I.KS ACTKS EXTÉRIEl RS DK REIIOION
iront à D'khi, j)uis(iue c'est par oUc ([u'ils coiUKiilioiil cl qu'ils auioiit lo pouvoir d'accomplir la loi morale, qui n'est autre que la volonté ctorncllcde Dieu. Or leur religion s'évanouira, infailliblement s'éteindra, comme s'éteint la flamme dans un foyer <lont on ne renouvelle pas les tisons, si elle n'est pas constamiiieiit excitée par des actes extérieurs. Car l'homme est ainsi <onstilué que les sentiments les plus naturels à son àme s'afl'ai- Iilissent et disparaissent, dès qu'ils ne sont plus entretenus par un souille extérieur qui passe par la sensibilité.
Voilà pourquoi le prêtre souffre, lorsque, dans sa paroisse, il voit tomber les pratiques religieuses. 11 sent qu'un grave dommage sera le fruit de l'abstention, les pratiques s'en vont, la religion s'en ira. Aussi a-t-il raison de presser les fidèles de revenir sans plus tarder aux actes extérieurs dont ils s'éloignent. Les missions en provoquant des « retours » à la pratique, sont, pour une population, un puissant agent de régénération religieuse et morale.
Mais le prêtre, en qui ces convictions sont fortement ancrées, pourrait-il négliger lui-même les actes extérieurs de sa n ie sacerdotale? Cet illogisme de conduite lui serait souverainement funeste. Aussi met-il, tous les jours, au foyer de son cœur, les tisons de ses exercices de piété.
s VII
L'art religieux et le chant grégorien
Mes chers Enfants '
Vous chantiez tout à l'heure, à la seconde antienne des Vêpres^ que Valérieu, lorsqu'il entra dans la maison de Cécile, « trouva Cécile en prière avec l'ange » de Dieu *. Invité ce soir à venir entendre vos religieuses mélodies, j'ai l'impression que je vous ai trouvés de même priant avec les anges. Car vos douces modulations, exécutées avec tant d'art, sont moins une musique qu'une prière ; et j'ajoute qu'elles n'expriment si vivement la prière que parce qu'elles sont une excellente musique. Vos voix, tantôt graves et suppliantes, tantôt alertes et joyeuses, toujours sûres d'elles-mêmes, formaient comme un chœur où des anges et des hommes se répondaient et s'unissaient tour à tour pour dire à Dieu la même prière et la même louange.
Après vous avoir entendus, mes enfants, je voudrais me taire et prêter l'oreille, dans le silence du recueillement, aux harmonies intérieures que vos chants ont évoquées dans nos âmes. Car nos âmes chantent aussi ; et il me semble même que les voix de la terre n'ont point d'autre mission que d'éveiller nos âmes et de les accorder avec les voix du ciel qui résonnent dans tous les cœurs chrétiens. Cette musique d'en haut que, grâce à vous, nous commencions d'entendre et de goûter dans le fond de notre être, n'allons-nous pas l'étoufTer maintenant par le bruit de nos paroles ?
• Discours prononce au Petit Séminaire de Versailles, le jour de la Sainte Cécile, 22 novembre 1901.
' Valerianus in cubiculo CœcUiam cuin Anjelo oranlem invenit (2° ant. des Vêpres de Sainte Cécile).
l.AUT UEMCll'l X ET LE C1I\-NT GUÉGORIEN 183
Oui, je craius de rompre le cliarmc sous lequel vous nous avez mis. mes chers enlanls ; je crains de faire descendre nos âmes de ces sommets où vos fraîches voix, comme des ailes d'anges, nous ont élevés. Car il en est souvent des orateurs comme de ces savants qui n'analysent une substance qu'en la détruisant, qui ne pénètrent les ressorts de la vie qu'en produisant la mort.
Cependant d'aimables instances, auxquelles je ne puis malgré tout refuser ma reconnaissance, m'ont fait un devoir de prendre la parole ; et, si périlleuse que soit la tâche, nous chercherons, en étudiant nos plus intimes mouvements d'âme et l'aptitude du chant grégorien à les provoquer, quelles leçons se dégageiit de cette pieuse fête d'art chrétien.
