I.V WLEIU SOCJVLF. OE l.\. VIK CONTKMPLVTIVE
des doit ros ; il ahoiiUrait. s'il prenait de la consistance, à la destruction mémo du ciirislianisme. Tandis (lue les perséculi()MS, ratteiL,'na!U au dehors, no peuvent que le réveiller de sa torpeur, ce mal intérieur, le rongeant au dedans, l'atTaiblirail d"abord, et finaleuienl le tuerait.
Des causes très complexes ont créé, dans les âmes modernes, celte mésestime de la vie contemplative. Le cloître est redouté, pane qu'il dresse de hautes murailles devant la curiosité, parce qu'il assujettit les sens à d'austères privations, parce, qii'il emprisonne la volonté dans les cadres d'une rude disci- |>line, parce qu'il oblige tout l'être à un douloureux retour sur lui-même. Instinctivement, la nature se cabre devant l'immolation certaine de son bien-être. Ce qu'il y a de sensuel et d'indépendant en nous proteste donc contre la violence qu'imposera la profession, entière dans le cloître, modérée dans le monde, des exercices de la vie contemplative.
' IMais ce motif, fruit de notre répugnance à l'effort, n'explique point assez comment des âmes généreuses, capables des plus grands sacrifices, ressentent tant d'éloignement pour le cloître et se relâchent si aisément dans la pratique de la prière et de la pénitence. Un élément nouveau, en soi très noble, mais souvent mal interprété, a pénétré la mentalité contemporaine et s'est emparé de la direction des existences les plus désintéressées. Cet élément nouveau, c'est que la vie doit être sociale et. non pas seulement individuelle, c'est que la vie est perdue si elle ne se rend utile à d'autres, c'est qu'il n'y a point de pire flétrissure que celle d'être un inutile parmi les hommes. <» Pourvu que je serve », telle paraît être la maxime favorite de toutes, lésâmes qui se secouent pourémerger des bas-fonds du sensualisme. A vrai dire, le mot d'ordre est beau ; il est profondément chrétien. On ne conçoit rien de plus évangélique que ce désir passionné de ne pas eiifermer sa vie dans le cercle étroit de l'individualisme, mais de « vivre pour les autres ».
Voyez maintenant comment d'un excellent principe on peut tirer de très fâcheuses conséquences. Si la vie doit êtxe sociale,
elle n"a donc pas le droit de s'immobiliser dans un cloître. Vie contemplative, \ie perdue pour la société. Tandis qu'il y a, dans le monde, tant d'ignorances à dissiper, tant de vices à corriger, tant de misères à soulager, tant de tristesses à consoler, que ne gardc-t-on pour le travail de l'apostolat ces grandes âmes qui vont s'enfouir vivantes dans les tombeaux des monastères ? Tandis que la moisson est si abondante, et qu'il y a si peu de bras pour la recueillir, pourquoi les meilleurs ouvriers s'enfuient-ils loin du champ où l'on travaille? Ces Carmélites, ces Visitandines, ces Trappistines, etc., eussent pu devenir d'excellentes mères chrétiennes, ou des institutrices dévouées, ou des hospitalières pleines de miséricorde : quel dommage pour l'Église que ces généreuses existences soient perdues pour le corps social ! Elles seront des saintes pour elles-mêmes; mais elles auront abdiqué leur tâche humaine et chrétienne.
Ce même dessein de « servir » entraîne les hommes apostoliques à regretter les heures qu'ils consacrent à la prière et les forces qu'ils dépensent en mortification. On ne doit pas, disentils, se refuser aux âmes. Le travail, d'ailleurs, n'est-il pas une prière? N'est-il pas nécessaire de conserver entière, pour les œuvres, une santé qu'altéreraient les privations du jeûne? Le bon Dieu nous voit : il sait que nous travaillons pour lui seul. S'il ne nous possède pas dans la solitude et le silence de nos oraisons, du moins nous lui appartenons dans la bruyante activité de nos œuvres. C'est donc se dérober à un devoir que de prier solitairement, loisqiie les âmes ont tant besoin que nous vivions parmi elles et que nous nous dépensions pour elles.
Voici, en résumé, le raisonnement qui se fait de part et d'autre. La vie d'un bon chrétien doit avoir une portée sociale. Or la vie contemplative, si elle fait le bonheur et la perfection intérieure de l'individu qui la professe, n'a point de portée sociale. Donc, à une époque où nous n'avons ni tropde bonnes existences ni trop d'heures fécondes pour en consacrer au luxe de la vie contemplative, l'action apostolique, le dévouement aux
i..\ VAi.ia II socivi.i: dk i.\ vie contkmi'Lvtive iT)'.\
CPU vressooialoscalli(>li(iuos, (h »it se réserver toutes les géiiéiosilés. Co raisonnement, rju'il soit explicite ou non, préside aujourdliui à tant de tieslinées, (jiril est d'un grand intérêt de signaler l'erreur (pi'il ronlient. C'est la valeur sociale de la vie contemplative (jui est mise en doule : c'est donc elle que nous allons tâcher de mellre en lumière.
Si notre génération était bien' remplie de foi, il ne faudrait point de longs discours pour la convaincre du profit qu'elle tire des oraisons et des sacrifices des saintes âmes enfermées dans les cloîtres. Xos pères aimaient à réclamer le secours de leurs pieuses prières ; ils contractaient avec elles de religieux engagements, pour entier en participation du trésor de leurs mérites. Nous-mêmes, encore, nous aimons à être présents dans leurs intentions devant Dieu, jiarcequc nous espérons que, par leur intercession, descendront sur nous les bénédictions d'en haut. Le peuple a gardé la louable pratique de demander aux: prêtres l'aide de leurs prières : l'aumône du prêtre est bonne aux pauvres, ses paroles d'espérance sont secourables aux affligés, mais sa prière est désirée par tous les fidèles. Il existe donc une persuasion profonde, reste de la foi des siècles passés, que les prières et les mérites des uns sont un bienfait pour tous, que les oraisons et les pénitences des meilleurs créent des trésors de grâces où les indigents peuvent largement puiser.
