‹ Contre les barbares, 1914-1915Chapitre 22 sur 34 · PENSONS A L AVENIR · texte numérisé non relu

PENSONS A L AVENIR

que nous ne devrions plus être qu'un bétail de somme au service de l'Allemagne, il propose froidement de nous interdire toute procréation.

Vous protestez, et je le conçois! Notre race se réclame volontiers du coq gaulois, dressé sur ses ergots et chantant clair après victoire. Pourtant, ne faisions-nous pas déjà le jeu de notre ennemi par notre dépopulation croissante? Sans elle, eussions-nous dû rétablir en hâte le service de trois ans? N'était-elle pas tellement entrée dans les mœurs que c'était, il y a quelques années (j'en sais quelque chose!) heurter violemment l'opinion que de réclamer pour les Français une postérité plus nombreuse? Que d'injures ai-je reçues pour avoir écrit dans Un grand journal parisien que chaque famille française devrait avoir trois ou quatre enfants !

Sans vouloir insister trop^ comment ne pas reconnaître que ce qui fait la force allemande si dense et si massive, c'est précisément parce que, très prolifique, l'Allemagne n'a cessé de mettre au monde de futurs soldats, jusqu'à

s'arrondir chaque année du nombre d'un corps d'armée, alors que chez nous — les économistes et quelques écrivains le signalaient en vain — on économisait parcimonieusement la vie nationale, si riche pourtant en énergies héroïques, au risque de la voir se raréfier, tarir même en certains départements agricoles de façon inquiétante. L'Allemand nous propose un moyen radical : plus d'enfants du tout! Nous y allions plus lentement, mais à la longue, hélas! nous y serions allés tout de même.

Qu'importe, obj cetera- t-on, puisque la qualité remplace la quantité et que finalement nous serons vainqueurs, nos alliés aidant? Très vrai ! Mais pensez-vous, là, de bonne foi, si nous avions fait beaucoup d'enfants depuis quarante-quatre ans, que nous nous en porterions plus mal aujourd'hui avec des centaines de mille soldats jeunes et robustes en plus?

Second point : le D'" Rommel propose de nous inoculer des maladies pour précipiter notre déclin. Charmante idée ! Ne souriez pas : nous commencions à en avoir déjà une dans

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le sang, et une terrible maladie. Heureusement qu'il dépend de nous de l'éliminer, et nous le ferons, j'espère. Vous savez comme moi de quel fléau je veux parler : l'alcoolisme, qui affaiblit^ qui hébété l'intelligence et vicie le sens moral; l'alcoolisme, qui prépare des générations inférieures, vouées aux tares nerveuses et aux impulsions homicides. Bien que les ravages de l'alcoolisme- eussent pu s'avérer bien pires, on les a vus à l'œuvre avant la guerre, comme aussi l'indifférence regrettable des parlementaires, jusqu'au jour où, la mobilisation déclarée, le gouvernement a supprimé l'absinthe.

Excellente mesure! Encore n'est-ce, m'affirme-t-on, que dans certains départements, et ne sera-ce peut-être que temporaire, alors que l'occasion s'impose décisive à tous les préfets pour exorciser partout à la fois la Fée verte, la sinistre empoisonneuse. Et pourquoi pas du même coup la Fée blanche et la Fée jaune de l'alcool?

Est-ce que l'État russe ne vient pas de donner un magnifique exemple en renonçant

à la vente fructueuse du poison sous toutes ses formes?

Qu'importe, dira-t-on, est-ce que nos hommes s'en battent moins bien? Ils se battent admirablement; mais qui peut dire si dans trente, cinquante ans, l'alcoolisme grandissant, ils montreraient^ après le coup de fouet du début, la ténacité, la patience résolue, l'endurance inouïe dont ils font preuve? Si l'absinthe est nuisible pendant quelques mois de guerre, pensez-vous qu'elle soit bonne pendant les longues années de paix? Si l'alcool ruine la race, pensez-vous qu'il doive être respecté comme un dieu? Nous avons le vin, le bon, le gai vin de France : celui-là, quand on n'en abuse pas, ne fait pas de mal; au contraire, il réjouit le cerveau et ranime le cœur. Qu'il nous suffise! Mais l'alcool, le funeste alcool populaire, mais l'absinthe!