S'il est un fait qui éclate dans l'histoire, mes chers Frères, c'est que l'Eglise aime les arts. Dans son apostolique désir d'atlèiudre et de sauver les âmes, elle les a comme enveloppées d'une atmosphère d'art, et elle les a constamment soumises à la séduisante action du beau sensible. Lorsqu'elle était prisonnier^ aux Catacombes, elle charmait les regards de ses fidèles par les peintures symboliques qu'elle semait sur les murailles, et déjà elle tenait les âmes élevées à Dieu par ses psalmodies dont la monotonie, jamais lassante, exprimait au naturel les gémissement discrets et les appels résignés d'âmes qui n'aspiraient qu'après la patrie céleste. Sitôt qu'elle eut conquis la liberté et qu'elle put épanouir au grand jour sa vie débordante. l'Eglise bâtit ses temples au milieu des grandes cités, et, jalouse d'honorer la grandeur de son Dieu, elle invita tous les arts à épuiser leurs ressources pour chanter sa magnificence.
De là ces immenses cathédrales, vrais poèmes de pierre, où la richesse des matériaux rivalise avec l'ampleur des conceptions et le fini du travail. Tantôt les lignes, rigides et sévères, y symbolisent la solidité de nos dogmes ; tantôt, souples et variées,
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elles rendent les senti menls qui se succèdent dans nos âmes et semblent même s'incliner dans l'allitude de la prière. La nature prête au ciseau ingénieux du sculpteur toutes ses formes et jusqu'à ses caprices, et la couleur aclièvc l'image de la vie en se jouant à travers les verrières et en attirant l'œil sur les scènos animées des fresques ou des mosaïques. Du reste la vie n'est point suspendue dans le temple de Dieu ; elle se meut dans le ry4,hme auguste des cérémonies sacrées ; elle prend une voix dans la prière, dont les foimules sont écrites dans la langue du plus pur lyrisme ; elle éclale dans les chants, dont les accents inspirés rendent tous nos besoins ; elle anime la chaire chrétienne, où la parole du prédicateur, qu'il s'agisse d'instruire ou d'émouvoir, n'atteint sou but que si elle emprunte à tous les arts les éléments de la beauté.
Loin de répudier les arts, l'Eglise les exploite donc en les christianisant. Ils sont pour elle un puissant moyen d'action sur les âmes, je dirais presque un agent de di\ine séduction, à tel point que c'est trahir l'Eglise que de porter atteinte aux arts dans l'expression des sentiments religieux, que de substituer" à la beauté réelle de banales ou ridicules contrefaçons. Servir la .pause de l'art religieux, c'est donc entrer dans les desseins de l'Eglise et concourir au salut des âmes.
Dans ce culte pour l'art et le beau, l'Eglise fait preuve d'une profonde connaissance de l'àme humaine.
Conquérante par mission, elle va droit aux âmes ; car sur les âmes doit s'exercer son empire. C'est pourquoi elle cherche à saisir leur attention, à gagner leurs sentiments, à retenir leur volonté : il faut qu'elle s'en fasse écouter, qu'elle les touche, qu'elle s'en empare, qu'elle les sauve.
Mais on n'atteint pas directement les âmes. Ceux qui tentent de leur parler sans intermédiaire, par des abstractions ou des formules générales, ou bien n'en sont pas compris, ou bien j'.e peuvent fixer leur attention. L'âme ne se livre qu'à ceux qui la traitent suivant sa condition. Or, dans la condition présente, elle est intimement liée à l'organisme ; elle a épousé une chair
l'aut religieux et I.E CIIAM' grégouien 1<S5
sensible ; elle ost ivpatuluc dans loiis nos membres qu'elle anime do st)n souille ; el c'est par nos sens ([n'elle entre en commerce avec le monde extérieur.
Nos sens, voilà donc l'entrée de notre àme ; rien n'arrive jus<iu'à elle (jue par cette porte de la sensibilité. Ainsi les sens, que nous maudissons parce qu'ils nous ont tant de fois trahis, sur les(piels il faut veiller de peur (pi'ils ne doiuient accès à des germes de mort, les sens sont aussi nos auxiliaires, d'humbles mais indispensables auxiliaires de notre âme, de sorte qu'il s'agit moins de les détruire que de les maîtriser : s'il est dangereux de leur lâcher la bride, c'est un devoir de faire leur éducation. A celte éducation s'attache précisément l'Eglise, lorsqu'elle soumet ses fidèles à la bienfaisante action des arts. Voyons d'un peu plus près, mes chers Frères, jusqu'à quel point elle a raison.
