FIGURÉ
Le Membre de l'Institut-Canadien. — Soit ! Chiniquy a mal fait d'en appeler aux témoignages des siècles, des Pères et des Docteurs de l'Eglise, puisque ces témoignages sont contre lui. Mais il a aussi dit, et en cela il a eu raison, que Jésus-Christ parlait au figuré, lorsqu'il a institué ce que nous appelons l'Eucharistie.
L'Instituteur. — Notre Seigneur a parlé à deux reprises du sacrement de l'Eucharistie. Une première fois pourj' annoncer ; une seconde, pour l'instituer.
Le Membre de l'Institut-Canadien. — Et deux fois, il en a parlé au figuré.
L'Instituteur. — Permettez-moi de vous détromper. Quand Notre Divin Sauveur annonce qu'il instituera l'Eucharistie, il s'adresse à une assemblée composée de juifs, de disciples^et d'apôtres. Jésus venait de nourrir cinq mille hommes avec cinq pains et quelques petits poissons. Dans l'élan de sa reconnaissance, cette' foule ébahie veut le faire roi. Jésus se retire dans un lieu écarté. La foule le poursuit, le retrouve à Capharnaum : « Vous me cherchez, «lit alors Jésus, non parce que vous croyez en moi, mais parce que vous avez été rassasiés par le pain que fax multiplié pour vous dans le désert. Cessez donc d'être affamés uniquement de la nourriture périssable et désirez V aliment qui donne la vie éternelle.'1 La foule demande quelle est cette nourriture qui communique la vie éternelle. Le Sauveur répond: " En vérité, en vérité, je vous le dis, je suis le pain dévie descendu du ciel Si quelqu'un mange de eepain, il vivra éternellement. Le pain que je donnerai, c'est ma chair qui sera livrée pour la vie du monde.'1 La foule, en entendant ces paroles, les comprend-elle dans le sens propre ou dans le sens figuré ? Elle les comprend dans le sens propre. Elle croit que Notre-Seigneur enseigne qu'il donnera un jour;
non pas la figure, non pas V image, non pas le souvenir de sa chair 7 niais sa chair elle-même. La preuve c'est ce que rapporte l'Evangile. « En entendant ces paroles, dit Saint Jean, les juifs et plu- « sieurs disciples murmurèrent et dirent : < Comment cet homme « peut-il nous donner sa chair à manger ? »
Le forgeron. — Nous sommes à un passage important de l'Evangile. Nous touchons à un des moments les plus solennels de la vie de Notre-Seigneur. Il annonce qu'il va nous donner du pain,, mais du pain qui ne sera plus du pain, du pain qui sera sa chair, du pain qui sera son corps. Le jour qu'il fait connaître ce grand mystère, il se rencontre, comme aujourd'hui, des protestants, des apostats qui disent : « C'est impossible ce qu'il dit là : comment peut-il nous donner sa chair, son corps à manger ? » Certes, l'objection ne pouvait se poser dans une meilleure circonstance. Elle se pose en face de Notre Seigneur lui-même. Voyons ce qu'il va répondre !
Le Menuisier. — Oui, le moment était solennel. La foi du monde entier allait se décider. Notre Seigneur devait s'expliquer. Parlait-il en parabole, en figure ? Etait-ce véritablement sa chair qu'il allait nous donner sous les apparences du pain, ou seulement Y image de sa chair ? La question lui est posée... A ceux qui comprennent que c'est véritablement sa chair, son corps qu'il doit donner pour nourriture, va-t-il répondre qu'ils se sont mépris sur le sens de ses paroles, qu'ils ne l'ont pas compris ? Va-t-il proclamer, avec le prêtre apostat et d'autres hérétiques, que manger sa chair et boire son sang signifie tout simplement qu'il faut croire en lui, en sa doctrine ?