Cette diffusion sur tout le corps de l'Eglise des biens acquis par les plus fervents est même devenue un dogme de notre religion. Quand, tous les jours, au Credo, nous professons la croyance à la Communion des saints, nous entendons par là que tous les fidèles ne forment qu'une seule grande famille où tous les trésors sont mis en commun : l'Église du ciel, l'Église du purgatoire et l'Église de la terre sont unies par les liens les plus étroits, et tout ce qui s'acquiert de grâces et de mérites
loi I,A riÉTÉ
dans une portion quelconque de cette grande société chrétienne se répand dans le corps entier et devient la propriété de chaque individu, si humble soit-il.
Si donc il y a, dans l'Église militante, des âmes qui se livrent à la prière et à la pénitence, dont le rôle soit d'ouvrir parleurs supplications les réservoirs des grâces divines, la pluie fécondante d'en haut ne tombera pas sur elles seules, mais détrempera et enrichira tout le sol humain sur lequel elles ont courbé leur front devant Dieu.
Mais nous pouvons aller plus avant, et demander à la foi et à la raison de nous éclaircir celle mystérieuse communication établie entre les âmes.
A supposer même que la prière et la pénitence ne servent qu'à rendre meilleurs ceux qui prient et se mortifient, c'est-àdire même en ne tenant pas compte de cette influence certaine qu'a la prière sur le cœur de Dieu pour l'incliner à prendre pitié des hommes, la vie contemplative reste encore une grande œuvre sociale. Est-il bien sûr qu'elle ne soit pas mémo l'œuvre sociale par excellence ? Car, en définitive, l'homuie agit plus par ce qu'il est que par ce qu'il fait. Celui-là exerce l'action la plus profonde et la plus durable, qui a le plus d'être. A mesure donc qu'un homme accroît son être, qu'il élève son être, il devient socialement plus agissant. Et, de fait, la société gagne plus à posséder des hommes de grande valeur individuelle, qu'à être remuée par beaucoup d'agités qui se démènent dans son sein. Et comme les contemplatifs, ceux du moins qui répondent pleinement au programme de leur vocation, sont ceux qui accroissent et relèvent le plus la perfection et la richesse de leur vie individuelle, ils seront donc les élémentsqui profiteront le plus au progrès du corps social. Ne serait-cepas là le sens profond qu'il faut attacher à la parole que prononça Jésus, lorsqu'il dit à Marthe qui s'agitait, en lui montrant sa sœur Marie qui écoutait et priait : u Marie a choisi la meilleure part ? »
Cette influence assurée des meilleurs sur le reste du corps
i.v vvi,ia u sociAir. nr i.v vie co^Tl•:Ml•I,ATlVlî 155
social nous osl o\pliqiu'o par îles analo^Mcs fia])|)ar.lcs tirées. |de l'Évangile et de lapôlio saisit l'aul.
! « Je suis le cep de la vigne, et vous en êles les l)ranches, » dit Jésus dans saint Jean (w, Tt) ; u comme la branche ne porte point de fruit, si elle ne reste attachée au cep, ainsi en sera-til de vous, si vous ne donieurez en moi » (xv, 4). Ce que sont entre eux; les rameaux d'un mémo cep, les chrétiens le sont entre eux : ils sont grelïes sur le même tronc, ils vivent de la môme sève, ils s'influencent les uns les autres, de telle sorte que la vie de chacun rejaillit sur tous.
Saint Paul (I Cor., xii) rend plus saisissante encore cette intime union des chrétiens en Jésus-Christ. L'Église, dit-il, est un organisme vivant, le corps mystique du Christ. Jésus en est la tète, les fidèles en sont les membres, l'Esprit de Dieu est l'ame qui l'anime. Les membres ne sont pas tous dans le même honneur, mais tous participent à la même vie, et tous sont unis par la plus étroite solidarité. « Entre eux point de division ; ils sont pleins de sollicitude les uns pour les autres. Qu'un membre soufîre, tous les membres souffrent avec lui. Qu'un membre soit honoré, tous les membres prennent part à sa joie. » Qu'un seul soit dans le malaise, tous les autres en pâlissent ; mais que le degré de vie s'élève en un seul, les autres en bénéficient. Il n'est point, dans l'organisme, de cellule si modeste et si cachée où ne retentisse l'état de tout le corps, qui ne sente le contre-coup de tout ce qui se passe ailleurs ; et de même la fièvre qui brûle le moindre des globules animés a vite fait d'enflammer toutes les portions du corps.
On ne peut donc rien concevoir de plus étroit que l'union des chrétiens dans le Christ. C'est trop peu que leurs prières et leurs mérites forment ime atmosphère de grâces divines que tous respirent avec profit. Leur vie même est commune : ils sont une même chair, une même pensée, un même amour, une même volonté, de sorte que la dépression de l'un se fait sentira tous, comme la prospérité de l'un devient la richesse de tous.
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Celle communion des âmes prend, d'ailleurs, racine dans la nature elle-même. Ici encore, la grâce n'a fait qu'élever au surnaturel un don de nature. La nature elle-même a créé les hommes solidaires les uns des autres. Elle les a tous faits de la même chair, façonnés sur le même modèle, harmonisés pour vibrer aux mêmes impressions et pour rendre le même son sous le coup des mêmes influences. Ils semblent isolés : voyez; au contraire, comme ils sont fondus en un. Dans un même pays, à une môme époque, tous vivent des mêmes idées, éprouvent les mêmes passions, subissent les mêmes défaillances, sont entraînés par les mêmes enthousiasmes. Qu'un sentiment puissant germe et se développe dans un seul individu, bientôt il se communiquera à tout le groupe ; du groupe il passera dans toute la nation ; d'une nation, s'il est profondément humain, il s'en ira ébranler et conquérir tous les peuples. Quand on évoque le vieux proverbe : « Dis-moi qui tu hantes, et je te dirai qui tu es, » on dit plus vrai que peut-être on ne croit ; car, si les exemples qui sont sensibles à l'œil ont tant d'empire, c'est que, par des canaux insaisissables aux regards, les états qui font la vie de l'un envahissent l'autre, et que, comme dans les vases communiquants, le côté dont le niveau est le plus élevé impose à l'autre côté le surplus de sa pression. Il y a là, dans le domaine de l'inconscient, un large espace encore inexploré, d'où sortira un jour l'explication des mystérieuses et terribles influences des individus sur les foules et des foides sur les individus. Retenons seulement, de ce qui précède, ce fait indiscutable que les hommes ont été créés solidaires, et que l'être de chacun exerce son action sur l'être de tous.
