un Beethoven, d'un Kant », comment douter que le cerveau de l'Allemagne ne soit irrémédiatement gâté?
Un pays, devant l'Histoire, témoigne surtout par son élite^ car elle est le verbe agissant; elle éclaire les actes publics et leur donne toute leur signification. La pensée allemande, en révélant une misère d'âme qui n'cKclut pas la perversité, dépose le bilan du Droit, de l'Histoire et de la Philosophie, pour ce peuple qui a eu de grands juristes, de grands philosophes et de grands historiens, car le Droit, l'Histoire, la Philosophie des peuples conscients réprouvent ces monstrueux sophismes. Et c'est là une faillite sans exemple.
Si un pays est solidaire de son élite, com-
bien celle-ci n'est-elle pas, de son côté, responsable de l'exemple et de l'enseignement qu'elle donne ! Voilà donc les éducateurs réfléchis de la jeunesse cultivée d'Allemagne, leurs maîtres, leurs guides; quelle abdication de ce que l'esprit reflète de plus lumineux, de ce que la loi morale exprime de plus pur! (( Il y a quelque chose de pourri dans le royaume de Danemarck, » a dit Hamlet. Nous constatons : le cerveau de l'Allemagne est pourri par ses fausses doctrines d'orgueil, d'égoïsme et de cruauté; un afflux de sang lui fait voir rouge et la pousse à agir en démente furieuse.
Il eut été consolant de sentir que la pensée allemande subissait, en les blâmant, l'emprise de forces extérieures à elle; on eut aimé percevoir qu'elle gardait son sens critique, réservait son jugement; on eut souhaité de se dire que ces intellectuels, dont beaucoup se prétendaient nos amis et des admirateurs du génie latin, ne montreraient pas, dans ce déchaînement de haine contre nous, le regrettable aspect de la « Bêtise au front de taureau ».
Il faut en prendre son parti : le cerveau de l'Allemagne est perdu. Elle atteste, par la voix de ses intellectuels, par leurs mensonges absurdes, leurs affirmations ineptes et leur mégalomanie délirante, qu'il n'y a rien a espérer de sa raison et de sa lucidité. Il est inutile de discuter; autant s'adresser à un mur.
La parole est au canon. En batterie, le 75!
Ils sont l'armature de la force allemande; privés d'eux, elle verrait assez vite ses rouages se désaccorder et ses pièces d'automates géants se désunir.
Recrutés presque tous dans la haute et petite noblesse, ils forment la caste supérieure du pays et ils ont, de leur caste, l'esprit exclusif, l'orgueil intense, l'arrogant maintien.
Sans doute ils sont fiers d'être officiers, ils savent quelle conception de l'honneur cela suppose, — un honneur très spécial, et plus proche du point d'honneur que de l'honneur même. — Ils savent que la bravoure est une des conditions essentielles de leur métier, et la plupart sont braves.
Mais ce n'est pas, comme chez nous, de
leur conscience profonde, de la beauté morale de leur rôle qu'ils tirent leur suprématie : c'est avant tout de se savoir des officiers, oui, mais des officiers nobles et des officiers allemands.
Un officier qui n'est pas noble, à leurs yeux, manquera toujours de quelque chose d'essentiel, gardera comme une tare native mal compensée par sa générosité, s'il est riche, et son seul mérite, s'il est pauvre. Car la pauvreté d'un noble allemand investi du grade d'officier toise de haut la pauvreté du non noble et la richesse, cependant profitable, du camarade sans quartiers ni parchemins, dans lequel il ne consentira jamais à voir un égal.
Etre Allemand constitue à ses yeux un titre d'orgueil non moins grand, avec la conviction que rien, dans l'univers entier, n'approche d'un officier allemand. S'estimant de beaucoup supérieur aux officiers des autres nations, il ne faut pas demander en quel mépris l'officier allemand tient l'élément civil : pour moins que rien, alors même que ces civils, riches industriels, savants et professeurs et
hauts employés, contribuent pour une large part à la grandeur et à la prospérité de la nation.
