CONTRE I-ES BARBARES
parfois enceintes, d'enfants, de jeunes gens de moins de dix-sept ans et de vieillards de plus de soixante, enlevées par force et envoyées dans des camps de concentration qui, à deux exceptions près, Kœnigsbriick et Bayreuth, furent des bagnes de la faim, des coups, de la vermine et de la tuberculose.
Récemment on pouvait lire, dans une grande Revue française, d'intéressants détails sur nos camps de concentration, et juger de la vie paisible, presque confortable, suffisamment nourrie, vêtue, logée que mènent des sujets allemands et austro-hongrois, hommes, femmes, enfants, parqués dès le début de la guerre par mesure de prudence et de protection.
On peut apprécier par cet exemple quelle distance sépare notre humanité de leur barbarie .
Nos malheureux compatriotes ont connu toutes les souffrances : d'abord des marches épuisantes de troupeaux, scandées par les coups de crosse et les fusillades. Des vieillards infirmes ont été forcés de courir ou ont été
traînés à terre, liés aux chevaux par des longes. Peu ou pas nourris, ces pauvres gens ne subissaient qu'injures, railleries et brutalités. A Mars-la Tour on apporta un baquet de résidus infects et de morceaux de viande crue, sur lesquels ces affamés se jetèrent en lacérant avec leurs mains cette ignoble nourriture.
Puis, vint l'entassement dans des wagons, entassement tel qu'il fallait rester debout des journées et des nuits entières: au premier geste la baïonnette intervenait, fourrageait le tas. Heureux quand les tortionnaires ne rabattaient pas les panneaux pour exhiber^ dans les gares allemandes, cette ménagerie de bêtes curieuses.
Puis, ce fut l'internement dans des camps de misère, sous des abris de toile ou de bois mal joints, sur des litières de paille ou de copeaux qui, rarement renouvelées, devenaient de véritables fumiers. Presque tous endurèrent la faim, une faim telle que l'on vit des infortunés ramasser à terre pour les dévorer, des tètes de harengs, ou du marc de café; d'autres imploraient des restants de soupe, et
lorsqu'ils devenaient trop pressants, on lâchait sur eux les chiens. L'invasion des poux fut si formidable que, dit le rapport, un des prisonniers portait sur sa poitrine « une couche vivante » ; les geôliers, pour en délivrer une vieille femme, la mirent à nu et l'inondèrent de pétrole : elle mourut deux jours après. ,
Les sévices les plus odieux s'abattaient sur ces « Esclaves» impuissants : ceux qui ne pouvaient, exténués, remplir la tâche de travail imposée, décharger des wagonnets où s'atteler à d'énormes voitures de vidange, étaient privés do manger et liés à un poteau pendant des heures. Un jour, pour un carreau cassé involontairement, coup de baïonnette dont la victime meurt. Une autre fois, un des gardeschiourme décharge son revolver sur les travailleurs, sans raison, par plaisir.
Quand ce lamentable bétail humain, rapatrié, franchit la frontière suisse, la charité inépuisable de nos voisins s'émut devant ce sinistre spectacle : de nombreuses femmes, à la suite d'ébranlement nerveux, conservaient des troubles physiologiques ; trois autres devin-
rent folles. Des toux déchirantes secouaient le convoi ; presque tous ces innocents rapportaient des bronchites invétérées ou le germe de la tuberculose.
On ne peut lire ces affreux détails sans avoir le cœur chaviré.
Il faut, oui, il faut pour l'honneur de l'humanité, que de telles abominations soient connues de tous, répétées par tous ; il faut qu'elles suscitent, dans l'âme des plus indifférents, un sursaut de dégoût et un long frisson de colère !
LE MIRACLE FRANÇAIS
On appelle ainsi tout ce qui a contribué à sauver notre patrie, — temps gagné, concours imprévus; — on appelle surtout ainsi, après la ruée allemande vers Paris, la victoire de la Marne et, depuis, la fermeté avec laquelle nos soldats refoulent Fagresseur par lentes et tenaces poussées.
Le miracle : pour les uns, ce mot prend un, sens mystique; ils voient là une intervention providentielle et divine. D'autres y admirent des raisons d'ordre humain : le réveil des vertus françaises, l'instinct et la volonté de salut qui saisissent un peuple en péril.