Quel sera, dès lors, l'homme qui possédera sur ses semblables la plus profonde influence ? Ce ne sera pas celui qui, en s'agitanl, les secouera le plus au dehors ; mais ce sera celui dont les états psychologiques, sentiments, idées, passions, résolutions, etc.. atteindront le plus haut degré de puissance, et détermineront, par leur secret mais infaillible rayon-
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ncmciil, lies riais similaires dans tous ceux (jui, autour de lui, n'auront pas le mèinc pouvoir de sentir, de vouloir, de penser.
Puissance redoutable aux mains des méchants, mais combien salutaire aux mains des bons !
Quand, dans un milieu social quelconque, ce sont les mauvais qui vivent avec le plus d'intensité, qui ont les pensées les plusprécises, les passions les plus ardentes, les vouloirs les plus décidés, ils conquièrent promptement leur groupe ; non seulement ils se le subordonnent par la violence, mais ils le contaminent par la communication de leur façon d'être. Ce sont des membres gangrenés qui empoisonnent tout le corps. L'air qu'ils exhalent est chargé de miasmes pernicieux tout prêts à fermenter dans les poitrines qui le respirent. Pour contrebalancer leur action funeste, il n'y a j)oint d'autre moyen efficace qu'un accroissement d'intensité vitale chez les bons.
Car la vie des bons possède le même pouvoir de diffusion. C'est bien à tort qu'on prétend que le mal se répand avec plusde facilité que le bien. Toute vie s'épanche en proportion de ce qu'elle est : la victoire, dans les luttes quotidiennes, appartient à celle qui atteint le plus haut degré. Si donc les bons sont vaincus souvent, c'est que leur vie est trop faible, trop languissante : du bien ils ont l'étiquette, sans en avoir pris la force. A eux de vivre puissamment ce qu'ils professent : qu'ils aiment passionnément leur cause, que leurs principes pénètrent toute leur existence, qu'ils ne souffrent pas de contradiction entre leurs idées et leur conduite, qu'ils arrivent à concevoir des desseins précis et qu'ils mettent la main sans lâcher prise aux résolutions une fois déterminées, en im mot qu'en eux le bien vive intensivement, et il n'y a pas de doute qu'à eux sera l'empire du monde, parce que toujours l'activité la plus haute se soumet les activités les plus faibles.
D'après ces principes, qui sont de très élémentaires vérités, il est clair que les meilleurs champions de la cause catholique ne sont pas ceux qui jettent les paroles les plus éloquentes
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dans les réunions publiques ou dans les pages des journaux, sans se soucier de ce que vaut en fait leur vie personnelle, mais ceux qui ont porl6 très haut la valeur de leur être, qui ont des convictions arrêtées, qui prêchent leur foi par l'intégrité de leurs mœurs, qui ne reculent devant le sacrifice ni de leurs plaisirs, ni de leurs aises, qui travaillent avec un y.èle apostolique à rendre bons chrétiens tous les hommes de leur entourage. C'est un fait d'expérience quotidienne (ju'une mission, où l'on ne s'étudie qu'à rendre moralement meilleurs les gens qu'on évangélise, gagne plus infailliblement une commune à la cause catholique, que des conférences politiques, où, avec plus de frais d'éloquence, on n'atteint pas autant les âmes dans leur fond. Les missionnaires diocésains pourraient, à cet égard, nous fournir les plus intéressantes observations. Concluons donc que notre vraie force sera dans la puissante vitalité des bons, que la meilleure tactique à suivre, dans les luttes actuelles, est de provoquer dans les bons un accroissement de vie intégrale, intellectuelle, morale, chrétienne, sociale.
Si donc ce sont les meilleurs hommes qui ont, en définitive, le plus de valeur sociale, qui ne voit dès lors, quel sera l'inestimable prix de ceux qui s'adonnent à la vie contemplative ? Ne maudissez plus les cloîtres, sous prétexte qu'ils emprisonnent et dérobent à la société des âmes dont l'activité extérieure eût été si féconde. Ce ne sont pas des sujets perdus. Ne voyez-vous pas comme ils travaillent à se rendre bons, comme ils se détachent de tout ce qui corrompt, comme ils se purifient dans tout leur être, comme ils développent leur vaillance dans les combats contre eux-mêmes, comme ils s'unissent à Dieu dans la prière et combien ils gagnent dans ce commerce quotidien ? En vérité, ce sont des sujets d'élite. Entre toutes les créatures humaines, ce sont les meilleures. Elles ont beau fuir, elles demeurent unies à nous ; elles semblent se sanctifier pour elles seules, en réalité -elles se perfectionnent pour nous tous. Tandis que certains
LA V.VHiL'H SOCIVI.E DE l.K VIE CONTEMl'LATJVE i")*.)
membres allcif^neiil une si puissante \italitc, tout le corps social s'en ressent. Si nous résistons encore à tant de germes de corruption qui de toutes parts nous envahissent, c'est qu'il nous reste des organes intacts, très vivants, où notre sang appauvri reprend des forces pour la lutte. Quand les "bras de l'ouvrier soutiennent tout le jour une tâche rude, c'est que, dans les profondeurs de la poitrine, il y a un C(Eur vigoureux qui bat le rythme de la santé. De môme, si la cause catholique demeure assez vivacc pour résister à de très puissants ennemis et entreprendre sur tous les points du monde des œuvres très hardies d'apostolat, c'est qu'il y a, dans son sein, des légions d'àmes qui prient, qui se mortifient, dont la vie sainte, tenue à un niveau très élevé, distribue la force et la grâce à tous les ouvriers évangéliques.
De ces idées sur la valeur sociale de la vie contemplative, c'est-à-dire de la vie de prière et d'immolation, tirons maintenant quelques conclusions pratiques.