Le cultivateur. — Oui, si Notre Seigneur attachait quelque importance à la foi du monde entier, au culte à rendre à la divinité, il devait s'expliquer. Si les disciples et les juifs se trompaient sur le sensde sa parole, Jésus-Christ devait les en prévenir, afin d'empêcher l'idolâtrie. Un pain qui reste pain dans ses apparences, mais q*i disparait en réalité pour faire place au divin Rédempteur, mérite les adorations des hommes : Notre-Seigneur le savait bien. Et si ce n'est pas réellement son corps divin qu'il doit nous donner sous les apparences du pain, il ne manquera pas de détromper les juifs et ses disciples qui se disent les uns aux autres : « Comment cet
homme peut-il nous donner sa chair à manger,)) Nécessairement si la foule se trompe en prenant les paroles de Notre Seigneur dans leur sens propre, ce divin Sauveur va se hâter d'avertir qu'on l'a mal compris ! Ecoutons donc sa réponse.
L'instituteur. — Loin de se plaindre du sens que les juifs et quelques-uns de ses disciples donnent à sa parole, loin d'avertir qu'il n'a pas voulu enseigner que le pain promis, annoncé sera réellement son corps divin, Jésus affirme de nouveau et avec une nouvelle force que sous les espèces ou apparences du pain et du vin, il donnera aux hommes sa chair et son sang : « En vérité, en vérité, répondit-il, je vous le dis, si vous ne mangez ma chair, et si vous ne buvez mon sang, vous n aurez pas la vie en vous% Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang a la vie éternelle.... Car ma chair est véritablement viande et mon sang véritablement breuvage. Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang demeure en moi et moi en lui.n
Le forgeron. — Je ne crois pas qu'il soit possible de se méprendre sur la pensée de Notre Seigneur répondant à l'incrédulité des juifs et de ses disciples. Ils avaient dit : « Comment cet homme peut-il nous donner sa chair à manger. /> Pour toute réponse rassurante, Jésus leur répète jusqu'à huit fois que le pain sera son corps et le vin son sang. Etaitrce là s'exprimer dans le sens propre ou dans le sens figuré ?
Le Membre de l' Institut-Canadien. — Jésus-Christ a cependant ajouté : « C'est l'esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien : les paroles que je vous dis sont esprit et vie.» Par ces paroles, ne voulait-il pas signifier que son discours devait être pris au figuré et non à la lettre ?
L'instituteur. — Partout dans le Nouveau Testament, quand le mot chair est opposé au mot esprit, le premier signifie le sens orgueilleux de l'homme, et le second la lumière du Saint-Esprit.
Le Membre de l' Institut-Canadien. — Par exemple ! Des preuves, s'il vous plait !
L'Instituteur. — Quand Notre Seigneur dit à St. Pierre : " Vous êtes heureux, Simon, fils de Jean, parce que ce n'est pas la chair ni le sang qui vous ont révélé ceci, mais mon Père qui est dans les cieux," n'est-ce pas comme s'il disait: ce ne sont pas vos propres
lumières mais les lumières de mon Père qui vous ont révélé ceci ? Et quand l'apôtre dit : " La chair a des désirs contraires à ceux de V esprit, etc.," que veut-il signifier? Sinon que le sens corrompu de l'homme est opposé aux inspirations généreuses qui nous viennent d'en haut ? Enfin quand Saint Paul assure " qu'il n'y a plus de condamnations pour ceux qui sont en Jésus-Christ et qui ne marchent pas selon la chair " qu'enseigne-t-il, sinon que ceux qui obéissent à Notre Seigneur et qui n'écoutent pas la loi de leurs sens dépravés ne seront point condamnés ?
Le menuisier.— D'ailleurs, si je me rappelle bien les Evangiles que les Frères m'ont enseignés, les juifs et les disciples incrédules comprirent que ces paroles: " C'est V esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien,)) confirmaient ce que Notre-Seigneur avait dit. Ils comprirent que Jésus-Christ promettait réellement de donner un jour sa chair à manger et son sang à boire. Et comme ils ne croyaient pas cela possible, il abandonnèrent Jésus, selon qu'il est rapporté dans l'Evangile : u Dès lors plusieurs de ses diciples se retirèrent de sa suite et n'allaient plus avec lui.))
