POLITESSE
(liiiis (k's miliciiv (jui nous lirmlciil. cv sera doiu- votre coiidilion ; lU' pas vous y blesscM-, ce sera le liioiii|»li(' dv \olie vcrlu il le cliarmo de m)Iio [)olilesse.
lUeii n'est plus banal <'l moins grand que de se froisser des {,'iossièrelésel des inan(]ues de savoir-vivre de ceux (pd vous entourent. Qu'il est intéressant, au contraire, et chrétien surtout, de se tenir plus haut que ces paroles maladroites, cpic ces procédés indélicats, que ces oublis incompréhensibles. N'y a-t-il [)as une vraie jouissance d'ànie à sentir qu'alors on se rend maître d(; soi, et (ju'on a contpiis son indépendance vis-à-vis du prochain? N'est-ce pas plus doux encore de sentir qu'on pratique un peu de tiétachcnient et d'humilité ?
Et d'abord ne vous offusquez pas des oublis qu'on fait de vous : on a fait des invitations, et on n'a pas pensé à vous ; on a dressé une liste de noms, et le vôtre a été omis ; vous étiez très avant dans le cœur des personnes qui vous entouraient, et depuis que vous les avez quittées, il semble que vous soyez tombé de leur mémoire, et qu'en vous se vérifie l'adage « que les absents ont toujours tort ». Oublié, ne récriminez pas, ne vous plaignez pas, surtout ne demandez pas qu'on parle de vous ; outre que vous seriez à charge, et que votre susceptibilité vous diminuerait dans l'estime des autres, votre réclamation vous serait l'occasion d'un nouveau chagrin ; car on vous ferait vivement sentir que vous ne tenez pas sous le soleil toute la place que vous pensiez. Gardez le silence ; ne tirez point vengeance de l'oubli ; mais soyez aimable et prévenant quand même, savourant de votre mieux une certaine parole de Vlmilation : « Ama nesciri. »
Ne vous troublez point davantage des paroles peu flatteuses, injurieuses peut-être, outrageantes parfois, qui, de vive voix ou par écrit, peuvent vous être adressées. Je sais que, dans le monde, c'est une loi sacrée qu'on doit, en pareille occurrence, toujours relever le gant. Mais est-ce bien la peine? Qui nous servira le mieux du silence ou de la réplique? La vérité ne se fait-elle pas infailliblement jour ? Par ailleurs, le support des.
injures et des procédés discourtois, outre qu'il est inscrit a»i premier rang des vertus évangéliques, n'est-il pas aussi le plus beau fleuron des vertus morales accessibles à la raison ? Ne vous fâchez donc pas, mais souriez aimablement, lorsqu'on vous blesse. A ne pas rendre plaie pour plaie, vous apparaîtrez plus sociable et plus liumain qu'à vouloir exercer la peine du talion. « Faites plaisir » ; tel est le troisième précepte de la politesse. Quand elle pénètre vraiment le cœur de sa vertu, elle s'ingénie il rendre les gens lieureux, à distribuer tous les jours à chacun « l'aumône du bonheur d. Donner un sou de bronze à un pauvre, c'est un acte à la portée de tous ; mais donner pour un sou de joie à celui qui soulHe, ce n'est le fait que d'un très bon cœur. C'est jusque-là, cependant, que va l'inspiration de la politesse. Elle dit des choses qui plaisent, non point par mensonge ni par flatterie, mais par charité ; car il n'y a personne qui soit si dépourvu de qualités et de mérites, qu'on ne puisse lui adresser des compliments discrets, des paroles agréables qui le touchent ; en particulier rien de plus délicat que de porter la conversation sur les objets que l'interlocuteur connaît et <iime, et donc, avant tout sur lui-même et ses occupations. La politesse donne ce qui plaît : elle devine les goûts, court au- <levant des désirs, prévient l'expression des sentiments... A cet empressement de la politesse se rattache tout spécialement le <( coup de chapeau ». Il y a des gens avares de leurs saints ; ils n'en n'avancent à personne ; ils ne ^eulent en rendre qu'aux personnes dont ils en ont reçu, aussi leur allilude dans les rues est-elle singulière : gardant la tète droite, ils ont constamment l(^s yeux en mouvement, à gauche et à droite, pour surveiller <iui les salue, et payer régulièrement leur dette de politesse. 11 n'en va point de même de l'homme vraiment aimable et poli : il ne compte point ses mouvements, il ne ménage ni son cha- ])eau ni ses bras ; à tous ceux qu'il rencontre il donne son salut, il serait fâché d'avoir à payer ; il n'est heureux que s'il en fait l'avance. Tel, plus que tout antre, doit être le prêtre parmi ses paroissiens.
l'OLITESSK 257
Il scmbIciJiil siipcinii de r;ur(> luaiiilcriaiil l'rlo^'O de la poli- Ic'sso. Il sunU (11- la coiiiiaitic pour saNoir sa valeur.