Français, mes amis, ayons le courage de prendre une bonne résolution : profitons des leçons^ du fou, ou mieux ne prenons conseil que de nous-mêmes. La France a besoin d'enfants ; eh bien ! la victoire obtenue et les foyers

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reconstitués, croyez-moi, faites des enfants dans la mesure de vos ressources. On n'en a jamais trop quand il s'agit de défendre sa patrie. Et croyez-moi aussi, guerre à l'alcoolisme ! Ne lui permettons pas d'obscurcir notre flamme- d'intelligence, de bonne humeur, de vivacité. Elle ne doi): rien à la drogue corrosive; elle est notre signe lumineux, elle éclaire le monde : gardons-la intacte !

Si les officiers allemands forment l'armature rigide de leur armée, les officiers français en sont le souple et le merveilleux ressort, l'âme d'acier. Rien dans leur idéal, dans leur conception du métier, dans leur façon de vivre avec leurs hommes qui les fasse ressembler à leurs adversaires.

L'officier français ne constitue pas une caste dans le peuple, il forme une élite. Il rêve sans doute lui aussi la supériorité de son pays; mais son hérédité mentale, sa culture, son tempérament ne lui permettent de concevoir cette supériorité qu'en accord avec les principes éternels de la justice et de la civilisation. La guerre, à ses yeux, est moins un moyen de s'agrandir en terres et en richesse que de se

multiplier en valeur d'énergies françaises. Il n'y voit point une méthode de proie organisée, mais une école de vertus fécondes qui trouvent en elles-mêmes leur raison et leur but.

L'officier français n'est pas issu, comme l'officier allemand, d'un dur arbre généalogique et ne va pas rechercher ses racines dans l'orgueil d'un passé mort. Il sort de la foule, du puissant terreau des origines nationales de toutes natures. Aristocrate, il ne se targue certainement pas en ce moment, seyez-en sûrs, de ses quartiers de noblesse; pour un peu il s'appliquerait le mot de Gœthe : « Ce que tu as hérité de tes pères, conquiers-le, si tu veux le posséder ! » Bourgeois, il sait qu'il a des traditions à maintenir, des exemples à donner. Plébéien, il ne tire pas plus vanité qu'il ne convient de s'être créé lui-même. Il ne considère pas que ses galons l'isolent; il voit en eux le lien mystique qui l'attache à ceux qu'il commande.

L'officier allemand juge qu'il fait grand honneur au bétail de guerre en le poussant au feu; l'officier français considère que c'est un

OFFICIEBS FRANÇAIS Hl

honneur pour lui d'être élu pour les responsabilités et désigné pour le sacrifice. Jamais êtres ne différèrent autant, même si parfois ils se rejoignent dans le même effort antagoniste, la lutte pour la défaite ou la victoire.

S'ils contrastent essentiellement dans la façon dont ils traitent leurs inférieurs, ils accusent encore cette différence dans le maintien de la discipline. La discipline, force principale des armées, l'officier allemand l'impose s'il y a lieu par' la brutalité, l'injure, les menaces, les coups, la contrainte qui asservit le soldat et l'hébète; il agit avec tm complet mépris de la vie humaine, du troupeau dont il dispose pour la boucherie, alors que l'ofïicier français agit par l'autorité morale du commandement, la clarté d'un regard et d'un sourire, le mot qui fait vibrer la fibre essentielle, la connaissance enfin du cœur de ses hommes.