Voici des âmes qui sentent vivement l'attrait du cloître, que la grâce incline visiblement vers la solitude, l'oraison, le sacrifice, que leur tempérament physique et moral ne rend pas d'ailleurs inaptes à une vie de réclusion : ne les détournons pas, sous prétexte que, là, ces précieuses existences seraient perdues pour la société, sous prétexte que, dans le champ de l'apostolat catholique, leurs mains actives sont nécessaires pour récolter la moisson des âmes. Soyons, au contraire, persuadés que, vivant saintement dans l'ombre des monastères, elles assainiront et vivifieront l'Église par l'influence cachée de leurs vertus.
Si, dans les cloîtres, nous venions à rencontrer des âmes que tourmente la tentation qu'elles mènent une existence inutile, des âmes qui doutent de leur vocation parce qu'elles ne prennent aucune part directe aux œuvres apostoliques.
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sachons calmer leurs scrupules et disons-leur : « Ne regrettez rien de ce que vous avez quitté, et immolez-vous dans le silence sans arrière-pensée; car votre apostolat, de ce qu'il échappe aux regards humains, n'en est ni moins réel ni moins fécond. C'est par vous que nous vivons tous dans l'Kglise. Semblahles à ces racines qui s'enfoncent bien avant dans l'obscurité du sol, vous puisez en Dieu la sève qui nourrit tout l'arbre ; ces fruits qui mûrissent sur nos branches et qui font la gloire de l'Église, ils sont votre œuvre, puisqu'ils n'ont pu croître que par les richesses de sève que vous leur avez prodiguées. On dit de vous que vous êtes les paraton- ■ nerres qui nous protégez. Il est très vrai que, sans vous, nous péririons. Mais il serait plus juste de dire que vous nous sauvez, parce que, par vous, nous communions à la vie de Dieu ; au lieu que, sans vous, si vos prières se taisaient, si vos immolations prenaient fin, nous nous dessécherions et nous péririons, seml)lables à ces vignes qui meurent parce que leurs racines, atteintes par un insecte malfaisant, ont cessé d'être actives et ne les alimentent plus. Vous avez donc le droit de prendre à votre compte la parole que disait Jésus en parlant de ses disciples : « Je me sanctifie pour eux. » Loin donc que votre vie soit inutile, c'est au contraire de sa fécondité que nous vivons et que, dans nos entreprises, nous tenons nos succès. »
Quelle consolation cette pensée n'apporte-t-elle pas à nombre de personnes que les circonstances écartent d'un apostolat efficace ? Si on peut agir efficacement sur les âmes par le seul fait qu'on travaille à se rendre meilleur, quel encouragement pour tous ceux qui gémissent d'être réduits à l'impuissance ! Vous êtes malade, vos infirmités vous condamnent à une inaction qui vous pèse, ne vous désolez pas; vous serez utile encore, et vous exercerez une vraie action sociale, si vous priez avec ferveur, si vous souffrez avec patience, si vous mortifiez votre humeur avec constance. Vous êtes prêtre et chargé d'une paroisse où règne l'indifférence, votre église est déserte, vos
\.K v\i.i:i u sociM.K ni: i.a vu: comimi-i.auvk iOl
]);Mttis>i(iis lie i cilaiiHiil (lt> \itiis aiiciiii secours icli^iicux, ils sdiit iii«*mc les athnsaircs tic la caiiso <jue vous rcpn'sciittv. parmi eux : pitMir/. coiira^'o, vous avez encore un sûr nioNcn lie les atteindre ; soyez, au milieu d'eux, un prêtre parlait ; consacicz à de lorif^Mjcs (uaistjns le temps (pi'ils ne \ous prennent pas ; nioitilie/.-Nons et soullVcz j)our eux ; demeurez tout le jour [)rès d'eux, afin (pie le foyer de la giAce (li\ine (pie ^ous êtes les en\eloppe et les p(''nèlic toujours du rayoruiement de ses inlluences ; si vous i)ers(l'V(!'rcz dans la prière et le sacrifice, vous n'aurez pas été bon sans rcsrdlal ; croyez seulement, en attendant d'en voir les fruits, à l'infaillible action de volrr ferveur sacerdotale.
Kniiii. (pie ce ni(*me esprit préside aux œuvres (pie nous dirigeons. Dans nos paroisses, dans nos pensionnats, dans nos patronages, etc., ayons à cœur de former des chrétiens i|ui pri<Mit et (pii sachent faire des sacrifices, d'aboi'd parce <pie c'est à celle condiliou seulement ({ue nous aurons de Mais chrétiens ; ensuite, parce que ceux-là seuls ont le don il'exercer autour d'eux une féconde influence qui serve réellement la cause catholique. C'est n'être chrétien (jue de nom, c'est être dépourvu d'aptitude à toute action sociale catholique, ((ue de n'avoir pas fait dans son existence une part à ce (jui l'ait la substance de la vie contemplative.
11 se peut que ces réflexions, tout en rappelant des vérités fort anciennes, ne soient pas aujourd'hui sans opportunité.
CONTRIBUTION A l'ÉDUCATIO.N OES CI.EUCS. 12
Adoration Réparatrice
L'Adoration est une partie de la religion ; elle en est même le premier acte. Nous ne saurions mieux la définir qu'en montrant la place qu'elle tient parmi nos actes religieux.
Nos actes religieux ne sont pas réglés d'après nos caprices ou nos fantaisies. Ils nous sont dictés par la nature même des relations que nous avons avec Dieu. C'est pourquoi ils ont été conçus de la même façon par tous les saints ; ils sont identiques à travers toutes les Écritures sacrées ; ils se retrouvent les mêmes, au fond, sous l'enveloppe des rites les plus divers, jusque dans les religions non chrétiennes.
Lorsque l'homme élève vers Dieu son regard, sa philosophie, si rudimentaire soit-elle, et sa foi s'accordent pour reconnaître en l'Etre nécessaire le premier principe et la dernière fin de toute créature. Prosterné devant son Dieu, l'homme confesse donc sa dépendance en disant : « Vous êtes mon premier Principe et ma dernière Fin ; je viens de Vous, je vais à Vous. »
Mais Dieu est notre premier Principe de deux façons, et comme en deux temps successifs : c'est Lui qui nous a donné l'existence ; c'est de Lui que nous la recevons encore tous les jours. Pour le don qu'il nous a fait une première fois sans nous qui n'étions pas encore, nous lui devons la reconnaissance. Pour qu'il nous maintienne dans la vie déjà reçue, et pour que sa libéralité nous confère un accroissement de vie, nous lui devonsen outre la prière de demande.
