EXCELLENCE ET VALEIR UTILE DE L\ PIETÉ
Educateur, par état, de clercs et de prêtres, j'ai souvent demandé à des gens d'expérience, quel est le moyen capital par lequel on peut agir sur les ecclésiastiques pour les préparer à leur mission. Des divers éléments qui entrent dans l'éducation d'un prêtre, quel est celui qui a la prépondérance, sur lequel l'eflbrt ne doit jamais fléchir, et sans lequel la formation cléricale subirait un véritable échec? Les uns m'ont répondu : (( Enseignez d'abord à obéir; la discipline est la maîtresse pièce de l'éducation. » D'autres m'ont dit : u Donnez le goiit du travail ; enseignez les bonnes méthodes ; l'étude seule assure le sérieux du caractère, la préservation delavertuetleprestigedevantlemonde. » D'autres ont tenu un langage diflerent : « Apprenez à vos jeunes gens à sortir de leur isolement ; qu'ils aillent au peuple et se mêlent à lui ; qu'ils créent des œuvres morales et sociales pour avoir prise sur leurs contemporains. » Enfin d'autres, plus timides peut-être, mais très convaincus et instruits par la longue expé-
122 LA. l'iÉFÉ
rience clos siècles, mOiil dit : k Faites-leur aimer Dieu, et tout le reste leur tiendra par surcroît. »
C'est à l'avis de ces derniers que je me range ; peut-être ont-ils moins de popularité, mais je suis persuadé qu'ils possèdent plus de vérité. Certes tout doit marcher de front dans l'éducation ; mais, dans celte simultanéité, il y a pourtant un élément principal, et c'est la piété, c'est-à-dire celui qui attache à Dieu.
D'où vient à la piété cette prépondérance qui la met au premier rang? De deux qualités qui lui sont spéciales : de l'excellence inconiparahle de son objet, et de son aptitude exceptionnelle à perfectionner le sujet qui s'y adonne.
Elle a Dieu pour objet ; elle tend vers lui pour l'adorer et le posséder ; elle aspire à partager sa vie. Se peut-il concevoir rien de plus grand ? Si une pareille ambition peut légitimement entrer dans le cœur d'un homme, est-il un autre désir qui mérite d'être satisfait avant celui-là, et tout autre besoin de l'âme ne doit-il pas être subordonné à ce besoin de Dieu ? A Dieu la première place. Que tout le reste échoue, peu importe, en comparaison du dommage que produirait l'échec du règne de Dieu. La piété, ayant pour objet l'honneur et le règne de Dieu, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus noble, de plus nécessaire, doit donc avoir le pas sur d'autres éléments qui ne regardent que des choses contingentes et périssables.
Mais, en même temps que la piété donne à Dieu ce qui lui est dû, elle enrichit l'homme, plus que tout le reste, des moyens dose perfectionner. Et, s'il agit du prêtre en particulier, qu'altendons-nous de lui, sinon qu'il soit « l'homme de Dieu », sinon que les vertus brillent en lui, sinon qu'il s'occupe constamment défaire l'œuvre de Dieu? Or il ne remplira jamais ce programme, que s'il met la piété au premier rang et que s'il en tient les pratiques pour inviolables.
Il doit être « l'homme de Dieu » , ainsi que parle l'Ecriture, c'està-dire, familier avec Dieu, traitant avec Dieu comme avec un intime, prenant à toute heure ses pensées et ses ordres, lui présentant avec hardiesse les hommages et les demandes du peuple qui
IltKt: GKNKUAI.i: l)K I, V l'IKIlÔ 12.5
pii(\ apparliMiaiil à Dieu si Idlalcmciit (|ue Dieu puisso r()iiij)lrr sur lui pour sos nicssagcs près clos hommes comme il complcsursosatigcs luèmos. Or, comment acquérir celle inlimilé, colle docilité, autrement rpie par un commerce quotidien, des relations de cœur, des habitudes de dépendance, c'est-à-dire autrement que par la piété ?Oui, lapiélé, et elle seule, fait (( riiommode Dieu ».
