‹ Contre les barbares, 1914-1915Chapitre 24 sur 34 · AVEC ECKERMANN · texte numérisé non relu

AVEC ECKERMANN

« Nous Allemands, nous sommes d'hier.

Depuis cent ans nous nous sommes très sérieusement cultivés; mais il se passera encore quelques siècles avant que nos concitoyens acquièrent assez d'esprit et de haute culture pour qu'ils puissent rendre, ainsi que les Grecs, hommage à la beauté, s'enthousiasmer pour un beau chant, et que l'on ose dire d'eux que dès longtemps ils ne sont plus des Barbares. » GœTiiE.

Gœthe était assis sur sa vieille chaise de bois; sa tête reposait contre l'appui-tête qu'il fit faire, il y a bien des années. Il portait sa robe de chambre en flanelle blanche, et ses jambes étaient enveloppées de la couverture de laine qui l'a suivi partout, dans sa campagne en Champagne.

A mon grand étonnement, il ne me témoigna pas son urbanité ordinaire et, tant il était absorbé, répondit à peine à mon salut.

— Quel affreux spectacle, Eckermann, me dit-il; l'Allemagne ne court pas seulement au suicide, elle entend ne disparaître du monde qu'accablée d'un mépris éternel.

Je vis qu'il avait fait retirer, d'un des casiers chargés de gravures, le portefeuille qui contient les vues des monuments et des tableaux les plus précieux de la Belgique.

— C'est trop certain, reprit-il avec une amertume bien peu conforme à sa sérénité habituelle, c'est trop certain ! Les Allemands ne sont plus que des Barbares et, qui pis est, des ((Barbares civilisés »! Quoi, parce qu'un petit peuple dont ils violent la neutralité se permet de leur résister, ils ont détruit à Louvain, à Malines, des monuments historiques de la plus grande beauté, broyé sous les bombes ce que la pensée humaine a élevé de plus délicat et de plus noble, brûlé des chefsd'œuvre, peintures, missels, livres rares; et les Vandales du xx® siècle, capables de pa-

reilles abominations, sont des Allemands, nos frères !

— Sans doute, fis-je, il est regrettable, Excellence, de voir commettre contre les choses inertes de pareils attentats, mais n'estil pas aussi douloureux de penser qu'on frappe de mort horrible des populations innocentes, à moins qu'on ne puisse douter, des atrocités qu'on prête à nos soldats?

Gœthe répliqua avec énergie :

— En douter? Plaisantez-vous? Ils portent sur eux des ordi'es écrits, entendez-vous, pour brûler tout, fusiller les femmes, les enfants, les otages; ils savent qu'ils doivent- partout répandre la terreur. On a beau nous mentir, semer les fausses nouvelles les plus absurdes, je sais, de source trop sûre, que nos troupes ne se font aucun scrupule de jeter des enfants dans les flammes; à d'autres ils coupent le poignet; ils en ont même été chercher jusque dans le ventre profané de leur mère, afin d'anéantip la race des Français.

— N'exagère-t-on pas? objectai-je.

Gœthe répondit :

— Il suffit qu'un certain nombre de ces faits soient vrais, pour entacher à jamais notre mémoire et appeler sur nous un châtiment sans merci. Au reste, Schœllendorfï, un de nos ministres de la guerre, n'a-t-il pas proclamé qu'à se battre tout est bon, et qu'il faut chez l'ennemi saccager le territoire et détruire les habitants?

— Il est patent, dis-je, que ces procédés répondent à la haine de l'Allemagne contre la France.

— Certes, interrompit Goethe, cette haine est implacable; elle tient à l'envie jalouse contre une rivale prospère, et aussi au poids d'une mauvaise conscience, car l'Allemagne n'a pu digérer sa spoliation de TAlsace-Lorraine; cette conquête est restée entre les deux peuples comme un champ de discorde. Mais dans ces actes de sauvagerie coexiste un autre élément dont vous devez tenir compte : c'est la méthode d'un délire d'ambition démesurée. Je dis bien, une méthode; c'est-à-dire

un système organisé de ravages et de meurtres, a Voilà ce qui me révolte le plus ! J'ai assisté jadis à la guerre contre ces mêmes Français, à qui je né puis refuser de la sympathie et de l'admiration. Jamais alors nos soldats ne s'étaient abaissés à de pareils excès; et, quant aux Français, j'en fus quitte à bon compte. J'eus dans ma propre maison à mettre sous clef un ou deux garnisaires pris de vin. Nous en vînmes à bout avec l'aide de ma chère Christiane et d'un voisin

obligeant.

Je déclarai :

— Cela n'a rien de comparable, en effet, avec ce que nous voyons aujourd'hui.

— Non, la cathédrale de Reims effondrée, Notre-Dame atteinte par une bombe des « Tauben », voilà des faits inconnus dans la plus odieuse violation du droit des gens.

(( Eckermann, reprit-il, rappelez-vous que j'ai prévu cela. J'ai toujours redouté pour l'Allemagne son unité, si cette unité devait la conduire à l'exaltation de la force aveugle et

à l'esprit de conquête mondiale. Ma crainte ne s'est que trop réalisée.