Le menuisier. — Ainsi font les hérétiques. Ils trouvent trop dure la croyance à la Présence réelle, et ils abandonnent le Christ et son Eglise, en se disant : « Comment Jésus-Christ peut-il nous donner sa chair à manger.)) Tant il est vrai que les hérétiques de tous les temps sont inspirés du même esprit de révolte contre les enseignements du Verbe Divin !
L'Instituteur. — Voyant plusieurs de ses diciples l'abandonner, Notre-Seigneur s'adresse à ses apôtres et leur dit : « Et vous aussi, n'allez-vous pas m 'abandonner ? » Et saint Pierre de répondre : « A qui irions-nous, Seigneur, vous avez les paroles de la vie éter. nelle. Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant.)) Pourquoi St. Pierre en appelait-il ainsi à la divinité de Jésus-Christ ? si ce n'est pour affirmer qu'il croyait à la Présence réelle parce que celui qui l'annonçait était Dieu, et qu'à Dieu rien n'est impossible.
L3 forgeron. — Si vous interprêtez bien, monsieur de l'Institut, cette parole de Notre-Seigneur : « La chair ne sert de rien,% savezvous à quoi vous aboutissez? Ni plus, ni moins à un blasphème. En effet, si votre interprétation est bonne, Jésus, après avoir dit : si vous ne mangez ma chair, vous n'aurez point la vie en vous, se
•serait empressé d'ajouter, que sa chair ne sert de rien ! Quelle contradiction ! Quel blasphème surtout ! Car la chair du fils de Dieu fait homme, loin de servir à rien, a servi au salut du genre humain. N'est-ce pas qu'à force de torturer les textes de l'Evangile pour leur faire dire ce qu'il ne disent pas, on finit par débiter des énormités, des simplicités prodigieuses ?
L'Instituteur. — Donc, quand il a annoncé l'Institution de la Présence réelle de son corps et de son sang et, par suite, de son âme et de sa divinité dans le sacrement de nos autels, Jésus a parlé d'une manière nette et précise. Il s'est rencontré là des incrédules qui, comprenant qu'il annonçait cette Présence réelle et refusant d'y croire, abandonnèrent le Divin Maître. Pour les retenir, le Sauveur ne leur dit point qu'ils ne l'ont pas compris, qu'il n'a pas voulu parler de la Présence réelle. Non ! Loin de là, il affirme plus fortement que jamais que c'est bien la Présence réelle de son corps qu'il annonce devoir instituer prochainement, et que si on ne croit pas à sa parole, c'est que la chair, c'est-à-dire le sens corrompu de l'homme, est impuissant à croire les vérités de la religion.
Le forgeron. — La conclusion pratique de tout ce que je viens d'entendre, la voici : Ne nous étonnons pas si l'Eucharistie rencontre des incrédules au dix-neuvième siècle, puisqu'elle en a rencontré alors qu'elle n'était encore qu'annoncée par la bouche même du Fils de Dieu. Ne nous étonnons pas non plus si ce sacrement rencontre aujourd'hui des croyants, puisqu'il en a rencontré, alors qu'il n'était encore qu'annoncé. Seulement, comme ceux qui ont cru d'abord s'appelaient les apôtres ; comme ceux qui ont cru depuis s'appellent les Pères, les Docteurs, les Saints ; comme tous ces croyants n'ont pas cessé de vivre par l'Eglise, leur mère; comme, d'un autre côté, les incrédules sont morts les uns après bs autres sans laisser autre chose après eux que des religions d'un jour: si nous voulons vivre, croyons à la lettre cette parole de Notre-Seigneur, confirmée par dix-neuf siècles : a Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang vivra éternellement.»