Déplus, les \eilus sont toufcssous son empire, (^ar, d'un coté, c'est elle qui les inspire, cl, do l'autre, c'est elle aussi qui les réalise. — Elle les inspire. Les motifs humains, en eiret, sont très courts quand il s'agit de pousser à la vertu ; ils ne remuent pas profondément les cœurs ; même à ceux qui parlent le plus haut, l'homme fait la sourde oreille. Les motifs surnaturels, au contraire, sont d'une grande puissance ; on se sent soulevé au-dessus de la nature, lorsqu'on entend dans sa conscience une voix qui dit : (( C'est Dieu qui te demande cet effort pour accomplir c& point de discipline ; lu étudieras, et tu persévéreras dans ton travail, malgré le dégoût que lu éprouves, parce que c'est Dieu qui t'a donné celte leçon et imposé ce labeur ; tu briseras ces liens dangereux, et tu deviendras le père et l'ami de tous et non d'un seul, parce que c'est Dieu qui te demande celte rupture et le commande ce don de toi-même à tous par la charité, etc., etc.. » Et, puisque c'est dans les exercices de la piété, dans les lête-à-tête avec Dieu, que ces voix d'en haut se font entendre, la piété est donc la vraie inspiratrice des vertus. — J'ajoute que, les ayant inspirées, elle seule les réalise. Car l'homme est très faible devant l'effort à accomplir. « Je vois, dit-il, mais je ne puis pas ; je voudrais, mais la force me manque ; j'aspire au bien, mais je me laisse glisser dans le mal que je hais. » Pour qu'à cet infirme Dieu tende la main cl le retire de ce bourbier, pour qu'il le soutienne dans la montée ardue des vertus, que faut-il ? Il faut que, par la piété, l'homme suppliant se soit emparé de la force divine et, ainsi armé de Dieu même, produise des actions surhumaines, devant lesquelles sa misère eût été impuissante.
En même temps que la vertu, la piété crée l'apostolat. En ef-
fet, d'où naît l'esprit apostolique ? D'un malaise intérieur, tel que les Actes le décrivent dans saint Paul traversant Athènes. « Son esprit était agité au dedans de lui-même, parce qu'il voyait toute la cité livrée à l'idolâtrie'. » Celui qui regarde d'un œil paisible le monde qui l'entoure, qui trouve tout naturel que Dieu y soit méconnu et oiîensé, que ne trouble point le spectacle des foules adonnées au vice et victimes de leurs bas appétits, celui-là assurément n'aura pas de zèle ; il n'éprouvera pas cette souffrance qui fait sortir l'apôtre de l'apathie, de l'inaction, pour le lancer à l'assaut du mal. Qu'on me donne, au contraire, un cœur touché des misères humaines, tant des misères physiques que des misères morales, qui gémisse du mal qui se fait, qui se froisse de l'abandon et du mépris de Dieu, qui veuille à tout prix arracher à la damnation les âmes qui se perdent, et nous aurons trouvé en lui un vrai apôtre de Dieu. Mais, ces sentiments d'où jaillit le zèle comme d'une source vive, qui les éveille et les entretient dans le cœur? La piété seule en est l'auteur. Caria piété seule fait assez aimer Dieu pour qu'on embrasse sa cause à ses risques et périls. La piété seule, réchauffée chaque jour dans le commerce intime de la prière, peut soutenir cette flamme dont ont besoin d'être embrasées les âmes apostoliques. Que la flamme tombe, et toute ardeur disparaîtra ; mais d'un autre côté, que la prière se taise et toute flamme s'éteindra. Donc, à qui cherche des apôtres, nous dirons : <( Cherchez des âmes que dévore l'amour de leur Dieu. Ni l'humanitarisme, ni l'entraînement de l'exemple, ne soutiennent l'apôtre au champ de l'apostolat : l'amour divin seul, qui procède de la piété, a le don de produire la vaillance persévérante des invincibles conquérants d'âmes. »
Il est aisé de tirer les conséquences qui découlent de ces premiers principes, soit qu'il s'agisse des simples chrétiens, soit qu'il s'agisse des clercs.