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Qu'il s'agisse de la première création ou de celle qui se poursuit tous les jours en notre faveur et dont nous somnries conscients, toujours est-il que notre dépendance absolue vis-à-vis de Dieu est manifeste. La nature entière nous jette le cri de saint Paul : « Qu'avez-vous donc que vous n'ayez reçu ? « Vous n'êtes pas parce que vous l'avez voulu, puisqu'il fut un temps où vous n'étiez pas. Vous n'êtes que parce que Dieu l'a voulu ; vous n'êtes que parce que Dieu vous a créés. Vous n'avez pas choisi votre temps pour paraître, ni discerné vos parents pour naître, ni préféré tel ou tel milieu pour vivre ; vous n'êtes venus à cette heure et dans ces circonstances que parce que Dieu l'a ainsi réglé. De plus, ces qualités du corps, ces facultés de l'âme, ces dons de l'esprit et du cœur, ces avantages de famille et d'éducation, vous en êtes entièrement redevables à Dieu. Et quoi qu'il soit vrai de dire qu'une fois créés vous avez été « mis dans la main de votre conseil » et rendus responsables de vos actes, néanmoins toute celte activité que vous avez exploitée pour agir et mériter, toutes ces énergies que vous avez eues sous la main et que vous dirigez tous les jours en les dépensant, vous n'en êtes pas la source, il vous faut les tenir de l'infini et généreux réservoir de vie qui est Dieu, soit qu'il vous les donne spontanément et par pure bonté, soit qu'il les répande sur vous en condescendant à vos prières. En définitive, vous ne possédez vraiment rien que vous n'ayez reçu.
Tel est bien le sentiment d'où naît l'adoration. Je reconnais que Dieu seul est l'Etre souverain, que l'homme n'a d'être que ce qu'il a reçu de Lui. Les actes que me suggère ce double aveu constituent proprement l'adoration.
Tout d'abord, mon âme contemple l'Etre divin. A mesure qu'elle l'étudié davantage, elle le trouve toujours plus grand, plus beau, plus insondable au regard humain. Elle se lient à ses pieds dans l'attidude du respect parce qu'il est grand, dans l'at-
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litude de radmiralion et du ravissement parce qu'il est beau, dans l'altitude de la dépendance et de l'humilité parce qu'il est tout. L'àme s'oublie elle-même, alors, tant elle sent qu'elle ne tient aucune place devant cet Etre infini. De là ces proslernemenls, par lesquels l'homme exprime qu'il essaie de se réduire à rien pour mieux confesser que Dieu seul mérite d'être ; de là ces heures de prières consumées devant les saints Tabernacles, offertes au Dieu de l'Eucharistie dans l'anéantissement du silence et de l'humilité ; de là ces sacrifices et ces immolations de ce que l'homme a de plus clier, son or, ses fruits, sa nourriture, sa volonté, sa personne même, pour que cet anéantissement volontaire d'êtres créés rende mieux l'impression qu'il a du Tout sacré. De là, aussi, ces hommages rendus à Dieu par tant de paroles éloquentes, comme sont tous les psaumes, nombre de chapitres du livre de Job. certains passages des Prophètes et principalement d'Isaïe, d'innombrables prières ou cris du cœur sortis de l'àme de nos saints du Nouveau Testament. Tout cela témoigne que la créature humaine, éprise de la beauté de Dieu, ne voit plus que lui, ramasse tout ce qu'elle a pour l'exalter, supprime et anéantit tout ce qui pourrait prétendre à l'être en face de ce grand Dieu qui est tout.
En effet, si elle se détache un moment de la contemplation de Dieu pour se considérer elle-même, Tame humaine se voit si petite, si dépendante, et par ailleurs si indigne à cause de ses péchés, qu'elle ne se reconnaît botme que pour être la matière d'un holocauste offert sur l'autel du Seigneur. Petite, certes, elle l'est, tenant si peu de place dans le temps et dans l'espace, presque aussi inconnue du présent que du passé et de l'avenir: quelle injustice elle commettrait, si, pour des riens, elle détournait son attention de Dieu, si elle cherchait à fixer sur elle l'esprit et le cœur de quelque créature ! Dieu seul dans la pensée des hommes et moi dans l'oubli, c'est sa devise. Dépendante, elle l'est plus encore, puisqu'elle n'a rien qui lui appartienne eu propre, puisque, pour vivre, il lui faut à toute heure recevoir le pain de l'existence. De quoi pourrait-elle se prévaloir ? Pour
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s'onorgfiieillir do (iiiclciiio chf)S(\ il lui fiiudiiiit oublier Sf)n orif^^iiic ou bien outrn<i(M- sciemment son bienlaileur. Son adoralion, jiour rlro sinrèn% sera donc 1res hunil)Ie. Indigne à cause de ses pécbés. elle le reconnaît sans peine. Car elle a abusé des dons de Dieu ; elle s'est élevée contre lui ]iar l'oi^gneil : elle a voulu cacher son néant en poiHsui\aTit la gloire et en acfpiéranl les richesses : elle a souillé et brisé le \aissean d'élection que Dieu avait sanctifié pour Lui. Ces révoltes ont été un afTront à Dieu et la ruine de sa créature. Dès que, dans son cœur, l'àme se recoiuiaît ainsi pécheresse, elle n'a jilus d'autre ambition que de s'anéantir elle-même pour exalter l'Etre divin qu'elle a méprisé. Dominée par ce sentiment adorateur qui veut (|ue la créature s'efl'ace enfin devant le Créateur, tantôt elle ira s'enfouir dans les solitudes du désert, tantôt elle livrera son corps et son âme aux macérations de la pénitence dans un cloître rigide, tantôt elle se consumera et usera son sang goutte à goutte dans les labeurs d'un apostolat dévorant. Sous quelle forme que ce soit, elle adore eu s'iminolaiit.