Je répondis :

— Cette conversation est restée gravée dans mon souvenir. Deux ou trois jours auparavant, vous aviez reçu à dîner Monsieur le conseiller des Mines Nœggerath. On était à la fm d'octobre; la verdure pâlissait sur la route d'Erfurtet on servait à table des noix dépouillées de leur coque verte. Vous me fîtes l'honneur de remarquer que le développement de l'humanité semble calculé sur des millions d'années; et même vous doutiez, tant elle rencontre d'obstacles et de misères sur sa route, qu'elle dût jamais devenir meilleure, plus forte et plus heureuse...

— Les faits actuels, dit Gœthe, le démontrent assez !

— De là, vos propos sont tombés sur l'unité de l'Allemagne. A vos yeux, ce devait être surtout une unité d'ordre économique, commercial, monétaire. Car, ajoutiez-vous, et je cite par cœur vos paroles : « Si Von croit que Vunité de V Allemagne consiste à en faire un

seul et énorme Empire avec une seule grande capitale, et si Von pense que l'existence de cette grande capitale contribue au bien-être de la masse des peuples et au développement des grands talents, on se trompe ! »

— E.t j'ajoutai, reprit Gœthe : « Si nous n'avions en Allemagne qu'une seule capitale, je serais curieux de savoir ce que serait aussi le bien-être matériel qui va de pair avec la civilisation morale. » Passe pour le premier point, je n'en nie pas les effets; mais quant au bienfait de la civilisation morale, voulez-vous me le montrer? En ce temps-là, Francfort, Brème, Hambourg, Lubeck étaient grandes et brillantes : on voyait en elle des foyers d'intelligence. En est-il de même aujourd'hui qu'elles sont annexées au grand Empire allemand, devenues villes de province, d'énormes réceptacles d'arsenaux et de casernes?

Je constatai :

— Il paraît évident que la Prusse a exercé sur le reste des États une prédominance né-

faste par son esprit guerrier et sa morgue aristocratique. Elle a asservi le reste de l'Allemagne et l'a'pliée à son génie de guerre et de proie.

— Œuvre d'une heure devant les siècles, déclara Goethe, car le démembrement de notre patrie risque d'être au bout de cette guerre abominable; et mon seul étonnement est que tout l'univers civilisé, dans son indignation, ne se soit pas encore dressé contre nous. Les protestations de la presse en Amérique, en Danemark, en Suisse, en Italie contre notre œuvre de mort et de ruines ont retenti douloureusement dans mon cœur.

— Voyez- vous une fin à tout cela?

— Il n'y en a pas d'autre, dit Gœthe, que notre écrasement final. Notre armée est une merveilleuse machine de précision et de force; mais elle a affaire à trop puissante partie. Quant à nos hommes d'État, ils sont plus bêtes que des oies.

Gœthe ne recula point à se servir de ce terme injurieux, qui me fit sursauter.

— Oui, répéta-t-il, Bismarck au moins avait

le cynisme de son orgueil; mais Bethmann- Holweg, mais Jagow, quelle maladresse, quelle pauvreté d'âme ! Oser déclarer que violer la neutralité d'un peuple libre n'est que vétille sans importance, dictée par la nécessité; offrir un vil marché à l'Angleterre et se voir repousser par elle avec mépris, ah! quelle honte pour nous !

— Vous avez certainement lu, demandai-je, les manifestes de nos Intellectuels? ^

— Ils m'ont empli de tristesse et de dégoût, répondit Gœthe. Prétendre que la- culture allemande est due au militarisme et se confond étroitement avec lui, constitue une théorie de recul vers la sauvagerie. Comment des savants, des penseurs, des écrivains, osent-ils émettre pareille aberration et se réclamer de l'idée de la Force et de la Nécessité, qui est une loi bonne pour l'ours des grottes préhistoriques, mais non certes une règle de vie nationale pour des civilisés. Car précisément le rôle de la civilisation est d'élever les revendications du Droit contre la Force. Bismarck, en déclarant que celle-ci

primait le Droit, reconnaissait encore à ce dernier une existence précaire. Mais nos Intellectuels s'en vont proclamer que la Force crée le Droit! Les « Apaches » ne raisonnent pas autrement.

— Vous avez vu qu'ils invoquent votre glorieux nom ? fis-je observer.

— Je n'ai rien de commun avec eux, Dieu merci, répliqua . Grœtbe avec une extrême vivacité, je les désavoue de toute mon âme! Qu'y a-t-il donc de comparable entre l'Allemagne de mon temps et celle d'aujourd'hui?

Il releva la tète après un court silence et reprit avec douleur :

— Oui, nous fûmes autrefois une nation généreuse, vibrante, véritable foyer de lumière et de pensée. Et voilà que sous la botte de ces HohenzoUern, race obtuse, sournoise et féroce, notre peuple allemand, atteint de folie contagieuse, ne présente plus que le spectacle ignoble de quatre millions de bouchers dressés contre les trois quarts de l'Europe, afin de

faire prédominer une humanité lourde, brutale, bassement jouisseuse et dépourvue de tout idéal noble ! »

« Eckermann, ne me dites plus rien ! Je suis pénétré d'une horreur plus forte que ma raison et ma sagesse. Allemagne! Allemagne! fallait-il que tu te révélasses au monde sous cet aspect hideux?»

Deux grosses larmes coulaient sur les joues de Gœthe. Il semblait hors de lui. Non, jamais je ne l'avais vu ainsi.

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