On a beaucoup parlé de Jeanne d'Arc, admirable incarnation de l'ancienne France ; on a même rappelé sainte Geneviève, touchante
figure de foi. Je ne crois pas cependant que le général Joffre ait entendu d'autres voix que celles de l'honneur et du patriotisme. Et ces voix-là ont suffi à galvaniser des milliers d'hommes sur la Marne et à fortifier leur patience dans le froid et la boue des tranchées.
Je ne crois pas plus à un miracle suprahumain que je ne crois que cette guerre se soit appesantie en châtiment de ses péchés sur la France. Mais repousser un phénomène surnaturel, n'est pas exclure ce qui brille d'idéalement pur sur certains sommets du sentiment, ce qui jaillit avec magnificence du terreau héroïque d'une race. Fidèle à ses hérédités, il est évident que notre pays a, dans cette terrible épreuve, réalisé les plus hautes perfections du sacrifice et du dévouement, qu'un souffle comme celui qui l'anima aux grandes épreuves a soulevé son âme, et qu'il vaincra parce qu'il est, précisément, le champion de l'Esprit contre la Bestialité armée.
Pour qui reconnaît que nous n'étions pas préparés et qu'il y aura là des responsabilités à établir, pour qui juge que nous avions
LE MIRACLE FRANÇAIS
commis des erreurs graves, et au premier rang celle de ne pas faire assez d'enfants et celle de laisser croître ralcoolisme, on peut prononcer ce mot de miracle, entendu comme un bienfait mystérieux, conforme aux conditions ordinaires ou extraordinaires de la vie.
Nous revenons de loin I Mais ce n'est pas la première fois que, menacée dans ses œuvres vives, la France éternelle s'est ressaisie. Ne nous hypnotisons' pas sur un mot qui diminuerait l'admiration due à nos combattants, et qui menacerait de détendre, à l'avenir, le ressort de l'énergie nationale. Qui compte trop sur le miracle risquerait de ne pas compter assez sur soi. « Aide-toi, le ciel t'aidera !» reste une vérité de tous les temps. La France s'est aidée, superbement !
Soyons-en fiers, soyons-en heureux ! Elle reconquerra par la victoire complète un prestige dont elle semblait découronnée, et plus d'amis qu'elle n'en aura besoin, car le succès en amène toujours. L'étonnement des autres pays devant la résistance de notre peuple qu'on disait frivole et amolli, nous a été une
leçon assez humiliante pour que nous souhaitions ne plus jamais la recevoir. Certaines neutralités n'auraient pas gardé ce caractère de prudence non seulement en actes, mais en paroles et en pensée, au point de n'avoir osé flétrir les pires crimes teutons, si on nous avait au début supposés plus forts et si on n'avait, à la fin d'août, cru nous voir sombrer.
Soyons heureux et soyons fiers ! Mais ne devenons pas vains ! Le miracle de la vaillance militaire et de la concorde civile, cette union qui a fait de la collectivité un seul faisceau tendu, ne se produirait peut-être pas une autre fois si nous ne remédions pas vigoureusement à nos imprudences.
Notre réveil glorieux de 1914 a répondu, dons notre nation pacifique, au malaise qu'entretenait l'attitude maladroite, tour à tour agressive et louvoyante de l'Allemagne ; si bien que, sur son attaque brutale, chacun s'est dit, ouvriers, paysans, même les moins avertis et les plus incultes : «Il y a trop longtemps que cela dure. Et puisqu'il faut y aller, allons-y ! »
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Mais si beaux soient-ils, de tels miracles coûtent trop cher pour que nous souhaitions les voir se renouveler : la fleur de notre jeunesse, des cerveaux d'élite irréparablement détruits, des milliers d'hommes fauchés comme des blés mûrs, des blessures, des riiines, des misères innombrables : tel sera le prix de notre victoire.
On dit qu'il y a quelque chose de changé, qu'on respire un air plus pur, que la France se régénère; acceptons cette part de vérité, mais sans la pousser à l'extrême de certains, comme si le pays qui a si bien su se battre et souffrir n'eût été avant la guerre qu'un troupeau sans noblesse et sans vertu. Non, non, ne laissons pas croire cela ! Si la France s'est sauvée elle-même, c'est qu'elle était digne de se sauver. La date de 1914-1915 a lavé dans le sang, hélas ! toutes nos fautes !