Imbu du sentiment absolu de la caste, isolé par goût et par habitude de ce qui n'est pas le cadre restreint de sa vie propre, l'officier garde vis-à-vis de ses subordonnés la même morgue et la même attitude de Dieu descendu de son Olympe. Aucun lien de protection mâle et affectueuse du supérieur à l'inférieur, aucune de ces familiarités bourrues ou paternelles qui, sans diminuer le prestige du galon, rapprochent dans le péril l'homme qui commande et rhomme qui obéit. On ne voit guère l'officier allemand, prisonnier ou blessé, s'occuper du bien-être de ses hommes, mais dans trop de cas réclamer âprement le sien propre, refuser de monter dans le même wagon ou de coucher dans la même salle que ce bétail à deux pieds qu'est à ses yeux la troupe passive, bonne seulement pour la boucherie.
Inhumain, au nom d'un idéal de force armée et de préexcellence nationale, l'officier garde, que ce soit en paix, que ce soit en
guerre, cette figure raide et figée; hautaine et impérieuse, calquée d'après l'effigie suprême, le modèle parfait du grand reître, l'Empereur.
Ce que cette inhumanité peut atteindre de vil et d'odieux, et à quel degré Tobéissance farouche aux ordres reçus constitue pour l'ofcier allemand un dev^oir sans réplique, les cruautés et les sauvageries prescrites par le commandement en font foi. Ces majors et ces colonels qui décrètent l'assassinat et l'incendie, sont les dignes lieutenants de l'Attila moderne dont ils ont fait leur fétiche.
Cette mentalité, que ne légitiment pas même l'état de guerre et son enivrement brutal, s'aggrave, dans la vie de garnison, d'étranges défaillances qui, aux yeux d'un officier français, passeraient pour des manques de délicatesse et des forfaitures à l'honneur.
S'il faut en croire un livre écrit par un des leurs, le capitaine Pomm.er, cité par Téodor de Wyzéwa, dans la Revue des Deux-Mondes, l'officier allemand, surtout lorsqu'il est très
entiché de sa valeur sociale de hobereau, ne recule pas devant des expédients qui conduiraient en correctionnelle un maquignon sans scrupule. Il vendra très bien et fort cher à un camarade changeant de garnison un cheval dont il vantera les performances et qui, quelques jours après, se révélera boiteux, ou malade, ou déplorable rosse. L'officier allemand paye le moins possible ses fournisseurs, et entre le jeu et la dette tient un équilibre instable plus propre aux condottieres et aux rastas qu'à un chef d'élite de l'armée allemande.
Toujours d'après le capitaine Pommer — bien mauvaise langue, décidément — l'officier allemand se saoule ignoblement à des repas de corps ou de gala, et termine ces dégoûtantes orgies en cassant, aux hurlements d'une horde en folie, la vaisselle et les meubles de rhôtelier. Ce sont là jeux de prince, et ils se renouvellent, au gré de l'annotateur qui en fut témoin, trop fréquemment pour qu'il ne voie pas là une fâcheuse marque de décadence.
Ces remarques, affirme le capitaine Pommer, visent dans son ensemble la caste et le corps des officiers, partagés entre une existence de parade, de corvées militaires et une oisiveté tapageuse. Elles fortifient l'idée que nous inspire de plus en plus l'épreuve de la guerre : l'officier allemand est peu aimé de ses soldats et ne mérite pas de l'être, puisqu'il ne fait rien pour eux, sinon de les traiter souvent avec insultes et menaces, les frappant au besoin et les conduisant, revolver braqué, à l'ennemi.
Bon manoeuvrier, solide outil de guerre, endurant et tenace, l'officier allemand, comme chef, vaut donc surtout par le servilisme mécanique des troupes; là où il manque, l'élan s'arrête; là où il tombe, le soldat est bien près de lever la crosse.
C'est que l'armée allemande, dans son intelligence informe et sa coordination massive, ne peut que refléter les qualités et les défauts de ses chefs. Elle en reproduit la férocité, les instincts de proie et de basse jouissance, l'orgueil allemand dans ce qu'il a de plus fréné-
tique; mais elle ignore cet élan d'âme, ce sublime ressort intérieur, cette force morale qui suppléent au nombre et qui, laissant à chacun de nos troupiers une force individuelle consciente, l'amalgament au faisceau des énergies collectives, toutes dévouées, toutes croyantes, toutes animées de ce souffle qui vient de l'esprit lorsqu'il brandit le glaive, et non de la bête stupide et déchaînée.
L'Académie française vient de protester de haut contre le manifeste des 93 intellectuels allemands. Elle a bien fait, il était temps.