D'où viennent en effet nos idées ? Ne fleurissent-elles pas sur nos images ? Plus nos images sont vives, plus aussi nos idées sont nettes ; plus les images sont riches et nombreuses, plus aussi nos idées sont abondantes et puissantes. Cette dépendance de la vigueur de la pensée et de la finesse de la sensibilité avait été reconnue et merveilleusement étudiée par nos philosophes chrétiens du moyen âge, et principalement par saint Thomas d'Aquin. Qui n'a observe d'ailleurs qu'une sensibilité obtuse ou inculte laisse un esprit dans la médiocrité, tandis qu'une sensibilité délicate et sagement cultivée est le trésor où s'enrichissent les intelligences d'élite ? Quel que soit le degré de notre sensibilité native, elle vaut en proportion de la culture qu'elle reçoit, c'est-à-dire en proportion des images qu'elle recueille et des impressions dont elle garde la trace. Cette collection d'images et d'impressions peut se faire au contact des grands spectacles et des puissantes beautés de la nature. Mais elle se fait plus sûrement encore au contact des œuvres d'art, non seulement parce que l'art met les beautés déjà discernées de la nature à la portée de tous, mais parce qu'il a un pouvoir d'influence que ne possède pas la nature. Car
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l'œuvre d'art, c'est plus que la nature, c'est l'âme même de l'artiste ému incarnée en quelque sorte dans la matière. Ce quelque chose de l'artiste qui reste dans son œuvre est propre à vous toucher, à vous communiquer l'état même par lequel il a passé : une sorle de vibration, en réserve dans son œuvre, met votre âme à l'unisson de la sienne, si bien que vous êtes émucommelui, vous pensez comme lui, vous vous élevez jusqu'à lui. N'avez-vouspas tous fait, mes chers Frères, l'expérience de ce pliénomène mystérieux devant un marbre ou un tableau de grand maître, à l'audition de quelque pièce musicale saisissante ? Combien active et pénétrante était votre pensée, et combien vastes les horizons qu'elle embrassait, alors qu' une vive lumière avait jailli de l'ébranlement de la sensibilité !
Non moins grande est l'action de notre sensibilité sur notre volonté. Sans doute, notre volonté est spirituelle au même titre que notre intelligence; mais, à son tour, elle n'entre en pleine activité que sous la poussée de nos sens. Qui ne sait combien les idées pures sont impuissantes à nous mouvoir? Qui n'a gémi d'être souvent resté lâche en face du devoir clairement reconnu ? Comment donc sortir de Jios itisignifiances morales et réveiller nos énergies assoupies ? A la clarté dans nos idées il faut joindre la chaleur de nos sentiments. Tant qu'aucune flamme ne fait bouillonner le cœur, l'esprit a beau tracer la voie de la vertu, les pieds ne se mettent point en marche. Ce sera donc avoir trouve le secret de bien agir, que d'avoir découvert le moyen d'animer et d'échauffer le cœur. Or, si les nobles pensées ont le pouvoir d'embra?er le cœur dans certaines âmes d'élite, le cœur de la plupart des hommes n'est ébranlé à coup sûr que pardes influences extérieures. Quand les sens sont pris, le mouvement va droit au cœur, et par le cœur il détermine l'action. Et maintenant, je vous le demande, où irons-nous puiserles nobles émotions, assez mesurées pour ne point endommager les sens par des troubles violents, assez puissantes néanmoins pour éveiller dans le cœur des impulsions vigoureuses qui aboutissent aux actes ? Ah ! les arts seront les sources fécondes où nous irons renouveler notre
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aclnilc : leurs suggeslions favorables pciu-licroril par nos \eti\. et plus encore par nos oreilles. Les arts cpii révèlent une expression sonore seront les plus agissants : la poésie bien rythmée, la parole ardente d'un orateur, et par dessus tout le son musical.