L'adoration, on le voit, est comme le cœur même de la religion. Il y a des saints, comme saint François d'Assise, il y a des Ordres religieux, comme les Bénédictins, dont l'adoration s'absorbe principalement dans la contemplation de Dieu et s'exprime surtout par la louange sacrée : Dciis meus, et omnia... Domine Dominas noster, qiiam admirabile est nomen tiuim. Il y a des saints, comme saint Augustin, des Ordres religieux, comme les Trappistes, dont l'adoration semble principalement inspirée par le sentiment de la dégradation de la nature humaine et s'exprime par les rigueurs de la pénitence. D'auties enfin, comme saint Dominique, saint Ignace de Loyola, saint Vincent de Paul, etc., et les Ordres qu'ils ont fondés, ne tendent de même qu'à procurer la gloire de Dieu — ce qui est proprement l'élan adorateur — mais y tendent par les œuvres d'apostolat, c'est-à-dire par les travaux qui usent l'homme en établissant le règne de Dieu dans le cœur de ses semblables.
Si Dieu, considéré comme mon premier Principe, m'impose l'adoration, il va de soi que, envisagé comme ma dernière Fin, il m'astreint au même devoir. Car je suis dépendant de lui dans ma Fin, comme dans mon Principe. S'il n'était que mon Principe et non ma Fin, je pourrais une fois sorti de lui, tenter de m'évader. Mais, puisqu'il m'attend au bout de ma carrière, puisqu'il sera le Juge et le Rémunérateur de ma vie je n'ai pas besoin de regarder d'où je viens, pour me reconnaître petit, misérable pécheur indigne devant Lui, je n'ai qu'à voir où je vais. Du terme où il m'attend. Dieu m'impose sa volonté : si bienfaisante soit-elle pour moi, elle n'en exige pas moins l'immolation de la mienne ; l'holocauste que je lui offre de mon propre vouloir, soit en obéissant à ses ordres, soit en me soumettant aux épreuves de la vie, est l'acte le plus profond et le plus méritoire de mon adoration. De partout, pour peu que je pense à Dieu, je suis donc saisi par le sentiment de l'adoration.
Exalter mon Dieu qui est tout, abaisser et immoler mon être qui n'est rien, voilà par ailleurs où tend mon adoration.
Mais où mène l'adoration ? Est-elle une manifestation toute platonique ou toute sentimentale ? A-t-elle quelque valeur utile ? Pour mettre en relief la valeur utile de l'adoration, il nous faudrait exposer ici sa portée religieuse, morale et sociale.
Car elle a une grande portée religieuse, puisqu'elle rend hommage à Dieu, en proclamant son souverain domaine et en louant ses grandeurs infinies.
Elle a, de même, une haute portée morale puisqu'elle a pour effet d'abattre l'orgueil de l'homme, cause de tous ses
ADOnVTION nÉl'ARATRICE 167
péchés, et de mettre IWnie liuinaine au contact de Dieu, la çonrce de toute perfection.
J'ajoute qu'elle a une très puissante portée sociale, et ((uc les mérites qu'elle ac([uicrt, loin de se concentrer et de s'emprisonner dans le cœur de ceux qui adorent, rayonnent autour d'eux et emplissent le milieu ambiant d'une très bienfaisante influence.
C'est de cette influence sociale de l'adoration que j'ai à parler maintenant. Et encore je n'ai pas le dessein d'en dire tous les avantages. Je dois l'envisager à un point de vue très précis, celui de la réparation. Comment l'adoration pourra-t-elle devenir réparatrice.
11 s'agit ici de la réparation du mal causé par le péché, et plus spécialement du mal causé par les péchés des prêtres.
Le terme de réparation éveille l'idée de dommage. On ne répare que ce qui a été endommagé ; on répare une maison frappée de la foudre, on répare un instrument brisé et rendu par là impropre à sa fin, on répare un organisme blessé, on répare une réputation compromise, on répare un cœur broyé par le chagrin.
Que le péché entraîne de graves dommages, que ce soit même le plus diflicilement réparable de tous les maux, c'est ce que nous voyons presque à chaque page des saintes Ecritures, c'est ce que les Pères et les écrivains ascétiques nous rappellent dans les termes les plus émus, c'est ce que l'expérience de tous les jours apprend à tout prêtre tant soit peu observateur. Nous avons tous rencontré cent fois l'Enfant prodigue avec sa lamentable histoire. Nous savons combien le pécheur se trompe quand il dit insolemment : Peccavi, qiiid mihi accidlt triste ? Et nous lui donnerions à méditer cette parole du livre des Proverbes Funibus peccatoriim siiorani constringitur (Prov., V, 22).
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Miiis qui subit le dommage du péché ? Qui souffre du couy> brûlai que porte le péché '.' Puisque la malice du péché vient de ce qu'il est une offciise de Dieu, il est juste de rechercher si et comment le péché atteint Dieu lui-même.
Les théologiens, avec raison, distinguent en Dieu la gloire essentielle et la gloire accidentelle. Ils sont tous d'avis que Dieu, dans sa gloire essentielle, ne saurait souffrir du péché. Son Etre divin, heureusement à l'abri da nos coups s'il est visé par nos mains impies, ne saurait être blessé par nos fautes. Ce n'est donc pas là que se fait la plaie, ni là, par conséquent que doit agir la réparation. Reste la gloire accidentelle ou extérieure de Dieu, qui est le rayonnement, à travers le monde créé, de sa gloire essentielle. Elle lui vient sans doute de toutes les créatures, mais principalement de l'homme intelligent et libre. L'homme rend gloire à Dieu par les respects qu'il lui exprime et par la beauté et par la perfection de sa propre vie. Dès lors, cette gloire de Dieu est entamée, amoindrie, endommagée, toutes les fois, que par un péché, l'homme diminue le respect de Dieu dans le cœur de ses semblables et qu'il altère l'image de la perfection divine dans sa propre personne.