Ce qui importe, c'est que nous n'y retombions plus. Ce qui importe, c'est que, dans ce pays d'égalité, la justice redevienne égale pour tous. Ce qui importe, c'est que la faveur ne soit plus la sûre protectrice de la médio-
crité et de la bassesse. Ce qui importe, c'est qu'on balaye de la Cite les arrivistes et les intrigants sans scrupules : c'est que la probité, le travail, Tintelligence soient rehaussés à leur valeur ; c'est enfin que le mufflisme qui nous vient d'Allemagne ne soit plus chez nous monnaie courante ! Alors, ayant côtoyé Tabîme, La France, désormais unie pour le bien public, pourra aspirer aux plus belles aurores, celles qui, a écrit dans une ode admirable Gabriele d'Annunzio, notre grand allié d'Italie, « ne sont pas toutes encore nées ! »
COMMENT ILS MEURENT
Derrière cette muraille vivante qui, dans les tranchées, du Nord jusqu'à Belfort, hérisse ses baïonnettes^ crache la foudre par la bouche de ses fusils et la gueule de ses canons, tout un peuple héroïque, immobile, aligné, repose en d'autres tranchées recouvertes de terre et sur lesquelles bientôt l'herbe du printemps va verdir. Comme un grand corps, la patrie mutilée a saigné un fleuve de pourpre, atteinte au front, à la poitrine, aux bras, au ventre, aux pieds boueux rivés à la terre natale. Toutes les castes, jointes dans la même fraternité, ont livré le plus pur et le meilleur des espérances de demain. Et derrière ces sacrifiés volontaires, couchés dans l'éternelle paix, des centaines de milliers d'autres atten-
dent leur tour, de nouvelles générations de jeunes gens se lèvent pour combattre et mourir.
C'est affreux et c'est sublime! Jamais la France n'a donné au monde plus magnifique spectacle ! Quelle solidarité que celle qui fait se tutoyer devant le péril des masses étrangères hier les unes aux autres, les arc-boute épaule contre épaule, associe le noble et le paysan, le bourgeois et l'ouvrier, le prêtre et l'instituteur pour la même œuvre grandiose de salut !
Qu'il est consolant de se dire que nos morts seront vengés par les vivants, et que ceux qui sont tombés en vue de la terre promise ont d'innombrables frères qui achèveront la tâche qu'eux n'ont pu accomplir jusqu'au bout et, au nom du même idéal, vaincront pour la même justice !
La grandeur de cette épopée tient à sa perfection d'unité; elle s'exhausse pour l'avenir, d'un seul coup, comme le surgissement magique d'une cité de gloire et d'harmonie. Merveille émouvante entre toutes, notre nation
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n'a qu'un cerveau et qu'un cœur ! Les hommes, pareils aux feuilles des arbres qui sont toutes semblables et toutes différentes, se sont adaptés pour se confondre en une vie surhumaine d'effort et d'abnégation. Le souffle des croisades, l'élan de la Révolution française, si beaux furent-ils, n'eurent pas cette valeur d'ensemble, cet agrégat de millions de consciences fonçant vers un seul but. .
Prendrai-je des exemples? Ils sont légion. Pas une famille qui ne puisse invoquer des blessés et des disparus. J'en pourrais citer sans répit pendant des jours et des nuits : il suffirait de lire les citations à l'ordre de l'armée et les listes noires, le martyrologe du champ d'honneur. Si je me borne ici à trois d'entre eux dont le souvenir mérite consécration, ce n'est pas qu'ils firent plus que les autres, ou qu'une chance ironiquement amère les mit plus en vedette. C'est parce qu'ils sont à mes yeux représentatifs d'une noble foule et peut-être parce que, chacun ayant ses morts, ceux-là sont plus près de mon cœur.
Encore en est-il un que je n'avais jamais approché; son nom seul, familier aux gens de lettres, était pour moi un signe de conviction et de probité. C'est Charles Péguy que je veux dire. Je ne le cite pas parce qu'il fut un intellectuel, je le désigne parce qu'il fut du peuple et que, sorti du terreau obscur des humbles, il incarne la race des travailleurs, leurs qualités rudes et bonnes, leur simplicité malicieuse, leur conviction profonde.
Charles Péguy était le petit-fils d'une grand'mère qui gardait les vaches et ne savait pas lire. Il avait toujours eu une haute idée de ses devoirs de citoyen, dont le premier est d'être, quand la patrie l'exige, un soldat. Ancien normalien, devenu l'éditeur de ces Cahiers de la Quinzaine qui firent connaître de jeunes et savoureux écrivains, il partit comme officier de réserve. A une amie de pensée il écrivait : « Si je ne reviens pas, gardez-moi un souvenir sans deuil. Trente ans de vie ne vaudraient pas ce que nous allons faire en quelques semaines ».