Comme elles sont françaises, ces histoires qu'on nous a contées, fruits d'héroïsme au suc léger et savoureux, et si nombreux qu'on les cueille à tout venant. Vous les avez lues

comme moi dans les journaux. A ces minutes terribles où il faut marcher, et où parfois les plus braves hésitent, pris au dépourvu par une rafale de balles, c'est par exemple le capitaine qui, côte à côte avec le commandant, se promène en causant, comme sur le mail, devant les fantassins couchés. C'est l'officier qui avise un pommier et commande, pour empêcher la panique : u Allons, quatre hommes pour la corvée des pommes ! » C'est le lieutenant qui prend son kodak et, sous le feu : « Ne bougeons plus ! » photographie sa section, la forçant par ce simple acte à regarder en face et à se tenir ferme. C'est le sous-lieutenant qui met ses gants comme pour le bal, et pique à son képi son « casoar» de Saint- Cyrien comme pour une revue. C'est cet autre qui, avant la charge, dit : « Et maintenant, mot d'ordre : le sourire ! »

Des traits comme ceux-là sont milliers.

Ménager de l'existence de ses hommes quand il le peut, soucieux de leur bien-être, partageant avec eux les privations, aidant à panser leurs blessures, conservant jusqu'à la mort

cette intime communion du cerveau qui commande avec le bras qui exécute, l'offîcier français, là où l'Allemand se contente d'observer un point d'honneur restreint, a pour loi l'honneur, dans la vaste et belle acceptation du mot.

Ne cherchez pas ailleurs l'explication de l'endurance et du courage de nos armées. Entente profonde de l'ofïicier et du soldat : là est le secret. Et si vous vous demandez pourquoi, malgré leur morne courage, leur entêtement haineux et l'idéal farouche qui les anime, les Allemands ne nous ont enfoncé ni dans l'Argonne, ni sur l'Aisne, ni sur la Somme, ni dans les Flandres, voici la réponse : TofiBcier allemand peut conduire ses hommes à Tassant, mais il ne les domine pas dans le mystérieux et le profond d'euxmêmes ; il ne les tient pas par le faisceau de ces forces spirituelles : la confiance dans le chef, l'estime, la sympathie, le respect pour le chef.

N'attribuez pas à autre chose la bonne hu-meur à souffrir que montrent nos hommes

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dans les tranchées : cette guerre, nouvelle pour eux, merveilleuse adaptation de combattants préparés à l'offensive, au bond héroïque, et qui ont dû apprendre et qui ont appris la patience la plus difficile, celle qui consiste à attendre la mort ou à la donner en silence, dans l'immobilité d'une taupinière.

La victoire que nous payons chèrement, mais que nous obtiendrons par une prédestination sûre et inévitable comme une résultante de lois organiques, viendra de là et non d'ailleurs, de cette centralisation parfaite de la pensée motrice et du rouage humain obéissant.

Ça sera la grande leçon de cette guerre. Les Allemands ont préparé pendant quarantequatre ans l'outil de conquête : ils ont forgé des canons lourds, gonflé des zeppelins, fabriqué des avions, multiplié les automobiles blindées, façonné au pas de parade des automates au visage d'hommes. Tout ce que l'enseignement de l'orgueil, de la brutalité, de la ruse et de la cruauté peut donner d'exaltation à des êtres de guerre et à l'emploi des engins

de destruction, ils s'y sont employés sans mesure.

Et cependant, les voilà refoulés, demain assaillis, dans quelques mois vaincus. Ils ne leur servira de rien d'avoir violé et saccagé l'héroïque Belgique : un homme de cœur, le roi Albert, et un petit peuple ont suffi pour leur infliger la première défaite, pour paralyser leur mauvais coup, pour attirer contre eux la haine tenace de l'Angleterre et l'indignation des neutres les plus indifférents.

D'où vient ce prodige, et pourquoi les avonsnous chassés de la Marne, et pourquoi demain les refoulerons-nous, avec nos courageux alliés, hors de Flandres? Par cette vertu qui unit, du chef suprême au dernier petit soldat, nos armées désormais entraînées^ habituées à tout, bravant la fatigue et le danger, par cette puissance morale que rien ne remplace, non, pas même la force brutale, et qui vient non de la matière, mais de l'Esprit !

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