Vous êtes à la têle d'une œuvre de jeunesse, vous voulez assu-
* Incitabatur spirittis ejiis in ipso, videns idololatrise deditam civitatem, Act., ivii, fO.
ii)i':i': (.KMaivi.i: di- i.v iMiVrn 12'»
roinonl faire, non des ^'yiiiiiaslcs ni des savants, mais de bons clirclioiis. A (|U('l signe rcconnaîIre/.-vons si vous avez réussi! Votre succès u'osl pas douteux, si la population d'àmes qui vous cnt<:)U"C aime Di(>u et lui donne l'iniluence sur sa vie, si l'on y sait prier cl accomi)lir pour Dieu des sacrifices. Par quel moyen lere/.-vous d(>s chrétiens? En iaisanl goûter Dieu, en inspirant l'elVort vers plus de vertu morale, en ouvrant les sources do la piété au\ àmcs (^ui viennent à vous. Jusque-là vous n'aurez pasréussi ; jusque-là vous en serez toujours sous le portique du sanctuaire où vous voulez faire entrer les âmes.
Que s'il s'agit des clercs, la piété est d'abord le signe de leurvocation. Lorsqu'un prêtre zélé recherche de futurs prêtres, il ne se fie ni au talent, ni à la tournure avantageuse, ni môme aux vifs désirs des enfants qu'on lui présente : il tient tous ces dons pour accessoires dans la circonstance. Mais il s'inquiète de savoir si l'enfant est pieux, s'il a le dessein de consacrer à Dieu sa vie, en un mot, si c'est Dieu qui a pris déjà possession de cette àme. 11 choisit, il appelle l'enfant qui cherche Dieu ; il délaisse comme inapte au sacerdoce, si l)ien doué qu'il soit d'ailleurs, celui qui ne va pas droit à Dieu.
11 n'en est pas seulement ainsi au point de départ; mais tout le long du chemin qui mène au sacerdoce, les maîtres ne cesseront d'étudier les enfants pour opérer parmi eux une sélection i ceux dont la piété illumine le front et guide la vie, ils les encouragent et les poussent ; quant à ceux qui restent inactifs, et secs, sinon dédaigneux dans les exercices de religion, ils les séparent de la petite troupe qui va vers les autels.
Au point d'arrivée, au moment de prononcer la dernière sentence qui fixera la vocation, les juges commis par l'Evèquc distingueront les élus de Dieu principalement à celle marque de la piété; ils n'ouvriront pas les portes du sanctuaire à celui en qui ils ne découvrent pas « l'homme de Dieu » ; car ils savent que ce serait livrer les dons de Dieu à des cœurs et à des mains laïques que de les confier à des jeunes gens dépourvus depiété.
i26 LA PIÉTÉ
Signe de la vocation, la piclé est ensuite le puissant agent de 4a formation sacerdotale. Nous en avonsdrjà dit les raisons plus haut. Forts de cette conviction, les éducateurs de prêtres ^ittachent une exceptionnelle importance à la vie de piété. Ils rappellent justement qu'il y a des jours et des heures où tout le reste peut chômer, mais que la piété ne doit jamais être suspendue ; que s'il faut, parfois, en supprimer certaines expres- -sions extérieures, on doit avoir grand soin d'y suppléer par la ferveur d'une plus grande union intérieure à Dieu. C'est que la piété est l'atmosphère divinement vivifiante que les clercs et les prêtres, sous peine de languir ou de périr, doivent respirer toujours.
La solidité de ces principes ne peut que nous pousser plus avant dans l'étude de la piété. Qu'est-ce donc que la piété ? Prise dans son fond, dans ce qu'elle a d'essentiel, elle est une communion à Dieu. Considérée dans ses manifestations extérieures, elle consiste dans une collection d'exercices destinés à exprimer ou à provoquer celte communion divine.