Maurice Barrés, à travers le journal d'un
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camarade de Péguy, nous Ta mentré allègre, d'une cordialité bourrue pour ses hommes, les soutenant et les enlevant jusqu'à ce dernier jour où ce catholique, debout sous les balles, criait à ses gars, couchés sur son ordre : «Tirez, tirez, nom de D. . . . ! toujours! » Une balle à la tête l'abattit et, du moins, il n'eut pas à souffrir.
C'est d'un éclat d'obus à l'épaule que fut frappé le capitaine Détanger; blessé d'abord quelques jours auparavant, il n'avait pas voulu quitter sa compagnie; grièvement atteint cette fois, il dit â son commandant : « Ne disons rien de ma blessure, pour ne pas émouvoir nos hommes. » Il se retira à l'arrière et on l'assit sous un arbre comme Bayard. Là, il traça quelques mots pour les siens et, après avoir longuement souffert, mourut dans une petite ambulance, administré par un caporal-curé.
Détanger était de famille militaire, — deux de ses frères, dont l'un blessé, sont en campagne. — Sous le pseudonyme d'Emile NoUy, il s'était signalé au monde littéraire et au
public par des livres délicats et robustes : Hièn le Maboul, Gens de guerre au Maroc; officier colonial, sa figure pensive, ses beauxyeux graves reflétaient la nostalgie de cieux lointains, et 11 portait dans sa dignité charmante on ne sait quel avertissement mystérieux. Le sort si beau d'un Ernest Psichari, écrivain et soldat comme lui, s'identifie au sien : le capitaine Détanger, après Péguy, né du peuple, montre, comme Ernest Psichari, les vertus de la caste bourgeoise en ce qu'elle a de plus fécond et de plus mâle.
Le troisième exemple, que je citerai avec une émotion particulière, consacre la beauté d'âme d'un être que rien ne préparait à mourir ainsi. Fils d'Alsaciens et d'industriels qui avaient opté pour la France, le dernier né d'une grande famille de trois frères et de six sœurs, élevé par une mère admirable, Maurice Kampmann personnifiait le Français d'audace qui ne craint ni l'éloignement, ni les risques du climat, ni l'existence rude; un de ces fiers émigrants qui portent à l'étranger les ténacités les plus belles de notre race. Il
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était à Java directeur d'une exploitation, quand éclata la guerre. Il fut de ceux-là qui se jetèrent dans le premier bateau, connurent la fièvre des escales, n'eurent qu'une idée fixe : arriver à temps pour remplir leur devoir.
Où son mérite fut simple et grand, c'est qu'il n'avait aucune illusion : placé en première ligne, sachant ce qu'une guerre semblable exigerait d'hécatombes, il accourait au-devant d'une mort acceptée. Plein d'entrain, simulant la gaité même à l'heure où tous en manquent, ce civil fut comme sergent, puis sous-lieutenant, un intrépide entraîneur, un soldat révélé chef. A l'affaire de Soissons, il eut sa capote percée, son sac déchiré d'un éclat d'obus. A la veille de l'attaque des Hurlus, il écrivit à son frère une lettre imprégnée du plus admirable renoncement, une lettre testamentaire où, prévoyant la gravité du combat, il disait : « Pour moi, je ne regrette rien; c'est pour vous que j'ai de la peine; pauvre maman! » L'heure venue, il se lança à l'assaut des tranchées ennemies. Une balle
l'atteignit à la jambe; tombé dans un trou d'obus, il se releva, invectivant les Allemands, cria : « En avant ! En avant ! » et tomba foudroyé d'une balle au cœur.
Ah! qu'elles sont pures et sacrées ces fins d'hommes jeunes, et qui aimaient la vie, et qui surent y renoncer pour permettre à l'âme immortelle de la France de vivre ! Chez ces trois jeunes héros, ce qui inspire le respect et force l'admiration, c'est l'allégresse haute du sacrifice. Ils pensaient qu'ils pouvaient mourir : Péguy et Détanger le savaient; Maurice Kampmann, lui, en était sûr; et il a fait, et les deux autres ont fait, et des milliers d'autres ont fait cet acte de renoncement douloureux et superbe qui délivre et arrache l'âme de sa chair périssable, l'élève, croyante ou non, sur les cimes du martyre.
Croyants ou non, honorons, vénérons ces véritables saints de la patrie. Ils l'on servie, ils l'ont purifiée, ils l'ont sauvée d'avance. C'est à eux, à eux surtout qu'elle devra son plus vaste prestige et sa plus* ferme grandeur !