‹ Contre les barbares, 1914-1915Chapitre 25 sur 34 · PEUPLES HEROÏQUES · texte numérisé non relu

PEUPLES HEROÏQUES

Deux petits peuples, deux grands peuples : la Belgique et la Serbie !

La première, nourrie des sucs les plus vigoureux de la civilisation^ portant en elle un sédiment de races et le sang mêlé de la domination romaine, franque, germaine, espagnole; riche du souvenir de ses anciennes énergies communales en lutte contre les seigneurs, organisée constitutionnellement sous un roi modéré, lumineuse par l'épanouissement de ses arts et de sa littérature, constitue, sous la dualité de ses origines wallonnes et flamandes, une nation forte, positive et probe. Menacée par un destin géographique de servir de champ de bataille à l'Europe, elle n'avait trouvé sa sécurité et son équilibre que dans

la déclaration de sa neutralité, reconnue par toutes les puissances.

La seconde, moins policée, plus rude et plus neuve, hier encore grande tribu agricole et guerrière, après s'être délivrée de la domination turque et avoir dû se défendre, avec l'appui russe, contre l'oppression austro-hongroise, a emprunté au développement moderne ses ressources d'adaptation, ses armements géants et un art incontestable de la guerre, dont elle fit preuve, il y a deux ans, dans la confuse mêlée des Balkans.

Rien n'annonçait alors la prédestination de ces deux peuples élus et victimes.

Chose admirable que, dans le cataclysme de 1914, ces deux petits peuples représentèrent avec une énergie calme et déterminée la résistance du Droit contre les spoliateurs du Droit, et, forts de cette situation morale, infligèrent à l'Allemagne et à l'Autriche-Hongrie les premières défaites par lesquelles ces orgueilleux et voraces voisins se sont vus paralysés et voués à un gigantesque échec final.

Certes les destinées de la Belgique et de la

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Serbie ont été différentes. A l'iieure actuelle, la Belgique, submergée par l'invasion teutonne, n'est plus qu'un amas de ruines et qu'un cimetière de martyrs ; un tronçon d'armée, aux mains de l'admirable roi Albert, la défend encore, offrant au monde ému d'admiration et empli de respect le plus beau des spectacles, celui d'hommes libres qui meurent pour défendre leur honneur.

Plus heureuse, la Serbie, en face d'un adversaire de moindre valeur militaire, quoique nombreux et impitoyable, a donné à cet adversaire les plus tenaces et les plus rudes leçons. Elle n'a reculé que pour revenir à la charge. Elle est à cette heure-ci maîtresse victorieuse de son territoire reconquis. Déjà elle réattaque; demain elle menacera peutêtre Budapest et le cœur de son ennemie.

Mais devant l'histoire, le fait moral demeure aussi beau et immortel ; cette défense de Liège, de Namur, d'Anvers, des Flandres ; et la série de combats par lesquels la Serbie porta à son agresseur les plus rudes coups. Sous le mufïle bestial des Allemands et des Austro-

Hongrois, c'est le même orgueil sauvage et stupide, ce sont les mêmes instincts de férocité que Belges et Serbes affi;ontèrent. Ici et là les ignobles reîtres violèrent les femmes, fusillèrent les otages, emmenèrent en captivité des troupeaux d'êtres humains, livrèrent à l'incendie les granges, les usines, les monuments religieux et les trésors d'art.

Serbes et Belges eurent à répondre, sous une forme différente, au même arrogant ultimatum. Aux uns, on ne fît crédit que de quelques heures pour signer leur abdication nationale; aux autres, on ordonna de livrer passage aux armées allemandes, sous peine de se voir traités en rebelles et en coupables. La modération des Serbes acceptant tout, ne réservant qu'un minimum essentiel à leur dignité, la stoïque réponse du roi des Belges se refusant à laisser violer la neutralité de son royaume, compteront désormais comme les plus nobles exemples du devoir accompli.

Car le grand et le tragique, c'est que ces petits peuples ont tenu tête aux deux Ogres qui les menaçaient, en sachant bien qu'ils

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étaient gravement compromis, que le nombre n'était pas de leur côté, qu'ils risquaient d'être anéantis ; appuyés sur leurs droits, confiants dans leur cause qui était celle de la justice, ils n'ont pas hésité une minute, ils se sont battus avec une fougue désespérée : ils en recueillent aujourd'hui le fruit amer et glorieux.

Quand on écrira le récit de cette guerre monstrueuse, le rôle de la Belgique et de la Serbie apparaîtra dans toute sa portée et projettera sur la carte ensanglantée de l'Europe une clarté immense. Les victoires serbes, si démoralisantes pour l'orgueil autrichien, ont fait le jeu. des Russes dans des proportions insoupçonnées. Quant aux Belges, leur sacrifice, simple et sublime, aura provoqué l'écroulement de l'empire allemand. Ils ont fait trébucher le colosse, ils ont retardé sa marche, ils ont déchaîné contre lui la vindicte britannique, ils ont permis à nos armées d'achever leur mobilisation et de se concentrer pour résister à l'attaque brusquée si traîtreusement assénée à travers leurs provinces saccagées.

Ils ont fait plus encore, ils ont rallié à la cause du juste et du vrai la conscience de l'Europe, les sympathies des neutres outragés et saignés en effigie dans la réalité de leurs pauvres corps ; ils ont été le salut et le rachat du monde ; car aujourd'hui, c'est pour la paix et la liberté du monde que la France, l'Angleterre et la Russie combattent contre la méprisable et atroce folie de conquête allemande.

Par les Belges et par les Serbes, nous savons dorénavant que le Droit crée la Force ; la force morale exprimée par l'holocauste belge, la force physique déployée par l'endurance serbe se confondent en un merveilleux symbole de l'ère nouvelle, par delà ces océans de sang et ces marécages de pourriture.

L'héroïsme enfante l'héroïsme. N'en doutez pas, l'âme des morts belges, l'âme des morts serbes a passé dansTâme des survivants qui les vengeront. C'est leur vertu qui se mêle au courage héréditaire des alliés, à notre beau sang français si chaud et si ardent. Quand des enfants de dix-huit ans comme Max Barthou, quand des quinquagénaires comme

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Max Doumic se font tuer pour le salut de la' patrie, c'est que quelque chose de grand, un élan d'héroïsme est monté en eux du fond patrimonial de la race, et qu'aussi, du fond des campagnes belges et des plaines serbes empourprées de carnage et magnifiées par le sacrifice des faibles et des petits, leur est venu le frisson d'une indignation sacrée !

Soyez fiers de votre œuvre, petits peuples sauveurs des anciens, petits frères des grands peuples qui vous saluent comme des égaux de gloire et des maîtres de l'honneur. Le monde entier a assumé envers vous une dette qu'il ne pourrait, sans honte, renier désormais !

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