L'AIGLE NOIR ET LE VAUTOUR CHAUVE
Quel châtiment le destin réserve-t-il à ces deux répugnants complices, tous deux empereurs, tous deux fourbes, tous deux féroces ? 11 faudra cependant bien qu'ils expient, et terriblement !
De Guillaume II et de François-Joseph, de ces deux hauts rapaces, l'un vaut l'autre.
Tous deux se ressemblent comme les oiseaux noirs au cou décharné, au bec ouvert, aux pennes écartées de leur blason d'Empire. Un même signe d'orgueil et d'hypocrisie les stigmatise. Confiants dans la force brutale de leur armée, tous deux ont voulu rejeter sur autrui la responsabilité de leur crime, tous
deux ont invoqué un Dieu à leur ressemblance ; on les a vus l'un et l'autre résister à la suprême adjuration de l'Eglise, au descendant de Saint Pierre, comme ils ont résisté à la sagesse parlée par leurs pairs, les souverains d'Angleterre et de Russie.
Même dédain chez eux de la faiblesse : ils sont forts, c'est pour écraser. La Serbie se soumettait ; François-Joseph lui déclare la guerre, sachant que le premier coup de canon aura des échos dans les Vosges et fera sursauter la Russie. La Belgique résiste parce qu'elle ne veut pas être forcée; Guillaume l'envahit, la piétine, la brûle et l'extermine sans pitié, avec une férocité inconnue des temps modernes, dans une frénésie de viol et de meurtre sans exemple.
Comme ils se resseniblent, l'un dément et l'autre au cerveau .affaibli ! Même mépris chez les deux empereurs de ceux qui les servent,, de ces peuples qu'ils ont enivrés d'un mauvais vin de mensonges, échauffés de rêves injustes, nourris d'anabitions creuses. C'est à regorgement qu'ils précipitent par centaines
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de ŒiillieFs leurs soldats sans compter, sans hésiter, avec on ne sait quel absurde aveuglement, comme si l'instinct du bec, du ventre et des serres les ruait sans réflexion sur la proie convoitée.
Leur cruauté foncière les apparie. Guillaume laisse ses officiers de troupe achever parfois les blessés, aussi bien les leurs que les nôtres ; ses médecins laissent mourir dans l'encombrement ceux qui ne peuvent retourner se battre. François-Joseph fait fusiller ses propres régiments : officiers et soldats tchèques. Envers l'ennemi, les ordres sont les mêmes : le Serbe ici, le Belge et le Français là, populations civiles, villages et cités seront détruits parce que la terreur fait partie du système. Le souverain qui préside de loin à la destruction de Louvain et celui au nom de qui on menace Venise de bombardement, si l'Italie bouge, appartiennent à la même race.
Où ils diffèrent, c'est de mentalité. Entre associés de rapine, il en est un, plus fourbe, qui exploite l'autre. L'Autriche-Hongrie s'aper-
cevra bientôt, si ce n'est fait, qu'elle a joué le rôle de dupe. De moindre valeur militaire, ayant subi déjà des défaites mémorables, elle sentira la première passer sur elle le frisson de l'épouvante. Si chambré, si influencé que puisse être François-Joseph, il finira bien par connaître, h défaut de remords, l'humiliation amère de voir son empire disparate se désagréger et, lui vivant, échapper à ses mains décrépites. Alors il sera temps de commander son cercueil.
Sans vaine cruauté, n'est-ce pas le vœu de notre conscience en ce moment? Que les deux sanglants coupables ne meurent pas trop vite, car ce serait une dérision du sort. Imaginezvous le kaiser râlant d'un chaud et froid, mourant de la bronchite qui l'a forcé au lit ! Le voyez-vous encore foudroyé, comme il n'a tenu qu'à quelc^ues minutes de hasard, par une bombe d'avion? Non, non! Lui aussi doit souffrir dans son orgueil, dans ses sentiments, dans sa chair, pour l'abominable torture physique et morale qu'il a infligée sciemment à des millions d'innocents.
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Déjà la rançon s'annonce. Déjà- il paie. L'avez-vous vu, errant et fantômal, statue drapée de la cape grise dans ses autos de rechange ou ses trains de luxe maquillés en ambulances, courir, comme dans un brusque affolement, d'un bout à l'autre de son empire menacé ? Vous le croyiez aux Vosges, il était à la frontière contre les Russes ; vous le supposiez en Belgique, rentré à Potsdam, il repartait pour Coblentz ou Aix-la-Chapelle. Il a déjà l'air hagard des criminels que l'invisible Némésis traque. Ses cheveux ont blanchi. Il passe des nuits sans sommeil. En ce moment, la fièvre le brûle.
Qu'est-ce que cela : appellerons-nous cela souffrir ? Non ! Il lui faut un châtiment digne de sa perversité. Ne me dites pas qu'il est irresponsable : il jouit de la responsabilité atténuée qui conduit très bien les simples hommes en cour d'assises. Objecterez-vous qu'on lui a forcé la main, que son fils...? C'est Guillaume II qui règne et non un autre. Maximilien, Louis XVI, Charles l^" étaient cer-
tainement moins coupables que lui, et on les a condamnés.
A Guillaume, à François-Joseph, qu'est-ce que le destin réserve ? La défaite, le démembrement de leurs empires, lé désarmement de leur force militaire, des contributions de guerre formidables ; oui, mais après ?
Il seront déposés, dévêtus du manteau de sacre, décoiffés de la couronne ; on leur enlèvera le globe de la Terre qu'ils voulaient étreindre et la main de Justice qu'ils n'ont su respecter ; mais après ?
Comment seront-ils atteints? L'assassinat de l'émeute les guette-t-il? Sera-ce le verdict des alliés qui les vouera, prisonniers d'une île lointaine, à un crépuscule de regrets désœuvrés ? Echapperont-ils à ce qui serait la justice, leur procès instruit devant un tribunal des Peuples ou jugé par ce Congrès de La Haye dont ils ont violé toutes les conventions? Fraudant l'échafaud mérité, promèneront-ils, rois errants redevenus des particuliers pauvres, une morne fin de parias qu'infâme l'opprobre de leur passé ?
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L'avenir le sait. Un seul vœu, dieux justes, est permis! Qu'ils ne disparaissent pas, indignes de cette consolation, dans un fracas de bataille et les armes à la main; qu'ils ne meurent pas en soldats !