Ne craignons pas d'avouer, mes Frères, à quel point nous sommes tributaires des artistes : ils sont les grands éducateurs de riiumanité, missionnaires du viai et du bien, lorsqti'ils les font goûter par le beau. Mission redoutable que celle des artistes : quelle responsabilité en ctlet n'auraient-ils pas, si, au lieu de vivifier nos sens ils les empoisonnaient, si, au lieu d'élever nos esprits vers le vrai et d'émouvoir nos cœurs pour le bien. ils en venaient à nous avilir et à nous corrompre ! D'un autre côté, qui ne voit le devoir qui s'impose à ceux qui ont à prêcher la vérité et à faite aimer la vertu ? S'ils veulent être des missionnaires écoutés, ils doivent dans leur éducation apprendre à manier les ressources de l'art. Et en effet que prétend l'Eglise dans l'éducation de ses jeunes lévites, sinon les mettre en état, par les Belles-Lettres, d'exprimer avec éclat le vrai et d'entraîner les cœurs au bien.
Ces considérations, mes cliers Frères, nous font comprendre pourquoi l'Eglise a, de tout temps, compté sur les arts pour instruire et toucher les âmes. Elle les a tous exploités, depuis la ligne architecturale jusqu'à la poésie; mais l'art de la musique, de tous le plus suggestif, est celui auquel elle a donné la prépondérance dans son culte. Quelque sentiment qu'elle exprime à son Dieu, elle chante : elle chante la louange et la joie, elle chante ses tristesses et ses supplications ; à l'autel le prêtre chante les devoirs qu'il rend à Dieu au nom des fidèles ; les fidèles, à leur tour, n'élèvent ensemble leurs voix que dans les modulations rythmées du chaut. Ce n'est pas que notre Dieu n'entende la prière secrète des cœurs qui s'humilient ; mais, ces cœurs ne s'humilient et ne prient que si le chant éveille en eux le sentiment religieux. Nous arrivons ainsi, mes Frères, à notre sujet, à notre chant grégorien, à cette expression traditionnelle de l'àme chrétienne, à cet art du plain-chant par
lequel l'Eglise espère toucher nos cœurs et les porter à Dion. De ce chant religieux nous dirons que c'est vraiment un art, et le plus religieux de tous les arts.
Notre chant d'église est vraiment un art, s'il se présente comme une forme sensible, assez riche en ressources pour exprimer le beau, assez puissant pour éveiller dans l'àme les nobles sentiments. Certains amis du plain-chant, avec plus de piété que de philosophie, ont cru relever son mérite en affirmant qu'au lieu de parler aux sens, comme fait la musique, il s'adresse directement à l'intelligence. Ils n'ont pas pris garde qu'ils dépouillaient ainsi le chant d'église de son caractère primordial et qu'ils le biffaient du rang des arts ; ils n'ont pas compris que la raison d'être du plain-chant, comme de la musique, est de saisir l'àme par les sens. Certes, il diffère profondément de certaine musique moderne mais seulement par la manière dont il frappe et envahit les sens. Tandis que cette musique, par une mesure brutalement marquée, par les sauts brusques de ses intervalles, par des écarts dénotes qui appellent des éclats de voix, par de subites variations d'allures et ses fréquents changements de ton, ébranle à outrance la sensibilité, exagère le sentiment jusqu'à soulever des passions violentes, et finalement empoisonne les sens en y provoquant le goût et le besoin d'impressions excessives, le chant grégorien, modeste dans sa marche, contenu dans son allure, sans être monotone, visant à la beauté sans rechercher l'effet, liât te le sens sans le troubler, repose les nerfs au lieu de les surexciter, provoque par de douces émotions le recueillemetit intérieur au lieu de disperser l'àme vers d'éblouissantes chimères.