Beaucoup se demandaient, en effet, s'il n'y avait pas, pour l'élite de notre pays, une réponse unanime et éclatante à faire à ces messieurs d'outre-Rhin ? Sans doute leurs dénégations hypocrites ne méritaient que le mépris. Mais ce mépris, songeait-on, n'eût-il pas gagné à s'exprimer plus fortement encore que dans le verdict de l'Académie des inscriptions et belles-lettres et à travers le grand discours de M. Louis Renault, en séance solennelle?
Au moment ou les Universités allemandes renforçaient de leurs déclarations le premier
manifeste, il s'imposait que l'Académie française, avec sa grande autorité, flétrisse comme elle a su le faire ces professeurs d'histoire, de droit, de théologie protestante et catholique, de chimie, de physique, ces conservateurs de musées, ces musiciens, ces littérateurs osant nier révidence et s'en venant affirmer leur étroite union avec le militarisme par lequel l'Allemagne se suicide.
Le public, qui est simpliste, n'eût pas très bien compris un excès de ménagements; et bien qu'il soit louable à des assemblées de haute culture de ne céder qu'avec réflexion à l'opinion, ce n'était certes pas le cas pour l'Institut de rester dans les nuages de l'idée pure et de l'abstraction motivée. Il l'a senti, et on doit l'en louer.
Nous sommes en guerre, agissons selon la guerre. Quand l'ennemi s'avance, on barre les routes, on fait sauter les ponts. Il convenait de signifier aux intellectuels allemands qu'aucun lien, matériel ou fictif, ne pouvait subsister entre eux et nous. Ne l'oublions pas : il s'agit pour la France de reprendre son rang
•de grande nation, ou de végéter démembrée et anéantie, conformément au vœu des penseurs d'Allemagne.
N'allons pas réserver des possibilités de rapprochement ultérieur inopportunes. A quoi bon? Si elles doivent jamais se produire, il sera temps alors d'aviser. N'arguons pas qu'après ces terribles convulsions l'accalmie viendra, engendrant l'oubli.
Sans doute il existe un oubli historique, qui obéifc à des causes complexes. Au premier rang figurent la sympathie ou l'antipathie, états d'âme souvent irraisonnés tenant à d'obscures et profondes racines, chez les peuples comme chez les individus. Viennent ensuite des facteurs moraux ou matériels : l'estime, la crainte ou l'intérêt.
Les raisons dynastiques ou politiques ont parfois mis aux prises des nations qui ne se haïssaient pas et qui, ensuite, se raccommodaient. D'autres fois, des malentendus, des irritations passagères amenaient cette tension d'orage qui fait dire dans le peuple : « Flanquezvous une bonne peignée , et que ça finisse ! »
Certes, nos aïeux eussent été bien étonnés, après la lutte de Napoléon contre l'Angleterre, de prévoir que cent ans plus tard nous marcherions, Anglais et Français, amicalement côte à côte. Je tiens, de mon grand-père, un boulet rond craché sur nos troupes par un canon russe de Sébastopol, et qui maintenant sert, sur ma table de travail, d'inofïensif presse-papier.
Une perpétuelle bascule compensatrice, l'évolution d'idées et d'intérêts nouveaux, des sujets de crainte surgis de circonstances fortuites ou fatales, modifient de génération en génération le jeu des alliances. L'oubli historique s'instaure peu à peu quand l'âge des anciens adversaires a affaibli le ressort de leur haine, quand la mort a couché peu à peu dans la même paix funèbre la plupart de ceux qui s'étaient rués les uns contre les autres.
Cet oubli-là, après bientôt un demi-siècle, nous allions peut-être commencer à le connaître vis-à-vis de l'Allemagne, malgré la plaie jamais cicatrisée de l' Alsace-Lorraine. Nous voulions la paix, on ne saurait trop le répéter. La fureur
jnême qui nous anime ne fait que traduire l'amertume de nos illusions déçues, notre regret des sacrifices inutiles pendant quarantequatre ans de paix, l'horreur de cette lutte indispensable contre la sauvagerie.
Oui, c'est chose sombre et terrible; mais qu'y faire? Sinon de réaliser impitoyablement cette nécessité ; plus tard, sur le champ dévasté nous ramènerons la charrue et sèmerons le blé de vie.