Sa valeur morale ressorl de loulcc(pie nous avons dit : elle rend vertueux ceuv (pii la praliquent.
H Y auiail beaucoup à dire de sa valeur sociale. Nous ne le ferons pas. tant sont é\idenles les coruiuèles île sympalliic que fail la politesse. Du reste tout serait contenu dans trois mois Tort simples cpie voici :
Voulez-vous iragner à cotre personne de nombreuses sympathies ? Soyez poli.
Voulez-vous gagnera votre parti, en politicpie, de nombreux adhérents? Soyez j)oli.
Voulez-vous gagner à votre Dieu, par un ministère facile et fécond, de nombreux fidèles ? Soyez poli.
LIVIŒ V
§ I La discipline dans les séminaires
La discipline est, dans les maîtres, l'exercice de l'autorité ; elle est, dans les disciples, l'exercice de l'obéissance ; dans les institutions, elle produit l'ordre, parce qu'elle met chaque personne à sa place et dans son emploi, parce qu'elle assigne à chaque chose son moment et le déploiement de son activité.
Dans le passé, la discipline a été exaltée ; fidèlement pratiquée, elle a fait l'honneur et la force des grands Ordres religieux, ainsi que des Séminaires à leur début. Elle est encore exallée de nos jours ; mais sa pratique est souvent négligée : de là la faiblesse et la décadence dans un grand nombre dCËuvres, où elle ne règne pas. Aussi se plaint-on aujourd'hui d'une chute de la discipline, du dédain de l'obéissance, et, par le fait, du fléchissement de l'ordre.
La discipline a baissé, d'abord en vertu d'un sentiment de mésestime dans l'esprit, et ensuite par le fait d'un alTaiblissement des volontés, qui reculent devant les sacrifices qu'à toute Jicure la discipline impose.
La mésestime des règlements se manifeste promptement dans
les réflexions que provoquent les points en apparence peu importants. « Dire un mot en passant, suspendre un moment son travail pour une lecture d'ailleurs instructive, ne pas sortir du lit à l'heure sonnante, etc., est-ce donc un si grand mal? Que de vétilles dans les règles d'une maison ! Quelle nécessité y a-t-il de s'astreindre à tant de petites choses ? » Ainsi parlent nombre uc jeunes gens dans les collèges, et jusque dans certains séminaires. Peut-être ne serait-ce pas inouï de rencontrer les mêmes observations sur les lèvres de certains maîtres.
S'il y avait des maîtres assez légers pour teuir la discipline en mésestime, ils ne seraient évidemment pas aptes à faire l'éducation des clercs. Ils érigeraient en système un certain laisseraller fort dommageable, que déjà peut-être leur faiblesse de caractère ne peut empêcher. Car rien déplus fréquent que de voir de jeunes maîtres dépourvus de puissance disciplinaire, et obligés, malgré des talents réels, d'abandonner l'enseignement, parce qu'ils sont incapables de produire l'ordre. Si la tâche disciplinaire est au-dessus de leurs forces que du moins la discipline reste en hoimeur dans leur esprit.
C'est parmi les élèves que, trop fréquemment, la discipline est battue en brèche. Surtout lorsqu'ils ont traversé les milieux militaires, ils en arrivent aisément à la dédaigner. Du reste, 1 esprit du siècle y incline la jeunesse. C'est pourquoi, pourdirQcile qu'elle soit à établir, la conviction de la haute valeur morale de la discipline doit être fortement inculquée dans l'âme des jeunes gens.
Que la discipline soit méprisée parce qu'elle fait peur, parce qu'elle impose une sujétion et uue tension de volonté, qui répugnent aux fjiiblesses de caractère et à l'esprit d'indépendance de l'heure actuelle, c'est ce qu'on ne saurait nier. Mais ces difficultés d'ordre moral ne sont pas de nature à amoindrir la valeur supérieure de la discipline. Et, s'il est vrai qu'elle garde tous ses droits en face des défaillances modernes, notre devoir est de défendre sa cause et de promouvoir son observation dans tous les milieux, et principalement dans les séminaires.