Cette distinction une fois posée, ne craignons plus de dire que le plain-chant parle aux sens. C'est un son ; il est fait pour l'oreille. C'est uue mélodie qui se déroule. 11 veut plaire et charmer. Telle est sa mission ; ne la lui enlevez pas. Dès qu'il
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cesse de llatter le sens, il iiCsl plus ltii-nièiii(\ il ii'atl»Miit j)lns sa fin. ^ ous nio direz (m'il esl le véhicule du mot, (jne par ses notes la phrase liliirgicjiie porte dans l'anie la pensée religieuse. Sans doute ; mais dès cpi'à la phrase vous su rpcrposez le chant, votis traduisez la phrase dans une langue nouvelle, et si la tra- (luclit^n est bonne, c'est elle qui retient l'allention. Vax écoutant la mélodie, vous suivez la pensée, vous entrez dans le sentiment, et pourtant vous oubliez les mots : oui les mots disparaissent, et cependant leur effet grandit. La phrase peut même s'elfacer tout à fait, comme les longues vocalises de nos alléluias, et l'àme écoute toujours la même pensée, parce que la nmsique qui charme l'oreille ne cesse pas de la traduire. Quedis-je ? la vocalise elle-même peut se taire à mon oreille, et, grâce à la vibration qui demeure encore dans mon imagination, je reste tout plein du sentiment religieux. Qui n'a point entendu daTns les heures de recueillement ces mélodies intérieures, ne sait rien de la vertu du chant.
Si modeste qu'il soit dans sa démarche, le plain-chant ne manque ni de richesse ni de puissance d'action ; car il faut nous garder de confondre la gravité de tenue avec le dénuement. Les modalités qii'exploite le chant grégorien sont très variées : tandis que la musique moderne ne s'exprime que sur deux tons, le majeur et le mineur, le chant d'église en compta au moins huit. Et ces huit modes ont leurs règles, leurs aptitudes d'expression : ils ne se prêtent pas tous avec une égale facilité à rendre les divers sentiments de l'àme ; les uns sont naturellement graves et majestueux, d'autres inclinent à la ])rière, d'autres enfin, plus hardis, s'exaltent jusqu'à l'enthousiasme. 11 y a une science du plain-chant, avec des principes et des règles pratiques, comme il y a une science de la musique. Depuis plusieurs siècles, cette science était comme ensevelie sous l'apport des productions modernes : nouveau Champollion, dom Pothier, et à sa suite les bénédictins de Solesmes, la retrouvent par fragments et, après en avoir déchilfré la langue, ils a])prendront à l'écrire.
Ln monotonie ne règne point dans chacun de ces modes multiples : il y a place pour l'originalitc', pour l'imprévu ; les nuances de sentiments s'y cxprimeiU avec fidélilc. Pour vous on convaincre parcourez le vaste recueil des chants d'église. Comme toute collection d'art, ce recueil offie assurément des inégalités, et nous serions na'ïfs d'en admirer toutes les pièces. Mais que le nombre est grand des morceaux dont la facture est imposante, dont les phrases sont correctement construites et agencées, dont les expressions sont puissantes ! Quel compositeur ne voudrait avoir signé quelques-unes de ces immortelles cantilènes ? Nos musiciens ont beaucoup écrit pour les offices des morts : lequel d'entre eux prétendra jamais avoir rendu la douleur contenue et la prière tour à tour déchirante et résignée de notre messe de Requiem. Ah ! les bonnes heures qu'on passe à parcourir les belles pages du graduel grégorien ! Je ne sais aucun moyen plus sûr de mettre l'àmc sous l'impression religieuse et de la plonger dans le recueillement.
Souple comme les mouvements de lame, le rythme libre du plain-chant se prête à toutes les phases successives du sentiment. Si la mesure l'emprisonnait, il s'adapterait mal à l'âme humaine ; parce qu'il n'a rien de raide, il en suit avec aisance tous les contours. Quelle variété de manières, depuis la simple psalmodie jusqu'à nos capricieuses et très amples vocalises ! La psalmodie n'est qu'une lecture faite avec ordre de la prière sacrée, et déjà, dans la nudité de sa ligne mélodique, elle ne laisse pas de saisir l'âme par sa religieuse monotonie. Dans le chant des psaumes, la lecture s'infléchit à peine, et cependant quelle vie, quelle solennité il en résulte pour l'office à deux chœurs ! Dans les hymnes, l'allure devient plus vive et plus hardie ; la mélodie s'éloigne de la lecture uniforme, bien que les mots, serrés de près par les notes, soient encore puissamment en relief. Dans les antiennes et les introïts, la mélodie acquiert plus d'ampleur et de richesse, elle commence à se détacher du texte pour essayer de rapides envolées. Mais elle ne triomphe pleinement que dans les vocalises à neumes enchaînés de nos
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Kyrie ou do nos altclidas ; là, comme une \apeur légère sortie de l'encensoir, elle ondule indépendante, emportant avec elle l'âme ravie vers le ciel. Dans ces traînées sonores, où des esprits ignorants et chagrins n'ont V4i qii'unc informe poussière de notes, il règne un ordre parfait, que marque un rythme parfois savant, où les voix exercées se jouent avec une aisance admirablement cadencée.