Déjà, sans doute, pour échapper à Thorxeur du cauchemar, chasser tant d'effroyables visions de villages en flammes, de cités bombardées, de joyaux de l'art anéantis, d'innocents fusillés, est-il des esprits sincères et généreux qui s'efforcent d'apercevoir, derrière les ténèbres rouges, l'aube d'un jour plus calme et le réconfort d'une réconciliation tardive. Ceux-là, devant les catastrophes engendrées, se demandent dans quelles conditions, entre la France et l'Allemagne, pourra descendre l'apaisement de l'oubli ?
Si ce souci avait retenu les intellectuels de France et mitigé leur indignation contre l'élite
allemande, il eût été à craindre qu'ils se fussent trompés.
En raison des haines presque inextinguibles soulevées par les procédés des soldats du kaiser, et en raison de la mentalité de cette nation entière, tout présage que nous ne pourrons oublier avant bien longtemps la conduite de l'Allemagne. Franchissant l'étape tracée par Bismarck, qui déclarait que la Force prime le Droit, elle a proclamé que la Force crée le Droit. Tant que de pareilles idées garderont leur puissance d'intoxication individuelle et collective, impossible d'espérer une chance même de rapprochement.
Le cataclysme hideux dont nous sommes témoins aura bouleversé trop profondément les cœurs et ébranlé les cerveaux pour que de sitôt les hommes en perdent la mémoire. L'âme du monde entier a été trop brutalement heurtée dans sa foi et ses aspirations d'un meilleur avenir pour n'en pas rester, pendant de très longues années, écœurée et révoltée.
C'est le châtiment de certains crimes commis contre l'humanité qu'ils entraînent une
série de maux incalculables. Jusqu'à quel millésime frappé sur la monnaie du Temps l'Europe se souviendra-t-elle de cet effroyable bain de sang? Il est impossible de le prévoir, devant tant d'agonies et de souffrances, on ne peut songer qu'aux réparations, complètes et terribles, qui s'imposeront !
Oui ne serait ému du cri de révolte poussé par Maeterlinck, prévoyant les désastres sacrilèges que la fureur 'de l'Allemagne exercera sur la Belgique, quand ils se verront forcés de l'évacuer ?
Ils ont avec un art infernal miné, assure-t-on à Bruxelles, la Grande Place de l'Hôtel-de- Ville et la cathédrale : une étincelle, et ces merveilles du temps ne seront plus qu'un amas de décombres. Qu'épargneront-ils? Ils ont piétiné cette terre martyre, ils en ont souillé les femmes, mutilé les enfants, ravagé systématiquement les villes et les villages. Après Louvain, après Malines et tant d'autres crimes, ils assouviront leur rage de déception, ils déploieront l'horrible cruauté des fous
criminels. La fatalité de l'inexpiable les entraîne.
En se ruant sur ce petit peuple, désormais si grand dans l'histoire, ils ont commis la pire lâcheté, celle du fort contre le faible; et la fière résistance que leur a opposée Tadmirable Belgique, a exaspéré, de toute leur vilenie, leur rancune. Ils ne pardonneront pas à cette terre de douleur, par leur espoir déjà conquise, sa délivrance.
Oui, d'eux tout est à craindre!
Au début de la guerre, le 6 août, un frère de pensée de Maeterlinck, un écrivain connu, le délicat poète Valère Gille, nous écrivait de Bruxelles ces lignes poignantes :
(( Chers cœurs,
(( Je donne ce mot à une personne qui se rend à Paris.
« A l'heure même où nous luttons, où nous souffrons, où nous mourons, car nous nous ferons tous tuer, je vous adresse le salut de la Belgique.
(( Allez dire à Paris que les Belges sont
morts pour obéir aux lois de l'honneur et pour la cause de la civilisation.
« Ma femme, nos petits et moi nous vous embrassons comme on s'embrasse sur le navire qui va sombrer. »
Testament désespéré d'un poète et d'un homme de cœur ! Heureusement, la Belgique n'est pas morte, elle va ressusciter; mais comme on l'a saccagée; de quelle torture sortiront ces lieux et les êtres garrottés dans le premier réseau de l'occupation, alors que l'armée Belge, aux côtés de son noble roi, lutte et force l'admiration des peuples !
