‹ Contribution à l'Education des ClercsChapitre 11 sur 60 · LA CONSERVATIOX DES VOCATIONS · texte numérisé non relu

LA CONSERVATIOX DES VOCATIONS

moindre dans les enfants qui entrent au petit séniinairc cncin- (}uiènie ou en quatrième.

Celle diirércnce s'explique, dit-on, par la sélection qui s'opère en paroisse avant l'entrée au séminaire ; ceux qui auraient quitté^ le séminaire sont simplement restés chez eux; l'épreuve s'est faite au presbytère au lieu de se faire au séminaire, mais le déchet reste le même. Une telle explication est contredite à la fois par l'expérience et par la logique. Je ne sache pas que des statistiques aient été publiées à ce sujet ; mais demandez aux prêtres qui s'occupentdes vocations, et ils vous diront que les échecs sont beaucoup moins nombreux chez les enfants commencés au presbytère que chez les enfants commencés au petit séminaire^ Et la nature même de l'enfant nous avertit qu'il en doit être ainsi .

11 y a en effet un danger sérieux à faire passer un enfant, troj^ tôt et trop brusquement, de la famille au séminaire. La famille est le milieu naturel de l'enfant ; l'autorité y est douce et accommodée à la faiblesse de son âge ; le cœur y est tendre et répond à son besoin d'affection ; la vie y est large et adaptée à la mobilité de son caractère ; il s'y épanouit comme une plante qui a de l'air et du soleil. Le séminaire, même sous le régime paternel de maîtres bons, n'est qu'un milieu artificiel ; l'autorité, pour être forte, a besoin d'être un peu raide, et ces jeunes pousses en sont froissées ; on n'y est pas sans cœur, mais c'est un cœur qui se tient sur la réserve de peur de trop se livrer, mais c'est un cœur que la plupart des enfants ne sentent ni assez proche ni assez chaud ; la vie n'y manque pas, mais elle est prisonnière des cadres disciplinaires, et l'expansion lui manque ; aussi que de liges se flétrissent dans cette atmosphère renfermée, dans ce clos où de hautes murailles mesurent le soleil. Loin de moi la pensée de critiquer nos petits séminaires, la plupart sont admirablement conduits. Mais ils n'en sont pas moins ce qu'ils sont : beaucoup d'enfants s'y trouvent dépaysés, mal à l'aise ; transportés sans transition d'un pays humble sinon pauvre, dans une maison à service bourgeois, ils s'adaplcnt mal ; le but est si loin qu'il ne les soutient pas dans leur découragement ; les années sont si

ïiombreuses, si fastidieuses et si longues dans les commencements, qu'ils se lassent et se dégoûtent. Même pour ceux qui persévèrent, un internat trop prolongé est déprimant : dans les hautes classes, ce sont d'ordinaire les jeunes gens nouvellement arrivés qui manifestent le plus de vie et jettent le plus d'éclat.

Il n'est donc pas avantageux au recrutement des vocations, parce que cela n'est pas sain aux âmes que les enfants soient, trop jeunes, placés comme pensionnaires dans les petits séminaires, les écoles apostoliques et les maîtrises. Et cependant il importe de recueillir de Iwiiiie heure les vocations, sous peine de les voir sombrer dans les premières crises des passions. Reste donc à <:onstituer pour elles un milieu favorable, qui soit une heureuse transition entre la famille et le séminaire.

Ce milieu se trouve à peu près réalisé dans les écoles presbylérales.

Un prêtre a découvert une vocation, plusieurs à la fois, peutvtre. Sans tirer les enfants de leurs familles, il les fait travailler <'liez lui, au presbytère, et les initie aux premiers rudiments du latin et du grec ; il les garde un an ou deux ans, puis il les place au séminaire en sixième ou en quatrième. Son dévouement l'a rendu très captif, car c'est un grand labeur que d'ajouter ce travail de maître à la charge déjà lourde de vicaire ou de curé. Mais il a payé sa dette au diocèse et à l'Eglise ; il a sauvegardé des vo- <:ations, en les guidant, par la main, à travers la période la plus périlleuse de la formation.