Tel est l'art que l'Eglise adopta d'abord pour épancher devant Dieu ses prières, l'art dans lequel les beaux siècles chrétiens ont coulé leurs brûlantes impressions de foi et d'amour, l'art riche encore pour exprimer, si nous le voulons, les sentiments dont la foi religieuse pénètre nos âmes. Une étroite alliance unit durant de longs siècles la religion chrétienne et le chant grégorien ; ne la brisons pas, car elle était fondée en raison.
Qui ne voit que notre chant d'église est bien fait pour notre langue liturgique ? Si le plain-chant n'est pas né de la prononciation latine, du moins il s'est développé avec elle. Dans ses éléments les plus simples il ne fait que reproduire la cadence latine marquée par les accents. Lorsqu'il se couvre d'ornements, il ne s'élargit pas comme une masse informe, mais il grandit comme un organisme, et les points saillar.ls que laisse apercevoir le tissu de ses notes sont les accents de la phrase latine. A mesure que se déroule majestueusement sa phrase musicale, il semble qu'on assiste au déploiement d'une période latine. Et jusque dans les vocalises où les mots ont disparu, l'organisme du génie latin, le mouvement de la pensée latine se reconnaît encore. L'accord est tel, lacompénctration si intime, qu'une phrase latine semble étouffer ailleurs que sous les larges plis du chant grégorien ; et réciproquement, le plain-chant nous semble étrange lorsqu'il revêt une autre langue que le latin, comme ferait une toge antique sur des personnages modernes. C'est ainsi que le plain-chant a pris un caractère religieux qui en a fait une musiqne réservée pour l'église.
Sa simplicité, en le mettant à la portée du peuple, le destinait
aussi à devenir un £hant religieux. La religion, en efTet, n'est pas le propre d'une élite, mais le droit et le devoir des peuples entiers, de sorte que le mouvement religieux ne doit pas entraîner vers Dieu seulement quelques âmes de choix ; mais les masses populaires elles-mêmes. L'expression religieuse qui se fait par le chant doit donc être accessible à toutes les âmes : les plus simples et les plus grossières doivent la comprendre et y participer aussi bien que les plus cultivées et les plus déliées. Le jour où le peuple ne va dans l'église que pour écouler des virtuoses dont les voix exécutent des tours de force ou exhalent une sentimentalité plutôt mondaine, l'église a cessé d'être un temple pour devenir un théâtre. Mais Dieu rentrera dans le sanctuaire et dans l'âme populaire, le jour où les chants, simples dans leur allure et chrétiens dans leur expression, jailliront de toutes les poitrines à la fois comme l'explosion naturelle du sentiment religieux. Or, le chant grégorien, lorsqu'on l'aura tiré du mépris où on le délaisse, lorsqu'on lui aura rendu sa souplesse et sa piété native, redeviendra, en résonnant encore sur les lèvres du peuple assemblé, le fidèle interprète et le soutien puissant du sentiment chrétien. A part certaines vocalises, réservées pour les voix habiles, et d'ailleurs plus propres à nourrir la piété qu'à piquer la curiosité, la langue grégorienne est à la portée de tous ; dite avec art, elle a de quoi charmer les populations les plus distinguées de nos cités ; même sur les lèvres des simples, elle prend des accents de foi très touchants. Et pour l'apprendre, il ne faut point une longue étude ; vous avez senti tout à l'heure, mes frères, avec quelle perfection ces enfants exécutaient nos mélodies sacrées et pourtant ces enfants n'avaient reçu, depuis quelques semaines, qu'une initiation limitée. Partout où le zèle d'un prêtre en poursuit l'entreprise, le peuple se met vite au pas de cantilènes si religieusement cadencées.
Mais la vérité nous commande d'aller plus avant, et d'ajouter que ce chant populaire semble créé pour être la