‹ Contre les barbares, 1914-1915Chapitre 20 sur 34 · SI J'ETAIS DIEU LE PERE · texte numérisé non relu

SI J'ETAIS DIEU LE PERE

On a lu dans les journaux que le président Wilson a ordonné des prières publiques au Très-Haut, en le suppliant d'arranger les affaires que les hommes « ne peuvent euxmêmes ni gouverner ni diriger », en l'adjurant de montrer « dans sa miséricordieuse bonté, un chemin là où les pauvres hommes n'en discernent aucun ».

Eh bien, si j'étais Dieu le Père, je répondrais :

— Merci, Wilson. Je ne puis qu'être fort sensible à votre intention : si l'encens plaît aux dieux, comment ne plairait-il pas au seul et vrai Dieu? Toutefois, n'attendez pas trop de mes bons offices, vous auriez l'air de chercher une échappatoire commode à une situa-

lion embarrassante. Rappelez-vous le .proverbe : aide-toi, le ciel t'aidera.

« Vous dites que les hommes ne peuvent ni gouverner ni diriger leurs affaires. Alors, pourquoi ôtes-vous président? Vous vous calomniez, mon cher. Si on vous a élu, c'est précisément pour que vous sachiez prendre les responsabilités que vous impose votre charge et pour agir selon les principes du. droit et de la justice éternels.

(( Vous dites encore que je dois montrer un chemin là où les pauvres humains n'en discernent aucun. Aucun, Wilson? Vous m'étonnez. Vous ne lisez donc pas les journaux? Les journaux américains, tenez, vous indiqueraient très bien, et à eux seuls, par leurs protestations indignées contre la sauvagerie allemande, les paroles modérées que vous auriez pu prononcer à Toccasion, par exemple, de la destruction de la cathédrale de Reims, où mon nom était sanctifié.

« Vous ajoutez que seul je puis « remédier à la paix » et « restaurer une fois de plus parmi les nations cette concorde sans laquelle

SI j'étais dieu le père 149

il ne saurait y avoir ni bonheur, ni vraie amitié, ni résultats sérieux du travail de la pensée dans le monde, u Bien dit! Très bien dit! Mais pourquoi voulez-vous que j'intervienne plutôt que vous et les autres États qui ont cru devoir suivre, avec une impartialité que j'admire, le développement de ces événements déplorables et en attendre l'issue pour fixer leur opinion?

« Intervenir? Et pourquoi donc moi et non vous, je vous prie? Je suis sollicité de trop de côtés à la fois pour satisfaire tout le monde, et ne veux, pas plus que vous, me mettre mal avec quiconque. L'empereur d'Autriche n'a pas douté une seconde que mon appui de Tout-Puissant ne secondât ses armées. L'empereur Guillaume a voulu me confisquer en m'appelant familièrement « son vieux Dieu ». Doutez-vous que le tsar, le roi Georges, le roi Albert, le roi des Serbes et les chrétiens de France — il en reste ! — ne comptent eux aussi, et à meilleur titre, sur ma protection?

« Non, mon cher président. Je ne me mêle-

rai pas d'imposer le holà, je n'éclairerai pas des gens qui savent très bien ce qu'ils font, les uns pour le bien, les autres pour le mal. Je ne vous donnerai aucun conseil, car vous êtes assez grand à votre âge pour savoir où est la vérité et où est l'erreur. Souffrez que je prenne comme vous un parti prudent, sage et pratique. Moi aussi, mon cher Wilson, je reste neutre (1) ».

(1) Un comité d'artistes et de gens de lettres, présidé par MM. Léon Donnât et Gabriel Hanotaux, a offert à l'ambassadeur des États-Unis, M. Sharp, en séance solennelle à la Sorbonne, un album de dessins et d'autographes dus aux artistes et aux écrivains français, en gage de gratitude envers la générosité des œuvres d'assistance américaines.

Je ne confonds pas pour ma part l'attitude circonspecte que M. le président Wilson crut devoir garder pendant si longtemps, avec les sentiments de révolte exprimés par la presse de son pays contre la conduite des Allemands. Les lignes qui suivent, inscrites sur l'album de M. Sharp,^en font foi :

« J'admire le peuple américain pour son individualisme qui permet à chaque être de se développer à plein. J'admire le peuple américain pour le sentiment qu'il a de la vie intense, et qui ne se voit que chez les peuples

SI j'étais dieu le père 151

forts et neufs. J'admire le peuple américain pour sa faculté d'intégrer et d'assimiler toutes les races qui se fondent en lui, comme des alliages riches ou des scories dans une coulée de métal en fusion. J'admire le peuple américain pour la beauté physique de sa race, pour la culture que révèle son élite, et pour les magnifiques destinées qui l'attendent s'il sait faire triompher l'idéal des intérêts moraux sur les intérêts pratiques et utilitaires.

« Comme Français et comme homme, je garde au peuple américain une reconnaissance émue pour le noble et généreux élan qui l'a poussé à secourir les maux sans nom d'une guerre monstrueuse où nous avons été assaillis, et où nous défendons, non seulement notre Patrie, mais la justice du droit méconnu et la liberté en péril du monde. »

Ce n'est pas une, c'est trois guerres que nous fait l'Allemagne. La première, la guerre classique, la guerre éternelle du feu et du fer, oppose ses soldats à nos soldats. Par la seconde, elle massacre et emmène en esclavage nos populations civiles, saccage nos monuments et nos usines : c'est la guerre à la richesse humaine et foncière de notre pays. La troisième et la plus moderne accumule l'amas de mensonges, de calomnies, de fausses nouvelles par les journaux complices ou achetés, par les conférences en pays étrangers^ toute l'énorme et intensive propagande grâce à laquelle elle s'efforce de concilier des sympathies en rejetant sur nous et nos alliés ses propres méfaits.