Seulement, les prêtres n'ont pas tous des loisirs, ni peut-être ■des aptitudes suffisantes, pour mener à bien ces débuts ^l'éducation cléricale. Alors on pourrait créer des centres, <lans les chefs-lieux de canton par exemple, où l'on recueillerait les petits aspiraats de plusieurs paroisses ; ces enfants pourraient atteindre le chilfre de dix, quinze ou même vingt ; ils auraient une même pension, ou quelque servante leur préparerait des repas fort modestes et peu coûteux ; ils seraient logés partie à la cure et partie dans de bonnes maisons du bourg. De l'évêché on enverrait là quelque

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jeune j)rèlre capal>le et déNoiié, ainsi (pie des subsides pour C()ni[)léler les nu)(li(|ues pensions données par les lainilles. On aurait alors la \raie école presbytérale, noviciat très heureux où les enfants, sans se dépayser, feraient doucement l'apprentissage d'un pensionnat discipliné.

De telles écoles ne sont pas inconnues ; plusieurs diocèses, celui de Lyon notamment, en tirent grand profit. Mais il faudrait les multiplier ; et ce sera le fait de l'initiative des prêtres de campagne et des encouragements de l'autorité épiscopale. Ces écoles pourraient s'ouvrir même aux enfants qui se destinent à entrer dans des ordres religieux, car les congrégations feraient de moins gros sacrifices et éprouveraient des déconvenues moins cruelles, si, avant de recevoir leurs jeunes recrues dans leurs écoles apostoliques, elles les essayaient, à leurs frais Lien entendu, dans ces petites écoles presbytérales. Une telle idée est sans doute une utopie ; si pour diverses raisons, elle ne vaut rien, laissons-la ; mais il n'en est pas moins vrai que, pour le clergé séculier, les écoles presbytérales seraient d'un prix infini.

Toutefois les enfants ne devraient pas y être gardés au-delà de la cinquième. Pour donner au prêtre une éducation complète, telle surtout que l'imposent les besoins du temps présent, il faut mener de front, avec les grammaires et les humanités, l'histoire et les sciences, les langues vivantes et quelques exercices d'art ; train de vie compliqué, qu'une école presbytéràle ne peut adopter, et qui n'est possible que dans un séminaire largement organisé. Dans une éducation presque entièrement faite au presbytère, il resterait des lacunes regrettables tant au point de vue intellectuel que du côté moral et social ; or les lacunes de la première éducation ne se comblent jamais dans la suite.

Si les écoles presbytérales conservent les vocations en maintenant les enfants dans la bienfaisante atmosphère de la famille,

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il est aisé d'en conclure quel esprit doit animer les séminaires pour que les vocations s'y développent pleinement. Plus les séminaires se rapprocheront de la famille, plus ils seront sains à l'âme des enfants.

De peur qu'on ne se méprenne sur notre pensée, disons tout de suite que la discipline d'un séminaire ne doit rien avoir du laisser-aller de la famille. L'intérêt même des enfants demande qu'ils grandissent dans l'esprit d'ordre et qu'ils contractent des habitudes de régularité. Un règlement s'impose donc, et ce règlement doit être fidèlement observé. Mais les enfants, légers par nature, se plaisent à échapper aux règles et à sortir des cadres ; ils doivent donc y être sans cesse ramenés et maintenus par une main ferme. Qu'il y ait de la douceur, mais pas de faiblesse dans la discipline, car le désordre engendré par la tolérance serait, plus que la raideur, nuisible aux vocations.

Mais une fois affirmés les droits de la discipline, ajoutons qu'elle a pour mission de faciliter l'expansion de la vie, et non de l'étouffer. En conséquence, elle doit être réduite au strict nécessaire ; elle ne doit pas serrer l'enfant de trop près. Puisque les élèves ecclésiastiques sont plus timides et plus réservés, plus soumis, plus conduits par la conscience du devoir, que ne le sont généralement les collégiens, pourquoi les soumettrait-on à tout l'appareil disciplinaire dans lequel on emprisonne des collégiens turbulents ? Il pèse tant aux épaules, quand on le sent, le joug de la discipline, qu'il n'en doit être imposé que juste ce qu'il faut pour obtenir le bon ordre. L'autorité vigilante du Supérieur en déterminera, suivant les circonstances, la juste mesure.