I,A DISCIIM-IM". DANS I.KS SKMIN AIUES 261
Kn coiis(''(|uouco, iioiisrliidierons d'abord la \al<'iir nioralisaliicodc la discipliiio. puis los niovoiis (lis('ij)Iitiaiios dont disposoiil los m.iilrcs pour la laiio ir^Micr. et «'iiliii los piiiicipaux points au\(piols il iiiipoilo. dans un sômiiiairo, d'assurer la fidèle obéissance.
VAI.EIR MOUAMSATUICE DE I.A DISCII'LINE
Le pouvoir moralisateur de la discipline provient de trois causes : elle crée, et elle seule le peut, un milieu favorable à la ioru)alion morale ; elle est, par nature, un exercice moral de jnemier ordre ; elle prépare, par des habitudes solides d'obéissance, à une Aie disciplinée pour l'avenir.
!" Elle crée un milieu favora])le à la formation morale. \ cpielle condition, en efl'ct, un jeune homme li^vaillera-t-il vaillamment sa ^ie morale? A deux conditions : la première, qu'il se sente heureux et qu'il soit content ; la seconde, que sa volonté, encore débile, soit soutenue et portée en avant par une certaine austérité du milieu où il vit. Mais ces deux conditions ne sontelles point contradictoires? Peuvent-elles agir concurremment pour la production du même effet moral ? L'austérité ne va-t-elle point éteindre la joie, en éveillant le sentiment de la peur? La joie, si elle est réelle, ne chassera-t-clle point l'austérité comme gênante ? Justement, c'est par l'accord de la joie et de l'atistérité que la vie morale progressera ; car, ainsi qu'on va le voir, c'est dans l'austérité même de la discipline que la vraie joie prend sa source.
Cest une vérité banale que nous n'accomplissons ni sacrifice ni devoir pénible que sous l impulsion d'un élan de joie. La tristesse nous al)at, 1 humiliation nous décourage, la contradiction brise les ressorts de notre volonté : quand il fait nuit ou quand il fait froid dans notre àme, nous perdons toutes nos forces morales ; nous plions sous le faix du travail, nous ne savons comment en soulever le fardeau, mais que la joie vienne
262 LA mSClPLUSE
illuminer notre âme, qu'un accès de bonheur vienne dilater notre cœur, aussitôt tout en nous s'éveille, la volonté se ressaisit, le courage réapparaît, et, sous l'empire de cet entrain intérieur, il n'est pas de tâche si rude que nous ne puissions accomplir. A cette loi sont assujettis tous les hommes ; mais elle domine bien plus impérieusement les caractères des jeunes gens, qui ne font rien sans l'élan de la joie !
Or, dût cette proposition paraître paradoxale, c'est la discipline bien gardée, et elle seule, qui contient la joie dont ont besoin nos jeunes gens pour être courageux dans l'efForl moral.
En effet, dans les maisons où règne la discipline, où l'obéissaiice est en honneur, où les maîtres sont vénérés et les règlements respectés, où chacun a le sentiment d'accomplir son devoir, il n'y a que du contentement chez tous, on ne remarque d'aigreur chez personne, la paix apparaît sur tous les visages parce que l'ordre est partout dans les choses. Quelques jours * passés dans une maison d'éducation bien réglée suffisent à donner la vive impression du bonheur dont y jouissent, côte à côte, les maîtres et les élèves. C'est l'austérité du devoir bien accepté et bien rempli qui donne à toutes les consciences ce bien-être qui fait la joie : loin d'engendrer la tristesse, la fidèh' observation des règlements a produit la dilatation des cœurs. A des jeunes gens si réellement lieureux dans la maison qu'ils habitent, rien ne saurait coûter en fait de discipline. Ou me dira, il est vrai, que ma pensée tourne dans un cercle, et que c'est un truisme d'afOrmer que la discipline est aisée à ceux qui l'observent déjà. Mais précisément ce n'est pas une remarque sans importance que de noter combien l'effort disciplinaire d'aujourd'hui facilite celui de demain, et comment l'habitude joyeuse du devoir est la récompense des premiers efforts qu'il a coûté.