Si paradoxal que ce soit, la moins redoutable de ces trois guerres est la guerre d'armées. Oui, en dépit du nombre, des levées d'adolescents et de vieux, de la masse compacte et formidable des combattants qui se jettent sur nous, nous ne nous plaindrions pas de l'horreur de ces tueries si notre adversaire respectait le code de l'honneur militaire et le code de Thonneur, tout court.

Nous ne reprocherions même pas à l'Allemagne sa nuée invraisemblable d'espions, le réseau de trahisons dont elle nous enveloppe, si elle n'ajoutait à ces procédés de sa fourberie habituelle les plus laides déloyautés : fausses sonneries, déguisements, drapeaux parlementaires masquant le tir à bout portant, emploi des balles dum-dum, achèvement parfois des blessés, enfin l'ignoble vilenie d'une soldatesque des vieux temps.

En voyant l'Angleterre saluer courtoisement la perte du corsaire l'wEmden» et de son commandant, qui se montra chevaleresque.

c'est-à-dire qui remplit après le combat son devoir d'homme et d'officier, nous pouvons évaluer, à l'exceptionnel de ce cas, à quel point s'en éloignent sur terre les procédés de guerre allemands. Et, je le répète, ce n'est pas là le pire. Entre gens qui s'exterminent avec courage peuvent naître, à défaut d'une sympathie impossible, une relative estime militaire, certains ménagements, comme la trêve de l'heure des cuisiniers dans les tranchées, et certaines générosités' comme celles que nous avons témoignées à des blessés et prisonniers allemands.

Cette guerre-là, même affreuse, peut rester loyale.

Où elle devient abominable, c'est quand elle emprunte la seconde forme : celle de la cruauté bestiale envers les citadins ou les villageois innocents, excusables même s'ils défendaient leur pays envahi. De cette guerre-là qui a pris dès le premier jour, vis-à-vis des Belges et à notre égard, un caractère de sau vagerie digne des plus antiques tribus de proie, rien ne lavera l'Allemagne. Chaque

heure, chaque jour qui s'écouleront, apportant plus de lumière, la feront maudire davantage. Qu'ajouter, en effet, aux premiers résultats de l'enquête de M. Mirman dans la Meurtheet-Moselle, à ces chiffres impressionnants d'otages, de fusillés, de maisons en cendres ? Et que pourra-t-on dire après M. Lloyd George proclamant dans son dernier discours que les Allemands ont tué en Belgique trois fois plus de femmes, d'enfants, de vieillards qu'ils n'ont décimé de soldats dans l'armée du roi Albert ?

Quant à la troisième forme de la guerre allemande, en quels termes mesurés flétrir cette campagne de mensonges qui associe la presse et l'élite intellectuelle, ces agences de télégrammes frauduleux, ces colportages par ballots de livres, brochures, journaux destinés à «éclairer» les pays neutres, ces lettres d'Allemandes intellectuelles, ces démarches de socialistes allemands, ces afïidés qui, par milliers et partout, s'évertuent à démontrer le bon droit de l'Allemagne à l'heure où le

kaiser dévoile l'ambition d'un Empire germanique maître dii monde et ouvrant à l'Humanité une ère de bonheur inespérée ?

Cette troisième guerre, tandis que les deux autres font rage, bat son plein. Elle s'exerce avec une égale astuce et sous les masques les plus divers, tant dans l'intérêt de l'Allemagne victorieuse que dans celui de l'Allemagne acculée un jour à la paix. Cette paix, la guerre n° 3, la guerre des fausses nouvelles, des factums insidieux, des plaidoyers impudents déjà la préparent.

L'Europe et le Nouveau Monde sont inondés de journaux dans le genre de celui que je viens de recevoir et qui me vient de Suisse. Il est imprimé moitié en français, moitié en allemand. Que dit-il ?

Oh ! les choses les plus benoîtes du monde, mais d'un parti pris non douteux. Résumons-les :

L'Allemagne et la France ont été également de bonne foi en se croyant attaquées l'une par l'autre. Si les Allemands ont fusillé et incendié en Belgique, c'est pour répondre à une

guerre populaire belge, contraire à leur tempérament. Les Français qui se battent ne peuvent pas être juge et partie ; donc ils ne doivent recourir â aucunes représailles; leur haine les conduirait à des actes injustes. Il est évident que les forces ennemies aux prises sont égales, et les résultats de la guerre égaux; dans ces conditions, la prolongation d'une lutte inhumaine s'impose-t-elle ? Faut-il continuer à sacrifier des vies précieuses : est-ce qu'une paix honorable pour tout le monde...?» Et patati et patata ! . . . Il y en a des colonnes sur ce ton !

Que répondre, sinon que la France ayant à réduire non seulement une armée de soldats, mais des hordes d'apaches et tout un peuple de diffamateurs patentés, fera la paix quand elle aura prouvé à Guillaume II qu'elle n'est pas ((la moribonde», comme il l'appelle, mais la Puissante et 'la Victorieuse. L'Allemagne, pour sa triple guerre, a mobilisé toutes les forces destructrices, la préparation militaire,

la terrorisation en grand et la pire perversité mentale : elle se dresse comme un monstre complexe et retors, d'une espèce unique en tératologie.

La France et ses alliés ne remettront l'épée au fourreau qu'après avoir délivré le monde, pour le Droit, la Justice et la Vérité.

Page 1