Des enfants qui ne sont ni comprimés ni lâchés, s'ouvrent spontanément à la joie, et la joie, gardienne de leur vertu, est la sauvegarde de leur vocation. Les éducateurs ne savent pas exploiter les ressources de la joie pour la formation des enfants. JN'ont-ils donc pas expérimenté les funestes effets de l'ennui, cette rouille qui ronge silencieusement les âmes ? N'ont-ils

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pas remarque'^ fine l'enfant, sous le coup de la tiîslesse et du (lécourageiuonl, niaïupie de ressort dans la volonté et devient infailliblement la proie des sens? L'enfant joyeux, au contraire, ost alerte, vivant, ouvert, prompt à tous les sacrifices, généreux dans l'effort, appliqué au travail; il s'élève au-dessus des fanges de l'in^pureté, ou s'il y tombe par mégarde, du moins il n'y croupit jamais. Quand son âme est dilatée par le bonheur, uu séminariste aime la maison où il vit et les maîtres qui le forment; il avance sans regret dans la voie où il est engagé; il arrive sans appréhension au terme vers lequel ont converge tous ses désirs.

C'est pounjuoi les maîtres avisés ont tant à cœur de rendre les enfants heureux. Les rendre heureux, ce n'est ni les dispenser de l'effort, ni les soustraire à la loi du travail ; c'est, répétons-le, les arrachera l'ennui et leur faire goûter du bonheur. U y a des éléments de bonheur dans les jeux et les fêtes, dans les bonnes surprises, et surtout dans le travail et la piété : mais, à vrai dire, l'élément par excellence qui produit la joie, celui auquel est subordonné même le bonheur de la piété, c'est Faffection des maîtres. Oui, ainsi est fait tout cœur humain, et le cœur de l'enfant n'échappe pas à cette exigence de nature : il faut qu'une goutte d'affection l'anime, sinon il tombe dans le marasme et cesse de battre.

Cette affection constitue précisément le milieu familial dont l'enfant a besoin pour vivre. Éducateurs, aimez donc vos enfants, soyez pères pour eux. Montrez-leur, sans paroles étudiées, par vos sympathies, vos prévenances, votre dévouemenl, que vous les aimez vraiment. 11 y a deux sortes d'enfants que vous n'aimez pas assez : les timides, fleurs délicates et sensibles, prêtes à s'ouvrir au moiîidre rayon de soleil ; les tapageurs, impétueux mais purs et riches d'énergie comme les eaux d'un torrent. Près des timides, vous passez indifférents, et ils se morfondent dans une noire tristesse qu'un sourire de bienveillance eût dissipée. Contre les tapageurs, vous vous armez des foudres de votre autorité, et, tandis qu'une parole douce et

affectueuse les eût réduits, ils se cabrent sous les verges dont vous les frappez.

Que chez vous les enfants soient chez eux, car grâce aux joies de la vie de famille, les crises, s'il y en a, se dénoueront favorablement.

De toutes les crises d'âme, la plus inquiétante est celle qui naît des passions sensuelles. Au lieu que la crise intellectuelle n'atteint, dans les petits séminaires, qu'un nombre très restreint d'enfants, aucun n'échappe totalement aux poussées de nature qui constituent la crise morale ; les attaques de la chair sont plus ou moins tardives, plus ou moins violentes, mais elles sont inévitables. L'universalité même de cette crise morale, indépendamment de son caractère spécial, en fait le principal obstacle à la conservation des vocations, car, disons-le clairement, ce sont les entraînements de la sensualité qui font presque tous les vides parmi nos aspirants au sacerdoce.

C'est l'honneur du sacerdoce catholique qu'il ne puisse être exercé dignement que par des hommes maîtres de leurs sens et de leur cœur. Tandis qu'aucune carrière du monde n'impose d'enquête préalable sur l'état de conscience ni sur la vie privée des sujets qui s'y présentent, l'Église ne souffre pas qu'on monte les degrés du sanctuaire avec une âme souillée de péchés, ni avec des habitudes ou des tendances qui mettraient un jour la chasteté en péril. Mais cette condition de vie angélique, qui nous honore, éclaircit nos rangs, car elle retient en dehors du clergé des hommes qui ne manquent ni de religion, ni de zèle. Sur vingt enfants qui nous quittent durant le cours de leurs études, il n'est pas exagéré d'en compter quinze qui partent parce qu'ils renoncent à dominer pour toujours leur sensibilité. De ces quinze victimes des saintes exigences du célibat ecclésiastique, combien aurions-nous pu en sauver? Yoilà le problème.

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