Que, par contre, on prenne une maison d'éducation mal disciplinée, où les maîtres sont tournés en dérision, où les règlements sont traités de ridicules observances et dès lors
i.\ discipi.im: dans i.rs skmin viiiEs 2G3
>i(ilés sans résorvo. où le sonliinciil du devoir est oblilcr^ dans la conscience, el on \eria promplement qne ce désordre (MijL^endre le mécontentement et le dég'oût chez les maîtres coninie chez les élèves. Les maîtres Irt^niNciit dans cha(jue journée un insu|)])orlal)le fai'deau; malgré leurs efforts ils vivent au milieu du désordre, ils ne peuvent obtenir de leurs élèves aucune application; leur volonté se heurte au principe bleu arrêté d'indépendance de la part de leurs élèves ; aussi la \\c leur est-elle à charge dans ce royaume de l'indiscipline, et ils ont hâte de quitter cette « galère ». Les élèves, de leur côté, el suilout les ])lus insoumis, mécontents d'eux-mêmes sont bientôt très mécontents d'une maison où leurs caprices ont si librement cours. Ils font entre eux des cabales, ils se laissent aller au mauvais esprit, ils critiquent leurs maîtres avec hauteur, et ils leur reprochent leur incapacité et leur insuffisance, ils répandent au dehors le bruit de leurs petites révoltes et de leurs mécontentements ; bientôt tout le monde sait par eux que la maison est mal tenue, que l'autorité y est faible, que l'on n'y travaille pas ; les parents se mettent vite au diapason des enfants, et le malaise les trouble tous. Dans cet état, qu'attendre des jeunes gens? Ils n'ont ni la paix qui naît de l'ordre, ni la joie qui naît de la paix, ni le courage qui naît de la joie. Aussi reculent-ils devant tout effort. La maison de l'indiscipline devient, non seulement la maison de l'ennui, mais la maison de la paresse, peut-être du vice, en tout cas, la maison la plus défavorable à toute formation morale.
C'est pourquoi, ils sont à bien courte vue et encourent de très graves responsabilités les maîtres qui, sous prétexte de faire plaisir aux élèves, relâchent les liens de la discipline et ferment les yeux sur les petits désordres. Ils y sont conduits par un désir de popularité bien mal placé et d'ailleurs toujours déeu. Car d'un côté, la popularité qui vient au maître du sérieux de sa conduite est autrement digne et enviable que celle qui proviendrait de sa faiblesse, et d'un autre côté le (( populacier » perd justement ce qu'il cherche, puisque son
laisser-aller lui fait encourir le dédain et non l'estime de ses élèves. Autre chose une détente justement accordée par un supérieur avisé à des élèves d'ordinaire ol^éissanls, autre cliose ce relâchement général qui laisse les renés flottantes entre les mains de ceux qui gouvernent.
Il apparaît donc certain que la discipline produit la vraie joie dans une maison d'éducation et que par là elle crée un milieu favorable à la vertu morale.
Ce milieu devient plus favorable encore par le fait que la discipline le rend sérieux et austère.
Tout d'abord elle établit, d'une façon plus ou moins absolue le silence dans la maison. Or, est-il rien de plus favorable à la vertu que le silence!' Lui seul permet à l'homme de se recueillir, et, par lui, lésâmes les plus dissipées finissent par se recueillir. Mais qui n'a médité la puissante plénitude du mot recueillement? Il rappelle, à leur domicile en quelque sorte, nos facultés d'ordinaire dispersées; il ramène l'àme chez elle et lui rend tous ses pouvoirs. Dès lors l'esprit, rentré chez lui, est capable d'application, se livre volontiers à l'étude, se pénètre de réflexions sérieuses, se soumet à l'empire des convictions les plus morales. D'autre part, la volonté, débarrassée de ses entraves, s'appartient, prend aisément la direction du devoir, l'accomplit avec facilité. C'est vraiment comme une trempe nouvelle que prend le jeune homme dans un milieu où l'on fait silence.
En second lieu, il subit la puissante influence de l'exemple. Autant le respect humain, ou la crainte d'être seul dans le bon chemin, retient les jeunes gens loin du devoir, autant ils deviennent prompts, courageux, enthousiastes même, dans la voie du bien, lorsqu'ils se sentent soutenus par leurs égaux. Ils ne marchent bien que par groupes. Aussi est-il important de créer dans une maison d'éducation un mouvement du grand nombre vers la bonne vie.
A cet égard, dans un séminaire, les vocations pour les missions ou pour les ordres religieux ont une valeur du plus grand prix,