Avec quelle angoisse ai-je pensé, depuis, à tout ce que j'ignore de cet ami, à ce qu'il a dû souffrir, à ce qu'il souffre encore, à ce que souffrent sa courageuse jeune femme qui n'a pas voulu le quitter, et ses adorables enfants dont la santé a été menacée peut-être, quand les approvisionnements ont manqué.
Cette belle et pure famille opprimée, entre toutes, a incarné à mes yeux la Belgique sacrifiée. Que deviendront-ils, ces amis précieux, si les prévisions sinistres de Maeter-
linck se réalisent, et si Bruxelles, dans les flammes, devenait un autre Louvain?
Comment arrêter ces reîtres sans honneur ni scrupules? Quel respect auront pour une cité glorieuse des généraux qui proclament leur mépris de la Beauté? Quels raisonnements auraient prise sur ces crânes durs? Quelle pitié saurait émouvoir ces cœurs de silex? Maeterlinck ne se fait pas d'illusions, ni personne; il sait ce que peut endurer encore sa lamentable patrie, lorsqu'il écrit :
« Ils ne semblent plus accessibles à la raison, à aucun des sentiments dont s'honorent les hommes. Ils ne sont sensibles qu'aux coups. »
Et il propose avec une indignation vengeresse justifiée par son patriotisme, que, dès ce jour et d'urgence^ les alliés désignent des villes otages, vouées a répondre pierre pour pierre de l'existence des cités belges :
(( Si Bruxelles, par exemple, était détruite, Berlin serait rasé jusqu'au sol. Hambourg disparaîtrait si Anvers était dévasté. Nuremberg garantirait Bruges, et Munich serait la caution de Louvain.»
Il faudrait que cette menace fut solennellement notifiée, que l'engagement en soit pris, non seulement vis-à-vis de l'Allemagne, mais devant l'univers entier. Et Maeterlinck ajoute :
« C'est le seul moyen qui nous reste : il n'y a pas de temps à perdre ! »
Il a raison, nous ne pouvons lutter avec des procédés chevaleresques contre cette barbarie cultivée, fière d'être la Barbarie. C'est très beau de parler sentiment et honneur : nul plus que nos soldats n'est sensible à ces arguments-là ; et certes, une guerre loyale les eût vus généreux contre l'ennemi vaincu. Sauront-ils Tétre toujours, quand, exaspérés par les visions d'horreurs, songeant à ce que la Belgique et notre peuple de France ont souffert, ils refouleront l'ennemi râlant sur son propre sol? L'Allemagne a-t-elle songé aux périls qu'elle assume?
Des villes otages : oui, il y a delà grandeur dans ce sombre mot. Il répond, comme un glas de réparation à cet autre mot navrant : les villes immolées. Ecoutons la voix de ce poète et de ce penseur qui a aimé l'Allemagne
dans son passé et qui l'abomine dans son présent. Fixons les villes qui serviront de rançon aux cités d'art belges.
Les Allemands n'entendront pas la menace. Habitués au bluff, ils ricaneront : « Quelle blague ! » N'importe, avertissons-les. Et s'ils nous y contraignent, si le feu s'abat sur leurs villes otages, peut-être alors comprendrontils la leçon de la Force et de la Nécessité, leurs Déesses au glaive, leurs Walkyries sauvages.
Ah! je sais bien : nous ne voudrons pas! nous reculerons à l'idée de détruire des œuvres façonnées par le lent essor des volontés et des intelligences, pétries par le sentiment des plus hautes solidarités religieuses ou civiques. C'est ici que les peuples nobles s'avouent désarmés. Ils hésitent à répondre à l'ignoble par des actes contraires au génie de la civilisation.
Soit ! Épargnons les monuments du passé, mais il y a autre chose en Allemagne : il y a les palais de leur industrie « colossale », il y a les temples neufs consacrés à la préparation
de la guerre, ports, arsenaux, casernes, forges de canons ; il y a des villes comme Berlin qui peuvent disparaître sans que l'Art verse une larme. Décrétons, d'accord avec nos alliés, que Berlin capitale, symbole de l'unité germanique, sera la victime expiatoire si le cœur de pierre fleurie de Bruxelles disparaît.
Ce châtiment, si l'orgueil de ce peuple de Mattoïdes l'exige, ne signifiera pas des représailles haineuses, mais, annoncé d'avance et sous conditions, aura le caractère d'un châtiment d'ordre mondial, la leçon de la Justice autant que de la Force!