Nous voilà donc en face d'un dommage réel, d'autant plus regrettable que le péchéaplus degravité, causéàla gloire deDieu. Vous dites, ô pécheur, que vous n'avez fait de mal à personne ; considérez donc le coup que vous avez porté à Dieu même en scandalisant le prochain et en avilissant votre être. Au lieu de l'honneur qui revenait à Dieu du respect de vos semblables et de la valeur morale de votre personne, il rejaillit sur lui du mépris et de la honte de ce double fait que votre péché étant un scandale porte au mal et détourne de Dieu ceux qui le connaissent, et, que votre péché étant pour vous une ruine intérieure à tous points de vue vous avez détérioré en vous l'œuvre divine dont le rôle était de rendre hommage à son auteur. Vous avez donc gravement endommagé la gloire de Dieu, il y a donc vraiment lieu, de ce chef, à réparation.
Ai)(»K\ri()N iiî:PAU\TniCK l(»f>
Mais. (]('jà jo l'ai dil, il \ a aussi du dommage du côte de l'homme. Celui (jui prclie est l'ennemi de son àme. il se donne le rouj) de la mort. Nous savons ({uellc déformation subit le j)écheur tlu fait de ses fautes : nous savons ce qu'il perd du côté surnaturel ; pour être moins souvent exposés, les ravages produits par le mal dans l'ordre naturel lui-même n'en sont pas moins dignes de laimes : les facultés de l'ame abaissées, les idées frappées du vertige de l'eireur, le cœur dévoyé, la volonté brisée, les sens j)eivertis. le corps lui-même portant le stigmate du vice. Un premier pécbé semble laisser indemne l'être qui l'a commis ; mais la fêlure est faite an vase, elle \a s'élargissant tous les jours jusqu'à ce qu'elle se révèle béante. De quelle réparation l'être lui-même ainsi blessé par le péché n'a-t-il pas besoin?
Lorsque le péché éclate au dehors, comme c'est le cas le plus ordinaire pour le prêlre, il devient le scandale des fidèles : c'est alors une pierre d'aclioppenient où se heurtent les âmes qui ne sont qu'à demi affermies dans la foi et la vertu ; ébranlées par le choc, elles tombent et se blessent parfois mortellement. Par là. le péché se multiplie, le mal se propage comme une contagion funeste. Les ruines ne sont plus seulement dans l'âme du pécheur, mais aussi dans la vie de toutes les personnes qu'ont entraînées ses fâcheux exemples. C'est le cas de dire, lorsqu'il s'agit du prêtre, que le clocher qui tombe écrase sa paroisse. De ce chef aussi, quelle réparation à faire !
INIais de quelle façon se fera cette réparation ?
Nous ne sommes point, sur une question aussi capitale, abandonnés à nos propres conjectures, Nous avons été précédés dans cette voie par le grand Rédempteur du genre humain. Nous n'avons qu'à étudier et à suivre ses exemples.
Toute la mission de Jésus-Christ a consisté à réparer le mal causé dans le monde par le péché ; car. dit-il, « le Fils de l'homme est veiui pour sauver ce qui avait péri. » Or tous les
ncles par lesquels il travaille au salut du monde dérivent de l'adoration. Voyez le langage que lui prête saint Paul : « Les holocaustes et les hosties du temple, ô mon Dieu, ne vous ont pas été agréables ; alors j'ai dit : voici que je viens moi-même, o Seigneur, pour accomplir votre volonté. » En d'autres termes : l'adoration exprimée par les Victimes du Temple n'ont pas suffi à racheter les hommes, alors je suis venu moi-même, par mon sacrifice, vous offrir une adoration digne de vous.
L'adoration de Jésus, immolé devant son Père pour réparer l'humanité, a pris quatre formes : celle de la vie cachée, celle de la prière, celle du travail apostolique, celle du sacrifice sanglant. Par sa vie cachée, à Bethléem, en Egypte, à Nazareth, il s'abaisse dans l'humilité ; il est, devant son Père, dans l'attitude du prosternement ; par le peu de place qu'il tient et le peu de bruit qu'il fait, il témoigne que son Père doit remplir le monde de son nom et qu'il est seul digne d'occuper l'esprit des hommes. Par sa prière, qui dura autant que sa vie silencieuse à Nazareth, angoissée au Jardin des Oliviers et sur le Calvaire, il proclame la dépendance absolue où il est vis-à-vis de son Père et rend hommage à la toute-puissance et à la bonté suprême du Père qui est dans les cieux. Dans les travaux de l'apostolat, il consume ses forces, il souffre les rebuts, il se heurte à la malice des hommes, il essuie même leurs soupçons, éprouvant d'un côté la peine du labeur et goûtant d'un autre côté l'amertume de l'humiliation. Enfin, par son sacrifice sanglant, il fait à son Père l'immolation par excellence de son être, puisqu'il voit sa chair hachée par les fouets, ses veines vidées de son sang jusqu'à la dernière goutte, et que, par surcroît, il rend son âme même à Dieu. Un être peut-il s'effacer davantage ? Peut-il, dès lors, adorer plus profondément ?
De ces multiples adorations de Jésus s'est formé un trésor de mérites. Des mérites, acquis à un si haut prix, sont assurément sa propriété, mais il ne les garde pas comme un trésor intangible et incommunicable. Il veut que tous ses frères, dans l'humanité, participent à ses biens. Uni à tous par le lien de la chair.
ADORATION KÉPAlVATRICt; 171
il forme avec eux un corps iiiysliquo dont il est la tête cl dont nous sommes les membres : tête riche d'une vie qui déborde, membres paralysés et desséchés par la mort du péché. Du sommet où elle abonde, la vie déborde sur tous les membres et les ranime. Peu à peu, à mesure que chaque membre participe à la vie du chef, la mort recule, la vie renaît, le mal se répare. Et plus la vie circule dans le corps mystique du Christ, plus il y a de gloire rendue à Dieu. Delà sorte, grâce à l'adoration féconde de Jésus, la réparation se fait à la fois du côté de la terre et du côté du ciel.
Tel est le modèle. Soyons des réparateurs à la manière de Jésus-Christ.
Tout d'abord, que notre adoration ressemble à son adoration, qu'elle en revête toutes les formes, dans la mesure où notre vocation le permettra.
Aimons premièrement l'immolation que comporte la vie cachée : honorons Dieu par le silence qui nous enveloppe, par l'obscurité qui nous cache aux yeux des hommes et lorsque la gloire de Dieu demandera que nous soyons en évidence et qu'on parle de nous, sans rien compromettre de nos œuvres, gardons quelque coin de notre âme et de notre vie dans l'ombre ; en diminuant volontairement la place que nous pourrions tenir, il semble que nous laissons plus large et plus intacte celle qui revient à Dieu.
En second lieu, adonnons-nous à la prière; non pas seulement à la prière publique, où nous participons au culte du peuple, mais à la prière solitaire, à l'oraison ignorée, à la contemplation que les saints prolongeaient durant leurs nuits ; et ne prions pas seulement quand nous avons des élans de ferveur, mais, comme Jésus, quand nous sommes angoissés, déprimés, humiliés, méconnus et rejetés des hommes. Dans toutes ces rencontres, faisons-nous petits devant Dieu, effarons-nous à ses
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pieds, reconnaissons-nous misérables et besogneux, de telle sorte qr.c notre supplication soit une adoration.
En troisième lieu, usons-nous dans le travail apostolique. La dépense de soi est toujours accompagnée d'une usure d'être. Mais celle usure d'être n'est pas toujours également perçue par la conscience. De bonne heure pour ceux qui se donnent avec excès, avec la chute des années, pour ceux qui y mettent le plus de sagesse, il y a le sentiment que le labeur est une réelle immolation de soi, C'est à ce titre que, accepté et aimé, recherché même, il devient une forme d'adoration.
Enfin, i-oyons prêts à aller jusqu'à l'elTusion du sang. Que nous soyons un jour mis en demeure de faire cet acte par excellence d'adoiation, ce n'est point un ic\c sans fondement. Le sang a élé demandé aux premiers prêtres de l'Eglise, il est demandé encore pour la fondation de toute église neuve qui commence ; si anciennes que soient les constructions de nos églises, l'histoire contemporaine nous apprend que du sang est demandé aux évêques et aux prêtres comme un ciment qui doit réparer les lézardes de l'édifice parfois branlant. Est-il un aveu plus éclatant du peu que vaut notre vie et de l'infinie grandeur de Celui qui demeure invaincu au milieu de tant de victimes? Recevoir la mort, qui, humair^ement noxis anéantit, n'est-ce pas faire acte d'adoration à Dieu ?
Par tous ces moyens, en nous se fait comme dans le Christ, une accumulation de mérites. 'Ce sont ces mérites que nous offrons à Dieu en réparation.
Mais cette réparation est parfois conçue comme une œuvrede substitution et de dédommagement. A la place des blasphèmes et des iiîjures. Dieu reçoit des louanges et des hommages. Au lieu d'hommes pervers, il voit des hommes vertueux et saints. On dit alors que son cœur est consolé. Le mal commis a été compensé par le bien généreusement accompli.
Bien plus élevée, plus féconde, plus juste aussi, nous apparaît l'idée de réparation telle qu'elle nous est représentée par le dogme de la Communion des Saints. Le Christel ses fidèles ne
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foriiicnt qu'un nièuie corps vivant : le Christ en est la lèle, cl, à ce titre, il y a la principale influence de vie ; mais les fidèles sont les membres, et, dans un corps vivant, les membres, en même temps qu'ils reçoivent la vie, ont lojjouvoirde la communiquer cl (le l'accroître dans le reste du corps. Si tout mombro qui dépérit nuit au corps entier, par con! ro. tout membre qui prospère augmente la vitalité de tout le corps. Que, dans un corps atteint en cent ou mille endroits, ii y ait quelques portions animées d'une vitalité plus haute, o\ leur surcroît de vie réparera ce qui tombait en langueur.
On ne saurait réprésenter plus au vif la'uvre de réparation. Elle sera faite par une élite résolue à po; ler sa vie religieuse et morale à la plus haute intensité. Qik l'adoration, sous ses formes multiples, nous sanctifie donc oi relève notre degré de vie surnaturelle ; et aussitôt, par une iuJaillible communion, <jue nos intentions ne feront qu'activer, nos mérites, nos profits spirituels répareront les déchets que subit le corps mystique du Christ. Le premier profit sera [)our nous, qui aurons une santé morale plus florissante ; le scoond profit sera pour les pauvres pécheurs, qui bénéficieront -i'' nos sacrifices et de nos adorations. Finalement, la gloire de Dieu, après avoir subi une éclipse par le fait du péché, aux yeicc des hommes, réapparaîtra dans son éclat recouvre, c'est-à-dire réparé.
s IV Foi et Piété
On peut bien, par un artifice intellectuel, concevoir la foi indépendante de la piété : la foi croit, la piété prie ; la foi est un état de l'esprit, la piété est un mouvement du cœur ; la foi demeure intacte, lors même que la piété sommeille.
Mais, si on y regarde de plus près et surtout si l'on consulte l'expérience, la foi et la piété apparaissent si étroitement liées, que l'une ne va point sans l'autre : la foi a besoin de la piété pour affirmer sa vie ; le souffle de la piété a la vertu de ranimer la flamme de la foi.
Tout d'abord la foi est une vie qui s'exprime par la piété.
Si la foi n'était qu'une spéculation de l'esprit, si elle ne consistait qu'à dresser et à retenir le catalogue complet des propositions révélées de Dieu et enseignées par l'Eglise, elle trouverait sa fin dans la précision de ses énoncés et dans l'intégrité de son objet, elle serait à son apogée dans le théologien le plus habile. Mais la foi implique un mouvement de l'âme vers Dieu, un effort intérieur de l'être humain vers l'Être infini que, par ses dogmes, la révélation propose à l'homme comme objet suprême de ses aspirations ; par là elle devient une vie : par là la foi d'un curé d'Ars peut avoir plus de prix que la foi du plus savant docteur de Salamanque.
Dès lors qu'elle est une vie, la foi ne peut se contenir. Active comme un ferment, elle se propage et envahit toutes les facultés de l'âme. Elle ne souffre point d'être retenue prisonnière ; elle fait explosion au dehors. Ses manifestations revêtent dos. formes multiples ; à l'égard des hommes, elle inspire les